II. Principaux maux dont souffre l'agriculture
Ce qu'a été l'intervention de l'Etat dans ce domaine. — Le protectionnisme. — Les monopoles. — Les lois sur les céréales. — Programmes de réformes. — Le crédit agricole. — Ck)nclusion.
En renvoyant à une autre partie de ce livre l'étude du Portugal « insulaire », c'est-à-dire de Madère et des Açores, nous limiterons nos explications, dans ce chapitre et ceux qui lui feront immédiatement suite, au Portugal continental, à cette étroite bande de territoire, découpée sur le flanc ouest de l'Espagne, dont la superficie ne dépasse pas 89.106Mvilomètres carrés et dont l'autonomie politique s'explique aussi bien par la géographie que par l'histoire ; s'il est, en effet, au point de vue géologique, une dépendance du royaume voisin, il s'en distingue, au contraire, par sa géomorphie, c'est-à-dire par la configuration de son sol, bien différente de celle de l'Espagne, sauf dans la partie septentrionale, qui n'est qu'un prolongement de la Galice.
Le Portugal est surtout connu comme pays agricole : c'est
1. En comprenant la superficie des estuaires du Tage et du Sado.
donc l'agriculture qui retiendra particulièrement notre attention. Mais il nous faudra parler aussi de ses richesses minières — qu'on passe plus souvent sous silence, parce qu'elles sont encore, en grande partie, inexploitées — et nous dirons également quelques mots de son industrie, sur laquelle on est encore plus mal informé, d'ordinaire, à l'étranger.
Dans une préface à un ouvrage récent S M. Antonio Arroyo, s'aidant de travaux antérieurs, montre l'étroit rapport qui existe entre les conditions naturelles, les caractères « morphologiques » (végétation, chmat, densité de population, etc.), des diverses régions lusitaniennes avec l'expression que revêt dans chacune d'elles la chanson populaire, et il divise, à cet égard, le Portugal en quatre grandes zones, présentant des traits distinctifs accusés.
La première zone comprend les provinces du Minho, de Tras-os-Montes, de Beira, et une grande partie de celle du Douro: elle s'étend, au Sud, jusqu'aux rives du Tage. et est limitée, à l'Ouest, par une ligne brisée, qui, partant d'Abrantès, passe à l'est de Thomar et de Coïmbra, louche à Agueda, et, atteignant à Porto la côte maritime, se confond avec elle, de ce point jusqu'à Caminha ; région aux aspects très divers, formée de terrains primitifs (granits et schistes cristallins) ; paysage extrêmement mouvementé, climat très variable, population surtout dense dans la zone basse. La végétation y est abondante dans les terres basses ou moyennes, où dominent le pin, le chêne brun et le rouvre; dans les parties
1. Cet ouvrage, en deux tomes, publié à l'occasion de la dernière exposition de Rio de Janeiro, porte le titre général de Notas sobre Portugal. Nous y ferons de nombreux emprunts.
l'agriculture 97
hautes, on trouve le châtaignier, la yeuse, l'amandier. Dans les plaines, on rencontre surtout des cultures — parfois très riches — de maïs et de seigle.
La deuxième zone est enserrée entre la lio'ne décrite ci-dessus, d'Abrantès à Porto, et une autre, qui, parlant du premier de ces points, suit un tracé irrégulier à Test de Coruche et d'Alcacer do Sal, coupe le littoral au sud de la baie du Sado et le suit de là jusqu'à Porto. Cette zone embrasse, par conséquent, toute TEstrémadure et une partie de la province du Douro. C'est une contrée de petites ondulations, formée de terrains secondaires et tertiaires (principalement calcaires), d'aspect calmC) au paysage verdoyant, au climat tempéré et doux. La population y est uniformément répartie. C'est aussi la région la mieux cultivée du royaume.
La troisième zone, formée par la province de TAlemlejo et une partie de TEstrémadure, est comprise entre le Tage au nord, la frontière espagnole et le Guadiana à l'est, les serras de Mouchique et de Caldeirâo au sud, enfin, à l'ouest elle est bornée par la côte maritime, entre l'embouchure du Seixe et celle du Sado, où elle regagne la ligne irrégulière que rejoint Abrantès et que nous avons décrite. Cette zone est constituée de terrains archaïques et primaires : granits, schistes cristallins et carbonifères. A l'exception de deux petites régions montagneuses au levant — Marvâo et Portalègre, Estremoz et Serra de Ossa — et de quelques rares oasis disséminées ci et là, c'est une région plate, monotone, désolée ; paysage ingrat, sans imprévus ; des plaines, qui ont l'air de steppes ; une lumière aveuglante, qui contraste étrangement avec les chaudes couleurs dorées de Lisbomie (qui ont rappelé la Perse à M. Dieulafoy) ; un terrain d'ordinaire très sec ; des oliviers, des chênes-lièges, des yeuses. C'est le pays du blé. Une population inférieure d'un tiers à la moyenne générale.
Marvaud. — Portugal. 7
Enfin, la quatrième zone est formée par la province d'Algarve. Dans ce petit espace, on trouve réunie la plus grande variété de terrains et de végétations : châtaigniers, oliviers, pacages, mais surtout des amandiers, des figuiers, des caroubiers, des palmiers de sparte, etc. C'est déjà le climat de la Méditerranée : des pluies rares, une lumière « qui rit et chante » (J. Barreira), un sol, formé par des roches jurassiques, excessivement riche, et, pourtant, une population encore inférieure à la moyenne, par suite de l'émigration.
Nous avons ainsi, en quelques lignes, un aperçu général de l'aspect si multiple du Portugal, qui répond bien aux images qu'en garde Tœil du touriste. Pour le reste, il faut nous contenter d'impressions nécessairement superficielles ou d'affirmations généralement reçues, mais assez mal fondées d'ordinaire.
Les documents suffisamment contrôlés nous font défaut. Cependant, les statistiques qui ont été établies par les pouvoirs publics portugais, surtout de 1898 à 4906, ne doivent pas être complètement négligées. D'après ces statistiques, pour unesuperficiede8.9i0.648hectares, il y aurait 3.068. 454 hectares cultivés et 3.842.186 incultes (dont environ 2 millions d'hectares vraiment improductifs). Voici, à cet égard, dans quel ordre peuvent être rangés les districts du royaume, avec, pour chacun d'eux, le pourcentage de la terre cultivée : Porto(79,387,Coïmbra(76,64),Leiria(71,68),Guarda(66,8Di, Santarem (62,76), Aveiro (60,35), Braga (60,02), Vizeu (59,24), Portalègre (58,83), Beja (56,32), Bragance (55,43), Evora (52,98), Lisbonne (48,65 1, Faro (47,98\ Vianna do Castello (45.30), Castello Branco (45,03), ViUa Real ;42,27). On comprend, d'ailleurs, qu'il faudrait, pour plus de précision, comparer la superficie des divers districts. De plus, dans quelques-uns d'entre eux, comme \'ianna do Castello,
l'agriculture 99
la population exige nécessairement beaucolip de terrain pour les édifices urbains. Dans le district de Lisbonne, il conviendrait de tenir compte aussi de l'immense superficie des estuaires du Tage et du Sade, qui sont comprises dans le chiffre du tableou précédent. Enfin, il est nécessaire d'ajouter que cette division administrative en districts ne repose sur aucun criterilim géographique ou économique.
Voici, d'autre part — toujours d'après les statistiques officielles — quelle serait la distribution des diverses cultures :
Cultures en semences et horticulture : 2.338.371,41 hectares, vignes, 313.164,76; oliviers, 329.155,76 ; amandiers, figuiers, caroubiers et autres arbres fructifères, 131.221,46; yeuses, 416.633,60; chênes-lièges, 366.002,97; châtaigneraies, 83.987,68; chênes, 47.011,38; pins, 430.189,77; bois divers 612.675,21 \
La vigne esi la culture la plus répandue au Portugal ; .çHe -^ couvrirait même — prétend-on — toute la superficie dupavs, -^ ' jusqu'à 500 mètres d'altitude, si la cherté de son établiss<^-. ment, et aussi la crise terrible qu'elle traverse et quif^êst même, comme nous le verrons, la conséquence de la siïi?-Vjj^';^;'; production, ne venaient limiter les plantations de vignobles. Toutes les conditions exigées par cette culture se rencontrent merveilleusement au Portugal : sur le littoral, dans les terrains des lisières du Tage, dans les plaines et sur les coteaux, sous le ciel pluvieux du Minho aussi bien que sur
1. D'après le recensement agricole du pays fait par la Direccâo dos Serviços da Carta agricela.
le sol aride de l'Alemtejo. Cette diversité même suffit à expliquer la grande richesse de l'œnologie lusitanienne. Ce n'est pas le lieu de donner une nomenclature de toutes les variétés du vignoble portugais, depuis les vinhos vei'des du Minho jusqu'aux vins de Collares (rouge) et de Bucellas (blanc) — qui se rapprochent le plus de nos crus — et au Porto, dont la réputation est universelle. De manière générale, on peut diviser les vins portugais en trois catégories, qui, pour une production totale annuelle évaluée à 7.500.000 hectolitres (ce qui donne une moyenne de 23,9 hectolitres par hectare*), offrent les chiffres suivants :
Vins généreux, 300.000 hectolitres.
. Vins communs (dits de pasto et de lote), 6.150.000.
Vins de caldeira (destinés à la distillation), 1.050.000 -.
La viticulture eut à souffrir successivement de l'invasion du phylloxéra, puis de la fermeture du marché français. La reconstitution des vignobles se fit assez rapidement, aidée par l'État, mais, en un grand nombre de régions, elle eut cette conséquence (que l'on peut déplorer au point de vue social) de remplacer la petite et la moyenne exploitation par la grande.
Actuellement, la culture de la vigne emploie 100. 000 travailleurs, qui touchent près de 8.000 contos sous forme de salaires ; son produit brut est évalué à plus de 24.700 contos de reis, et elle fournit à l'exportation un article dontla valeur dépasse 8.000 contos.
Le vin — qu'il s'agisse du Porto ou des vins de table, [vinhos verdes ou de pasto), — constitue encore aujourd'hui le principal article des échanges du royaume lusitanien avec
1. La moyenne en France est de 3'J, en Espagne de 12. en Italie de 8 hectolitres.
2. Le professeur d'agronomie. M.Cincinnato da Costa, divise le Portugal en treize régions vinicoles (Les vignobles et les tins (1900).
f> AGRICULTURE
fOl
l'Ang-leterre, le Brésil, la France, et aussi avec ses propres colonies'.
La viticulture portugaise n'en traverse pas moins une crise assez grave, due à la surproduction par rapport aux besoins de la consommation intérieure et aux possibilités actuelles de l'exploitation.
On évalue la production vinicole annuelle de 7.500 à 7.800.000 hectolitres, dont 4.162.000 hectolitres environ seraient absorbés par le marché national. D'autre part, d'après les statistiques des douanes, le Portugal exporterait (moyenne des années i90b-1907), 714.630 hectoHtres à destination de l'étranger (dont : vins communs, 441.018; vins de liqueur : 272.612), et 191.886 dans ses colonies : soit un total d'exportation de 906.516 hectolitres. On estime, en outre, que 660.626 hectolitres sont emplo^^és à la distillation de l'alcool et 105.000 à la fabrication du vinaigre.
En définitive, l'excès de production, par rapport à l'exportation et à la consommation, atteindrait 1.995. 000 hectolitres, et ce chiffre — en dépit de mesures assez arbitraires prises par la loi dans le but de restreindre la culture de la vigne (interdiction de plantation dans les terrains d'une altitude inférieure à oO mètres, sous peine d'amende et de destruction de plants) — tend même à augmenter depuis 1907.
Pour remédiera cette situation, le Portugal s'efforce sur-
1. Commerce des vins en 1905. Principaux pays d'exportation (décalitres) :
Allemagne. . . .
Angleterre. ...
Brésil
France
Colonies portugaise:
Exportation totale