LE RÉGNE DE DOM MANOEL IL
pas cette tactique. Pourtant, on aurait pu croire que, par prudence, les républicains s'y étaient ralliés. De fait, ils n'avaient pas profité du désarroi causé par la mort du roi Carlos et du prince héritier ; ils ne tentèrent non plus aucun soulèvement pendant les crises ministérielles interminables de ces dernières années ni les deux fois que, sous le règne de Dom Manoel, le pays fut appelé à nommer des représentants aux Cortès. On aurait dit que les républicains, plutôt que de recourir à la violence, étaient décidés à laisser les partis dynastiques se déshonorer les uns les autres aux veux de l'opinion et à attendre que le régime monarchique tombât de lui-même, comme un fruit trop mûr et déjà corrompu.
Les monarchistes, par leurs perpétuelles et stériles divisions et par leur aveuglement, qui confinait à la démence, sinon à la trahison, étaient, au reste — nous avons eu souvent l'occasion de le remarquer — les meilleurs auxiliaires de la propagande républicaine. Leur dernier souverain avait été lâchement assassiné ; le prince héritier sur lequel on aimait à fonder de flatteuses espérances, avait subi le même sort ; il ne restait plus, pour gouverner le royaume, qu'une malheureuse femme encore affolée par l'épouvantable catastrophe dont elle avait été le témoin, et un faible enfant, sans expérience et sans autorité, aucunement préparé à recueillir une aussi soudaine et aussi lourde succession. Dom Manoel tenait de son père et aussi de sa mère des goûts d'artiste ; il se plaisait à la rêverie et à la solitude ; l'action lui répugnait. Doux et confiant, il s'abandonnait, pour les soins du gouvernement, aux conseils de sa mère. Son aïeule, la reine Maria Pia, qui, en dépit de sa prodigalité excessive et de ses coûteu.x voyages, était demeurée peut-être la personne la plus populaire de la famille royale, vivait complètement à l'écart depuis la scandaleuse affaire des adeantametitos. Quant à l'oncle du roi, le duc d'Oporlo, que certains monarchistes imprudents eus&ent
voulu, paraît-il, opposer et substituer même à Dom Manoel, il répondait d'avance à tous ces bruits tendancieux en donnant à son neveu, à toute occasion, des preuves de son loyalisme et de sa sincère afTection ; mais il ne se mêlait guère de politique. Bon vivant et un peu sceptique comme son frère. Tinfortuné Dom Carlos — mais avec l'intelligence en moins — Dom Afîonso préférait aux longues discussions d'un conseil de cabinet les fortes émotions du yachting ou de l'automobile. Et cependant, il lui aurait été possible sans doute de faire beaucoup pour la cause royale, car lui aussi jouissait auprès du public de Lisbonne d'une certaine popularité.
La reine Amélie, au contraire, en dépit de tous ses malheurs et de son inépuisable bonté, n'était pas aimée, en général, du petit peuple, qui lui était redevable pourtant de tant de charitables institutions. On l'accusait de « cléricalisme » ; on lui reprochait de ne pas faire assez de dépenses et de ne pas favoriser suffisamment le commerce : singulier reproche dans un pays où les autres membres de la famille royale étaient censurés pour se procurer sur les fonds de l'État des sommes excédant de beaucoup leurs dotations ! On disait aussi qu'elle se montrait trop indulgente et trop complaisante à l'égard de son fils... Les républicains exploitaient naturellement tous ces bruits, en les grossissant, et les gens de bonne foi ne savaient plus même quelle part de vérité il fallait y ajouter.
Le tort de la pauvre reine fut, selon moi — je le répèle — de ne pas exiger de ses ministres la pleine lumière sur le complot dont son mari et son fils aîné avaient été les victimes. Bien plus, elle reçut ouvertement au palais — au lendemain de ce double crime — certains persoimages politiques que l'on savait pertinemment en intelligence avec les républicains et que l'opinion publique désignait comme les principaux auteurs ou inspirateurs de cet inqualifiable attentat.
LIi KKCNE DK IJOM MANOKI, H 47
En somme, le Portugal se trouvait, à la mort de dom Carlos, dans une situation assez semblable à celle de l'Espagne, lors de la disparition, également prématurée, d'Alphonse Xll. Mais la monarchie lusitanienne n'eut pas le bonheur, en ces temj)s de ti'ouble, d'avoir à sa tète, comme le royaume voisin, une Marie-Christine. Marie-Amélie — disonsle d'un mot — se montra davantage mère que reine : mais qui oserait aujourd'hui lui en faire un crime?...
Il faut dire, d'ailleurs, à sa décharge, que les « rotatifs » portugais n'eurent ni la générosité ni le courage, à la mort de leur roi, de faire trêve un seul moment à leurs rivalités personnelles, comme les libéraux et les conservateurs espagnols sur le cercueil d'Alphonse XII au palais du Pardo.
Les républicains avaient donc raison de dire que « la monarchie tombait d'elle-même... »
Mais c'est surtout en exploitant les sentiments anticléricaux d'une partie de la population et la haine du clergé national pour les ordres étrangers^ qu'ils arrivèrent à détacher de la Couronne nombre de ses plus sincères partisans. La reine Amélie avait, en effet, fait appel pour le fonctionnement de ses œuvres de bienfaisance à des congrégations chai-itables et surtout françaises, comme les sœurs de Saint-Vincent-de- Paul, les Petites Sœurs des Pauvres ou les Pères Lazaristes, ou du Saint-Esprit : ces ordres ne s'occupèrent jamais de politique et fondèrent, aussi bien dans la métropole que dans les colonies, « d'excellents établissements faisant autant d'honneur au pays qu'à eux-mêmes- ». Ce fut assez, cependant, pour que Ton accusât la monarchie « d'avoir inlecté le pays de Jésuites, qui arrêtaient l'essor intellectuel et économique de la nation^ ».