‹ Le Portugal inconnuChapitre 16 sur 68 · III. — MAITRE CHARPENTIER DE MONCHIQUE · texte numérisé non relu

III. — MAITRE CHARPENTIER DE MONCHIQUE

Transportons-nous maintenant dans l 'extrême sud, en Algarve, contrée que nous avons déjà décrite ', et nous observerons un type un peu plus développé et plus prospère. Il s'agit ici, non plus d'un simple ouvrier, mais d'un petit patron à la fois entrepreneur de charpente et de menuiserie et marchand de bois dans la petite ville de Monchique. Ce gros bourg rural est placé à mi-hauteur de la montagne, et tout entouré de futaies de

1. V. précédemment les monographies du paysan des environs de Monchique, et du saunier de Faro.

248 l'industrie et la vie ouvrière.

châtaigniers et de chênes-lièges occupant les pentes et les croupes, coupées de nombreuses vallées cultivées. Cette pittoresque et riante contrée produit une grande quantité de bois employé à la fabrication des meubles communs, des douves pour futailles, des planches et des madriers pour le bâtiment. Le Portugal, pays naturellement forestier, a été largement défriché; cependant il exporte encore des bois pour 4 à 5 millions de francs, et on en consomme sur place une quantité bien plus considérable.

La fabrication et le commerce des meubles ainsi que des bois d'œuvre ne pouvaient manquer dans ces conditions de prendre à Monchique une certaine importance. Il n'y a pas eu là d'ailleurs un développement industriel à proprement parler. Tout le mouvement est resté entre les mains de quelques artisans occupant un petit nombre d'ouvriers, et qui pour la plupart sont en même temps marchands de bois. Ils achètent les arbres sur pied, les abattent, les débitent à la mnin, travaillent eux-mêmes une partie du bois et vendent le reste à des intermédiaires. La difficulté des communications, le mauvais état des chemins, rendent cette exploitation fort diificile et opposent à tout progrès un obstacle insurmontable.

Grâce à la fertilité des vallées environnantes et à l'humidité relative du climat, l'approvisionnement de la ville est aisé pour ce qui concerne les aliments végétaux, mais la viande de boucherie est rare; le poisson et les autres provisions et marchandises viennent de Portimao (25 kilom.) ou de Silves (18 kilom.), par voiture, sur une route accidentée, ce qui en relève le prix. Les logements sont d'un loyer peu élevé, mais d'un confort médiocre, surtout pour un climat d'une grande humidité hivernale.

Antonio Messias Pinto, âgé de 43 ans, exploite à Monchique un atelier de menuiserie et charpente, et un commerce de bois. Sa femme est âgée de 38 ans, et ils ont cinq enfants : Antonio, 17 ans; Francisco, 15; Maria, 12; Anna, 9; Joao, 5. Les fils secondent leur père avec l'aide d'un apprenti âgé de 16 ans. La mère se consacre aux soins du ménage en y associant déjà ses fillettes.

Pinto possède en ville une petite maison avec un terrain qui lui sert de chantier et de dépôt de bois et en outre un jardin situé hors du bourg-, qui fournit des légumes et des fruits pour Falimentation de la famille. Un petit capital est engagé dans son commerce comme fonds de roulement. L'habitation, composée de cinq pièces, est garnie de quelques bons meubles fabriqués par le père, tenue avec beaucoup de propreté et avec un souci du confort que l'on trouve rarement en dehors des grandes villes.

L'ouvrier produit surtout de la menuiserie ordinaire, ainsi que des planches et des madriers, le tout en bois de châtaignier. Il estime le salaire quotidien représentatif de son travail à 600 ou 700 r. (3 fr. 30 àfr. 3.88 I par jour, mais ce chiffre s'applique à un contremaître plutôt qu'à un ouvrier; les salaires courants ne dépassent pas ordinairement 2 francs par jour.

L'alimentation est un peu plus recherchée que celle des paysans ou simples ouvriers. Le premier déjeuner se fait avec de la soupe ou du cale et du pain; le repas de midi comprend : la soupe, des légumes, du porc et des fruits; au souper, on mange du poisson salé, de la bouillie de millet ou des châtaignes, le tout arrosé d'un peu de vin. Les achats indispensables se font partie au comptant, partie à crédit, avec prompt règlement.

Le mode d'existence de cette famille reste, en somme, très simple, et dans les conditions favorables où elle se trouve actuellement, puisque les enfants commencent à travailler, elle pourrait jouir dune phase de réelle prospérité. iMalheureusement certaines causes de trouble agissent pour diminuer leurs chances de succès. La distraction à peu près unique des hommes consiste en de longues séances au cabaret où on joue en buvant de l'eau-de-vie d'arbouses. Cette habitude parait avoir sur la santé générale une influence déprimante assez sensible, d'autant plus que les règles, même élémentaires, de l'hygiène sont partout mal observées. Pinto sait lire et écrire. Ses enfants peuvent fréquenter les écoles gratuites du bourg, qui d'ailleurs sont imparfaites et très insuffisantes ; la commune verse à l'État pour sa part dans les dépenses scolaires 1 conto 800 milreis, c'est-à-dire

250 l'industrie et la vie ouvrière.

près de 10.000 francs. L'administration ne rend sur cette somme que 6.700 francs à peu près et garde le reste, au lieu de compléter l'organisation scolaire de la ville. Au point de vue religieux, cette famille a abandonné toute pratique, cas assez fréquent dans cette partie du pays. L'ouvrier paie l'impôt foncier à raison de ses propriétés et une taxe industrielle comme artisan, sans parler des impôts indirects. Il a été exempté du service militaire pour insuffisance physique. Son instruction lui vaut le droit électoral. Enfin, nous observons que l'immigration est très faible dans cette petite ville peu active où la main-d'œuvre est suffisante. L'émigration est également presque nulle, parce que les ressources locales ont réussi jusqu'à présent à maintenir la population dans une condition médiocre sans doute, mais pourtant à l'abri de la misère.

Ce type d'artisan relativement aisé, mais peu développé et peu progressif, est assez répandu dans la montagne de Monchique, où il est soutenu par l'abondance du bois d'œuvre, et par le commerce qui en résulte. On le retrouve dans les autres parties du pays, mais, généralement, les ateliers sont plus dispersés, parce que les conditions sont moins favorables. La simplicité générale de la vie fait que le travail du bâtiment reste assez peu abondant, sans beaucoup de recherche ni de complication. Cela explique à la fois la modicité des salaires des ouvriers, et celle des bénéfices des petits patrons. Les premiers ne peuvent que difficilement sortir de leur condition; les autres ont beaucoup de peine à développer leurs affaires et à s'élever au-dessus de la médiocrité.

Telle est la situation en province. Il est utile de montrer maintenant comme vont les choses dans une grande ville en plein progrès comme Lisbonne, où l'on élève beaucoup de constructions neuves, tout en améliorant les anciennes.

l'industrie nr bâtiment. 251

Page 1