I. — MAÇON DE FAQUELLO (mINHO
Voici d'abord un ouvrier maçon1 qui habite une petite localité de l'extrême nord, Faquello, concelho d'Arcos-de-Val-de- Vez, dans l'ancienne province de Minho. Cette région montagneuse ne présente pas une bien grande activité. Elle est surtout rurale, assez pauvre, et le travail n'y abonde pas. Le bourg, qui compte à peu près 2.000 habitants, est bâti sur le Vez, affluent du fleuve Lima, à 100 mètres d'altitude à peu près. Le climat est humide et relativement froid en hiver, ce qui constitue encore une cause de chômage. La contrée, très fertile, produit en abondance le maïs, les légumes et des fruits variés, ainsi que du bétail ; le voisinage de la mer procure à bas prix du poisson salé ou frais ; ce sont là des conditions favorables au bon marché de la vie.
Antonio José de Freitas est âgé de 52 ans ; il a eu trois frères. Sa femme, Clara Joaquina, compte 48 ans; elle a encore sa mère qui, ne pouvant plus travailler, vit surtout de la charité
1. D'après des notes dues à M. M. J. Ferreira Mendes, médecin à Arcos-de-Val-de- Vez.
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publique, car ses quatre fils et sa fille n'arrivent pas à la faire subsister. Les époux Freitas ont quatre enfants : Manoel, 26 ans; Mariano, 18; José, 16; Julia. 20. En outre, ils en ont perdu un. Le père est ouvrier maçon, ainsi que ses deux fils aînés, et travaillent pour le compte d'un petit patron de la localité ; José apprend le métier de cordonnier; la jeune fille est couturière : la mère se consacre exclusivement aux soins du ménage. Ainsi, tout le inonde, sauf la mère, apporte de l'argent à la maison. Freitas est payé par jour iOO r. (2 fr. 20) ; Manoel reçoit 360 r. (1 fr. 95), et Mariano iiO r. (0 fr. 77). Le jeune José, encore apprenti, a V0 r. (0 fr. 22) et la nourriture. La couturière qui va en journée chez des particuliers du voisinage, obtient 100 r. (0 fr. 55), et elle est nourrie. Le total des salaires cumulé par cette famille dépasse donc i fr. 50, sans compter la valeur des aliments dont profitent deux des enfants. La situation serait assez favorable si tous travaillaient régulièrement. A raison de 300 journées par an, le ménage recevrait une somme totale d'environ 1.300 francs, qui lui permettrait de vivre sans privations. Malheureusement, les chômages sont fréquents, surtout en hiver. La perte qui en résulte est au moins d'un sixième, chiffre moyen. Le gain total se trouve ainsi ramené aux environs de 1.100 francs, plutôt moins que plus. Notons, du reste, que, pendant bien des années, le salaire des parents a dû. pourvoir à lui seul aux besoins de la nichée, qui alors ne mangeait certainement pas à sa faim tous les jours.
Dans ces conditions, on s'explique que le ménage n'ait pas réalisé une épargne importante. Notre maçon n'a même pas pu réussir à se construire une maison. Il loue deux petites chambres, mesurant à peu près chacune 27 mètres cubes, où toute la famille s'entasse. L'une d'elles sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher pour les garçons; les parents et la jeune fille couchent dans l'autre. Le mobilier est aussi sommaire que possible : deux lits de fer, des bancs sur lesquels on peut jeter des matelats, un coffre à linge, des vêtements suspendus au mur et abrités sous une toile, des ustensiles en fer battu, en terre ou en bois, quelques outils de maçon. Le
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tout ne vaut pas plus de 300 francs. Dans un petit enclos attenant, Freitas élève des poules et deux porcs.
L'alimentation se compose : le matin, d'un morceau de pain de maïs avec quelques olives, ou des fruits, ou par exception un peu de morue sèche; à midi, d'une soupe aux légumes, avec un plat de viande de porc, ou de morue, ou de riz, et de temps en temps un peu de vin; le soir, on mange la soupe, du pain de maïs accompagné parfois d'une sardine. La ménagère achète ses provisions partie au comptant, partie avec un crédit qui ne dépasse pas la semaine. La dépense quotidienne peut être évaluée à 2 francs à peu près, chiffre moyen, ce qui fait pour l'année environ 750 francs. L'entretien coûte, tout compris, à peu près 200 francs. Le loyer s'élève à 55 francs. Nous arrivons ainsi à un total de dépenses nécessaires qui atteint 1.000 francs. On voit que la marge actuelle entre les recettes et les sorties est fort limitée. Le moindre écart, un chômage trop prolongé, une maladie, suffirait pour mettre le budget en déficit. Aussi les économies du ménage se réduisent-elles à une petite somme de 200 francs à peu près, qui, selon l'habitude répandue dans tout le Portugal, a été placée en bijoux : une montre d'argent et une chaîne d'or dont la mère se pare le dimanche.
En dehors des fêtes religieuses, ces gens n'ont guère d'autre distraction que le cabaret, où ils se rendent l'après-midi du dimanche; ils y boivent du vin en quantité modérée et leur dépense est minime. L'ivrognerie est, dans la contrée, un fait exceptionnel. Cette existence si étroite, troublée trop souvent par le chômage, parfois aussi par la maladie, — car l'hygiène est nulle parmi ces pauvres familles, — trouve au besoin un appui, forcément limité, auprès de la Miséricorde, qui possède un hôpital et distribue des secours à domicile. Les parents sont totalement illettrés ; les enfants, qui ont fréquenté l'école publique, savent un peu lire et écrire. Tous pratiquent avec zèle la religion catholique.
Freitas ne paie pas d'impôts directs, sauf une petite somme de 600 r. (3 fr. 30) pour le culte. Les taxes indirectes qu'il acquitte sur sa consommation montent à 50 francs environ, si on les
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calcule au taux très modéré de 0 à 7 p. 100. L'ouvrier et son fils llanoel ont fait chacun trois années de service militaire. Aucun n'est électeur, le père faute de capacité, le iils aine, parce qu'il n'a pas pris souci de se faire inscrire.
Les ouvriers de cette contrée ont à supporter Ja concurrence de quelques immigrants galiciens, presque tous maçons, dont la province est limitrophe de la frontière; quelques-uns sont marchands ambulants et vendent du poisson. Beaucoup de gens, rebutés par cette vie si souvent misérable, émigrent surtout vers les pays de l'Amérique du Sud, dont les villes à rapide développement leur offre un travail bien rémunéré. Certains envoient de l'argent à leurs familles, ou reviennent au pays avec de petites économies. La plupart disparaissent, usés de bonne heure par la dissipation des grandes cités.
L'ouvrier maçon que nous venons de décrire représente un type très commun dans les petites villes et les villages des diverses provinces. La modicité des salaires, les longs chômages. les charges de famille maintiennent indéfiniment ces gens dans un état de pauvreté très voisin de la misère. Il leur est donc très difficile de réunir les avances nécessaires pour sortir de la condition de salarié et passer dans celle de petit entrepreneur. Ce phénomène d'élévation sociale se produit plutôt parmi ceux qui, ayant reçu par héritage une petite exploitation rurale, peuvent y employer leurs journées de chômage, en tirent de précieux moyens de subsistance, et réussissent ainsi à épargner une fraction notable de leur salaire. Mais ce cas est exceptionnel. La situation est-elle meilleure pour les ouvriers des autres métiers du bâtiment, travaillant dans les petites agglomérations? C'est ce que nous allons voir par les exemples qui suivent.