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II. — CHARPENTIER DE RRAGA

Avec le charpentier de Braga l nous abordons un centre beaucoup plus important, en voie de développement depuis

1. Monographie faite avec le concours de M. le Dr Manuel Monteiro, avocat à Braga.

L INDUSTRIE ET LA VIE OUVRIERE

quelques années, où le travail est par conséquent assez actif. La comparaison est donc intéressante.

Braga, avec ses 25.000 Ames, est la troisième ville du royaume. Bâtie dans la riante vallée de la Deste, affluent du Cavado, elle est entourée de belles campagnes, et dominée par des collines boisées, qui se succèdent dans un capricieux désordre, en laissant entre elles de charmantes échappées de vue. Les terres environnantes produisent des céréales, des pommes de terre, des légumes, des fruits, de l'huile d'olive et du vin; l'humidité relative du climat permet l'élevage du gros bétail sur des pâturages naturels. La région fournit encore des porcs, des volailles, et des chèvres dont le lait sert à la fabrication des fromages. Le voisinage de plusieurs ports de pêche, reliés à la ville par le chemin de fer, permet d'avoir le poisson en abondance et à bas prix. Les marchés hebdomadaires de la ville peuvent donc être largement approvisionnés, si bien que la vie serait à très bon marché, sans le poids des taxes de consommation qui surchargent tous les prix.

Braga constitue un centre industriel assez actif. Des fabriques de cordonnerie et de chapellerie occupent ensemble à peu près 2.000 personnes; elles fonctionnent sous la forme du comptoir collectif; c'est-à-dire que la plupart des ouvriers viennent chercher les matières premières chez le patron, pour les élaborer ensuite à domicile. Les principales usines mécaniques sont des filatures et des tissages de lin et de coton; on trouve encore dans les environs un certain nombre de métiers à la main, conduits surtout par des femmes, dont les salaires sont extrêmement minimes. Le nombre de ces métiers décroit d'ailleurs d'année en année. Depuis un certain temps, une industrie nouvelle, celle de la coutellerie, tend à se développer dans cette ville; elle s'est organisée, elle aussi, sur le type de la fabrique collective avec travail à domicile. Enfin, de nombreux petits ateliers, d'origine ancienne, font à la main des articles de consommation courante : clous, soufflets en bois garnis de peau, articles de ferblanc, serrurerie, etc. En somme, c'est la petite industrie et le travail à la main qui prédominent encore ici, si bien que

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Braga présente assez fidèlement l'aspect des villes du nord de l'Europe il y a une cinquantaine d'années, alors que l'industrie mécanique n'avait pas encore pris la première place et réduit le travail à la main à une situation accessoire, quand même elle ne l'a pas l'ait disparaître. D'une façon générale, les salaires payés à Braga dans les diverses spécialités sont très modiques, car la concurrence de la main-d'œuvre est d'autant plus grande que les villages environnants fournissent beaucoup d'ouvriers et d'ouvrières aux comptoirs et aux ateliers du chef-lieu.

Braga fut autrefois, dit-on, une ville immense, capitale de la Lusitanie romaine. Sous la domination successive des Suèves, des Visigoths, des Maures et des Espagnols, son ancienne splendeur a disparu, ne laissant que quelques vestiges à peine visibles. C'est pourtant encore une cité intéressante, composée d'un vieux bourg fortifié dont l'aspect s'est à peine modifié depuis cinq siècles ; les maisons anciennes y sont entassées près de la cathédrale et du château. Tout autour s'étendent des faubourgs largement percés, dont les rues se terminent en pleine campagne. Depuis quelques années, on a fait de sérieux efforts pour améliorer les services publics. L'eau de source a été amenée jusque dans la ville, où elle est distribuée par des fontaines publiques. Mais la quantité en est insuffisante — on s'en aperçoit à l'état des rues — et des travaux sont commencés pour amener l'eau du Cavado. Il existe un réseau d'égouts, resté d'ailleurs fort incomplet. Une compagnie a établi une usine à gaz, et une autre a construit récemment une usine électrique actionnée en partie par le Cavado, en partie par la vapeur. A ce point de vue encore Braga se trouve dans une position intermédiaire. Elle est certainement en progrès, tout en restant sensiblement au-dessous des besoins reconnus en matière de salubrité publique. Beaucoup de maisons sont malsaines, faute d'air, de lumière et d'eau pure. Bien des gens, du reste, parmi la population ouvrière, n'ont aucune notion d'hygiène, et la propreté laisse beaucoup à désirer. L'état moral de la population souffre aussi de la promis-

1. V. plus loin quelques indications sur la Miséricorde de Lisbonne.

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cuite et de l'abandon dans lesquels vivent les familles ouvrières. Cette situation aggrave encore les effets de la misère résultant de la médiocrité des salaires. Aussi a-t-il fallu multiplier les institutions de charité. En outre de la confrérie de la Miséricorde, cette institution si répandue et si justement populaire en Portugal, on trouve à Braga : un hôpital public et un autre tenu par les Frères de Sainte-Croix; un dépôt de mendicité, d'ailleurs insuffisant; diverses autres institutions de charité, comme la société de St- Vincent-de-Paul ; plusieurs orphelinats, et asiles de correction et de réhabilitation pour garçons et filles, etc. De leur côté, les ouvriers ont fondé un certain nombre de sociétés de secours mutuels pour l'assistance en cas de maladie. Tel est le milieu dans lequel vit la famille étudiée.

Custodio de Carvalho, âgé de 32 ans, s'est marié de bonne heure, mais sa femme est morte en lui laissant deux enfants : Joaquino, 10 ans, et Antonio, 5 ans. Sa mère, Francisca-Thereza Neves, qui a aujourd'hui V9 ans, veuve elle aussi, s'est alors installée chez lui. Le père est ouvrier charpentier, la grand'mère s'occupe du ménage, et les enfants vont à l'école.

L'ouvrier possède, en commun avec sa mère, dans un des faubourgs de la ville, deux petites maisons, composées d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, avec grenier au-dessus. Il habite la première, derrière laquelle s'étend un jardin potager planté d'arbres fruitiers, et muni d'une pompe avec lavoir. La seconde est louée moyennant 30 milreis (166 fr. 50) par an. En outre, Carvalho possède les outils de son métier, valant 110 à 120 francs. Le mobilier qui garnit la maison est ainsi réparti : au rez-de-chaussée, la pièce qui donne sur la rue, et sert à la fois d'entrée et de parloir, est meublée d'une table ancienne, d'une armoire de sapin et de quelques chaises de paille. A côté se trouve la cuisine garnie d'une table, de bancs et des ustensiles indispensables, puis une petite pièce servant de débarras. L'escalier occupe le reste de l'espace disponible. Au premier étage, une chambre est réservée à la grand'mère et aux enfants; elle contient deux lits en fer et une commode ancienne sur laquelle est posée une pendule ;

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le père couche dans un étroit cabinet que son lit occupe presque en entier; une seconde chambre renferme une armoire ou garde-robe, deux commodes, une horloge, un prie-Dieu, et quelques photographies et images religieuses suspendues aux murs. L'ensemble de cette modeste habitation présente un certain aspect d'aisance, bien rare dans les demeures ouvrières. Si nous essayons d'évaluer l'avoir représenté par ce que nous venons d'énumérer, nous arrivons au résultat suivant : les deux maisons valent ensemble environ 7.500 francs, le mobilier, le linge et les vêtements, les outils, à peu près 1.000 francs; cela forme un total de 8.500 à 9.000 francs, somme qui provient principalement de l'épargne accumulée par les parents de Carvalho.

Le charpentier travaille pour un entrepreneur de la ville, qui l'emploie aussi régulièrement que possible, mais il se produit de temps en temps des périodes de chômage. En hiver, la journée dure du lever au coucher du soleil; en été, le travail commence à 6 heures du matin et se termine à 7 heures du soir; une heure est accordée pour le repas de midi. Le salaire est de '+00 reis (2 fr. 20) par jour. Quand l'année est bonne, cela représente une recette totale de 670 francs environ, mais il est rare que l'on atteigne ce résultat. Il faut ajouter à cela le loyer de la seconde maison et la valeur des produits du jardin, soit ensemble 250 francs tout au plus. La famille doit doncvivre avec un budget dont les recettes annuelles sont comprises entre 800 et 900 francs, rarement plus.

On conçoit que, dans ces conditions, l'alimentation est d'une extrême frugalité. Elle se compose : le matin, d'un morceau de pain de maïs avec un peu de morue salée, une sardine ou du fromage; à midi, d'une soupe maigre, et d'un plat de légumes ou de riz, avec du pain de maïs et un peu de vin; le soir, d'une soupe, de poisson sec ou salé sardines ou morue), de pain de maïs et de vin. Le dimanche, on ne fait que deux repas, mais ils sont un peu meilleurs; dans la matinée, on a du café au lait avec du pain de froment, et l'on dîne d'un pot-aufeu préparé soit avec du bomf. soit avec du porc, et des lé-

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gumes ou du riz. Quand le verger donne des fruits, leur dîner en est un peu amélioré. Les dépenses de nourriture peuvent être évaluées normalement à environ 14 francs par semaine, soit pour l'année entière à peu près 730 francs. Comme la famille n'a pas de loyer à payer et reste peu nombreuse, elle peut se tirer d'affaire tout juste. Mais, dans d'autres circonstances, elle devrait souvent se priver de nourriture, faute d'argent, car ici le crédit est exceptionnel, les achats devant être soldés au comptant, ou à peu près.

Les récréations principales de ces braves gens sont les fréquents pèlerinages dirigés vers les sanctuaires des environs, comme celui de Bom Jésus, construit sur une colline voisine de la ville dans un site admirable ; ou encore les brillantes cérémonies religieuses organisées dans les diverses paroisses les jours de fête. Ils vont aussi se promener dans les charmantes campagnes qui entourent Braga. Il va sans dire que ces distractions ne coûtent rien à l'ouvrier, sinon ses ressources ne les permettraient pas.

Bien que cette famille n'observe qu'une hygiène tout à fait rudimentaire, ses membres jouissent d'une bonne santé, et ne souffrent que rarement du fait de la maladie ; lorsque celle-ci survient, c'est une calamité qui menace de troubler rapidement le. pauvre budget du ménage.

Carvalho a reçu une assez bonne instruction primaire, et il a même passé l'examen final. Ses enfants fréquentent après lui l'école paroissiale gratuite. La loi rend cette fréquentation obligatoire ; mais bien des parents se soucient fort peu des prescriptions légales et laissent leurs enfants vaguer par les rues. La famille du charpentier est catholique et pratique sa religion avec beaucoup de ferveur. Elle assiste régulièrement aux offices, prend part aux processions, etc. Carvalho supporte l'impôt direct sur ses immeubles, et paie la congrua, ou impôt paroissial, dont le chiffre est de 800 reis (4 fr. 40). 11 a été dispensé du service militaire, et classé dans le service auxiliaire, deuxième réserve. Il est électeur municipal et politique.

La famille dont nous venons de donner une description som-

maire se trouve dans une condition de médiocrité caractérisée, qui deviendrait de la misère sans l'appoint du revenu des économies réalisées par les parents de l'ouvrier. Beaucoup d'autres familles de la région vivent sur un salaire aussi mince, sans autres ressources accessoires que celle de la charité publique ou privée. Les moins malheureuses sont celles qui, habitant les villages de Ja banlieue, combinent le travail salarié avec l'exploitation d'une petite ferme. Dans tous les cas, l'existence est pour ces ménages particulièrement étroite et dure. L'observateur ne peut se défendre, en les étudiant, d'un douloureux sentiment de pitié, et il reste surpris de la paisible résignation de ces bonnes gens, que l'esprit de révolte n'a point encore démoralisés. Mais les excitations commencent à devenir pressantes, et, en exploitant une misère trop réelle, elles pourraient bien provoquer dans un avenir prochain des désordres regrettables. Ce ne sont pas, en effet, l'agitation politique et la révolte qui améliorent la condition des travailleurs. L'important est de leur assurer du travail ainsi que de meilleurs salaires, en développant l'activité de la production. C'est à la classe moyenne qu'il appartient d'y pourvoir, et elle réussira dans cette utile besogne, non pas en prononçant des discours, mais en prenant la direction du travail et en cherchant les meilleurs moyens de le faire progresser.

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