PROLOGUE ID
ce cas Votre Majesté enverrait avant l'automne les forces nécessaires pour s'emparer du Portugal, conjointement avec l'Espagne, et je lui ai laissé entendre que dans l'hypothèse du succès, j'étais autorisé par Votre iMajesté à m'entendre avec lui sur ce qu'il conviendrait de faire. Il m'a répondu : « Il sera bon après la conquête de savoir si on devra laisser le Portugal sous la Régence ou lui donner un autre gouvernement. Je suis à moitié Portugais, et j'ai déjà une principauté dans ce pays, et ils n'ont expliqué mes succès dans la dernière campagne qu'en disant que j'étais Portugais. » Il croit que le Portugal ne se déclarera pas, parce qu'il craint et l'Angleterre et la Russie avec laquelle il y a un traité d'alliance offensive et défensive. Il est venu ensuite sur-le-champ sur le chapitre de l'Italie, et particulièrement sur la Toscane, dont le sort intéresse ici plus que tout au monde. La reine d'Espagne aime extrêmement la reine d'Étrurie (i), et celle-ci se plaint beaucoup de sa position actuelle, et manifeste de grandes craintes pour l'avenir. Le Prince m'a remis ci-joint une lettre de cette reine à Votre MajesfÇ. J'ai dit au Prince de la Paix que le sort de l'Italie était lié à de trop grands intérêts pour que la plus grande confiance même puisse faire faire des confidences de cette importance, que Votre Majesté en était fort occupée, et que je ne pensais pas qu'elle oubliât ni qu'elle voulût opprimer une reine qu'elle avait, elle-même, placée sur le trône d'Ltrurie, que quant à la Cour de Naples, \^otre Majesté ne m'avait chargé de rien relatif à cette Cour, mais que je savais qu'elle connaît parfaitement ce que peut cette reine dans ses propres États, et quelle influence elle pourrait avoir un jour en Espagne (2). A cela, il m'a dit avec chaleur : « Je servirai l'Espagne tant que le roi mon maître existera, mais après sa mort (arrivât-elle avant celle de la reine de Naples), je
(1) La reine d'Étrurie et la princesse du Brésil, femme du régent de Portugal, étaient toutes deux filles de la reine d'Espagne.
(2) Sa fille était la femme de l'héritier du trône d'Espagne, le futur Ferdinand VU. ^Voir L'Abdication de Bayonne.)
l6 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS
quitterai ce pays. Il me serait impossible d'obéir à des étrangers et de souffrir tous les affronts qu'on m'y prépare. Je ne serai jamais le sujet d'une femme qui, dès aujourd'hui, annonce publiquement que lorsqu'elle sera sur le trône, elle chassera tous les Espagnols de toutes les places et ne souffrira pas qu'il y en ait un seul dans les ministères et dans les grandes places de la Cour et du clergé. — Dans cette hypothèse, lui ai-je dit, vous aurez sans doute pensé à ce qu'il vous conviendra de faire et quel lieu vous devez choisir. Sans pénétrer vos secrets à cet égard, je puis vous assurer, de la part de mon maître, de toute sa protection. Si, dans cette circonstance- ci, vous usez de votre pouvoir et de tous vos moyens pour le seconder dans les grands plans qu'il médite, il reversera sur vous une grande partie de la gloire du succès. Par là, vous acquerrez plus de considération en Europe, et tout pourra lui être facile et lui sera agréable à faire pour vous, puisque vous l'aurez fortement secondé et qu'il avouera qu'il vous devra une partie des succès qu'il aura obtenus. » Alors, en me pressant la main, il m'a dit : « L'Empereur m'a écrit qu'en vous parlant, c'était comme si je lui parlais. Je sais que vous êtes son meilleur ami. J'espère que vous serez le mien, et je vais être franc avec vous (permettez. Sire, de me glorifier et de vous remercier de ces expressions du Prince de la Paix). Vous m'avez dit que l'Empereur était revenu de toutes les impressions défavorables qu'on avait voulu lui donner sur moi. Gela est-il bien vrai? » Je le lui ai assuré. « Quelle opinion a-t il de moi? Me croit-il en état de gouverner? » Je lui ai répondu que Votre Majesté savait que toutes les affaires de l'Espagne étaient dirigées par lui et que, dans cette circonstance-ci, il donnerait, à toute l'Europe, et lui-même, la mesure de ses moyens, puisqu'il était chargé seul de la conduite de cette guerre et même du gouvernement, que je croyais pouvoir l'assurer que Votre Majesté l'estimait beaucoup et attendait beaucoup de lui. « L'Empereur ne sait peut-être pas que les grands Portugais (dont l'ambassadeur qui arrive ici en est un, M. le comte da Ega) se sont réunis et qu'ils se sont