‹ Le Portugal inconnuChapitre 17 sur 68 · IV. — MAÇON DE LISBONNE · texte numérisé non relu

IV. — MAÇON DE LISBONNE

Lisbonne compte dans le vaste périmètre de son mur d'octroi environ 360.000 âmes; il y a trente ans, elle avait à peine 250.000 habitants. C'est dire que son développement a été rapide. On connaît la position avantageuse de cette capitale sur le profond estuaiie du Tage, qui forme un des plus beaux ports du monde. Bâtie sur le revers septentrional de la vallée, la ville forme, avec son amphithéâtre de rues escarpées, un panorama qui ne manque pas de grandeur. Les alentours, assez peu fertiles en général, ne donnent pas une production agricole très variée, mais comme Lisbonne est reliée avec toutes les parties du pays, son approvisionnement est aisé et on pourrait y vivre à très bon marché sans les lourds impôts de consommation qui grèvent toutes les denrées. La concentration de l'activité économique dans la capitale y procure aux ouvriers un travail assez abondant, mieux payé que dans les autres villes, et surtout dans les campagnes. On s'explique ainsi que Lisbonne soit devenue un centre d'attraction non seulement pour les Portugais, mais aussi pour un certain nombre d'étrangers. La salubrité est bonne, l'eau pure abondante, la circulation facile. De nombreuses institutions d'assistance interviennent pour soulager la misère et la maladie, et beaucoup sont dues à l'initiative privée.

Les industries assez nombreuses qui se sont développées à Lisbonne avec une certaine vigueur depuis un quart de siècle, ont constitué principalement des ateliers de réparation ou d'entretien ainsi qu'un certain nombre d'usines de moyenne importance pour la construction mécanique, la filature ou le tissage. Les métiers du bâtiment sont naturellement très actifs dans cette cité en voie de progrès, où se font déjà beaucoup d'affaires, bien que les choses soient encore, à tous égards, sensiblement en retard sur les grandes villes industrielles du nord de l'Europe.

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Tel est, en résumé, le milieu particulier dans lequel vivent les familles que nous allons décrire. La première est celle d'un ouvrier maçon travaillant à la journée chez un entrepreneur de la capitale1. Elle est composée de cinq personnes : le père, Luiz Antonio, âgé de 45 ans; la mère, Joaquina Maria. 42 ans; trois enfants : Aurélia da Conceicao, 20 ans ; Maria Candida, 19; Manuel Francisco, 7. L'ouvrier est né à Aldéia Gallega, village situé en face de Lisbonne, sur l'autre rive du Tage. Son père était journalier, et s'employait surtout aux travaux qui exigent beaucoup de force, comme la manutention du sel. Cette denrée, produite dans de nombreuses salines établies sur les deux rives de la Mer de Paille, véritable lac marin, formé par l'estuaire un peu au-dessus de Lisbonne, est l'objet d'un commerce important2. Antonio a deux frères et deux sœurs, tous mariés dans le village natal et vivant du travail de leurs mains. Les relations entre eux sont nulles, car le prix de la traversée du Tage (2 fr.) suffit pour empêcher les visites réciproques. Ils ne s'écrivent même pas et savent seulement que les autres existent encore, qu'ils ont des enfants, mais très peu d'argent, et c'est tout. La mère est née à Lindaa-Pastora, dans les environs de Lisbonne; son père, charpentier de son état, est mort, et sa mère vit au village avec un de ses fils, auquel on a abandonné pour ce motif les pauvres meubles composant la succession du défunt. Joaquina Maria a eu dix frères et sœurs, dont quatre sont encore vivants : deux garçons, l'un maçon, l'autre charpentier, et deux sœurs, dont une déjà veuve sans enfants, l'autre mariée et mère d'une fillette. Ils ont en outre quelques autres parents habitant tous hors de Lisbonne.

Antonio est ouvrier maçon, employé régulièrement chez un entrepreneur, M. Carvalho, rua da Victoria, 53. Son salaire varie entre 700 et 750 reis (3 fr. 85 à 4 fr. 15) par jour. Sa femme est couturière-lingère ; elle travaille à domicile pour

1. Monographie faile avec le concours de M. J. de Mattos Braamcamp, au printemps de 1909.

2. V. dans la troisième partie la monographie du Saunier de Faro.

une petite clientèle, et en outre s'occupe de son ménage; avec l'aide de ses deux tilles, elle gagne m moyenne, selon sa p pre estimation, environ -200 reis parjonr 1 fp. 10 . Le garçonnet va entrer à l'école. Le salaire total de la famille peut ainsi être évalué à 5 francs par jour, chiffre moyen. Si le travail était régulier, ces gens arriveraient à gagner annuellement entre 1.500 et 1.600 francs. Mais il n'en est point ainsi, car le> chômages causés par !e mauvais temps ou par les retards imputables aux autres corporations, réduisent cette somme à un chiffre qui ne doit guère dépasser 1.400 francs. Le fait ne peut pas du reste être établi d'une manière absolue, car ces pauvres gens ne tiennent aucune espèce de compte, et. vivant au jour le jour, ils sont dans l'impossibilité de donner des renseignements plus précis.

Cette famille ne possède ab< ilument que son petit mobilier. Antonio et sa femme n'ont rien hérité de leurs parents et n'ont pas réussi, jusqu'à présent, à réaliser la moindre épargne en argent. Assez souvent même ils doivent recourir au crédit lorsque survient le moment où il faut payer le loyer et l'impôt, ou bien quand une période de chômage dure trop longtemps. Dans ce cas. on s'adresse au bureau de prêt sur gage, qui exige un intérêt de 7 p. 100.

Notre maçon habite la rue Saraiva de Carvalho; cette rue. assez propre, est bordée de maisons anciennes, presque toutes semblables, d'un aspect uniformément grisâtre et quelque peu triste. Son logement est situé au n° 88, dont il forme le 1er étage. Il se compose : d'un petit vestibule, d'une cuisine pourvue de l'eau de la ville, d'une grande chambre à deux fenêtres, l'une au nord, l'autre au sud. occupée par les deuxjeunes tilles: d'une autre chambre, celle des parents, exposée au nord: enfin d'une salle à manger donnant sur le midi, et près de laquelle se trouve un petit atelier. Toutes les piè sont claires et bien aérées; les murs sont nus et blanchis à la chaux. Un jardinet, planté de quelques fleurs et de légumes, dépend de ce logement; Antonio y a installe une petite bassecour, où se trouvent quelques poules. Toute la famille s'intéressi

■2oi l'industrie et la vie ouvrière.

vivement à ce coin de verdure ainsi qu'au poulailler. Le loyer annuel est de 60 milreis, c'est-à-dire environ 330 francs, prix modéré pour Lisbonne. Les meubles qui garnissent ce modeste logis ne sont ni neufs ni nombreux, mais ils sont tenus proprement. On voit dans la salle à manger, qui joue aussi le rôle de salon, une grande table servant pour les repas; une table plus petite, placée dans un coin, couverte d'un tapis et portant une plante verte dans un cache-pot de faïence ; un dressoir pour la vaisselle; six chaises. La grande table repose sur un tapis de fabrication locale, imitant la moquette; au mur sont suspendus quelques chromos et des assiettes peintes, ainsi qu'une petite glace et une horloge au tic tac monotone. Une corbeille à ouvrage en osier occupe un angle, et une suspension au pétrole complète l'ameublement de cette pièce; dans sa pauvreté il révèle une intention de recherche et de confort qui parait due principalement aux jeunes filles. L'atelier voisin est garni d'une table à repasser, d'une machine à coudre et de quelques sièges. La chambre des parents est meublée d'un grand lit à deux places, en fer, d'un lit plus petit pour Manuel, d'un lavabo aussi en fer à cuvette de faïence, et de deux coffres, un pour le linge, l'autre pour les vêtements; la chambre des jeunes filles renferme deux lits de fer, un lavabo et deux coffres. La cuisine est munie de deux petits fourneaux portatifs en fonte, de vaisselle de faïence placée sur des planches, et de quelques ustensiles en terre et en fer battu, le tout assez propre.

Chacun des membres de la famille a pour les jours ouvrables un vêtement de cotonnade, complété, pour les femmes, par un châle de laine, et, pour les dimanches, un autre costume un peu plus recherché, mais sans luxe. Le linge ne comporte pas un grand nombre de pièces, mais il est soigneusement entretenu. La mère, aidée de ses deux filles, confectionne la plus grande partie des vêtements et du linge. Enfin, les femmes possèdent quelques bijoux d'or : une paire de boucles d'oreilles pour chacune et deux chaînes de cou; en fait, ces modestes ornements constituent les économies du ménage : dans les moments de gêne, ils servent de gage pour les emprunts dont nous avons

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parlé. La valeur totale des biens mobiliers de la famille peut être estimée à 1.400 francs environ. Il va sans dire que, s'il s'agissait de vendre tous ces objets, le produit de l'opération n'atteindrait certainement pas le chiffre que nous venons d'indiquer; mais si ces braves gens devaient reconstituer aujourd'hui leur mobilier, il leur faudrait dépenser au moins cette somme, et probablement davantage. Nous avons déjà remarqué que c'était là tout leur avoir.

L'alimentation est, comme on peut s'y attendre, à la fois simple et frugale. Le matin, on déjeune d'une tasse de café noir et d'un morceau de pain sec; pour l'enfant, un peu gâté par tout le monde, on prépare parfois Yassorda, soupe nationale à l'huile d'olives et au pain. Le père mange avant de partir à son travail — la journée commence à 7 heures en été, — les autres prennent ce léger repas un peu plus tard. A midi on dine, généralement d'une soupe à l'huile et aux légumes, garnie de pain ou de pâtes, d'un plat de légumes ou de riz, avec du poisson frais ou de la morue salée; de temps en temps, on remplace le poisson par un peu de viande. Le soir, à 7 heures, on se contente souvent des restes du diner, ou bien d'un potage maigre, de pain et de fromage.

Les dépenses de nourriture sont évaluées par la ménagère au chiffre moyen pour un mois de 85 francs environ, ce qui fait par an un peu plus de 1.000 francs.

En y ajoutant le loyer, qui coûte 330 francs, l'impôt, 2i fr. 75, diverses cotisations, 17 fr. 50, cela fait un total tout près de l.iOO francs qui laisse une bien faible marge pour l'entretien et le renouvellement du linge et des vêtements. En fait, pour couvrir les dépenses de cette nature, quand elles deviennent nécessaires, il faut économiser sur l'alimentation. Dans ces conditions, la moindre perturbation suffit pour troubler ce mince budget. Une maladie, un chômage jettent ces pauvres gens dans de poignantes angoisses, car le pain du lendemain dépend littéralement du salaire de chaque jour, d'autant plus que la pratique du crédit est très limitée, les achats se faisant presque toujours au comptant soit dans les petits magasins du

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quartier, soit auprès des marchands ambulants qui promènent leurs échoppes roulantes à travers la ville.

Les récréations prises par Antonio et les siens sont peu coûteuses. Quelques rares visites faites à des connaissances, les promenades dans la ville le soir, après la journée faite, les dimanches et les jours de fête, et surtout l'entretien du jardinet, et c'est tout, ou à peu près. L'ouvrier quitte rarement son logis en dehors des heures de travail.

L'hygiène des familles de cet ordre est assez rudimentaire. Sans doute, l'aspect du logis et de ses occupants indique une préoccupation de soin et de propreté qui s'aperçoit tout d'abord. M;iis de là au raffinement il y a loin, et d'ailleurs il serait difficile de demander beaucoup plus à des gens qui côtoient de si près la misère. Il est évident en outre que, en cas de maladie un peu grave, il faudrait recourir à l'hôpital pour se procurer les soins nécessaires, sinon il deviendrait indispensable de se priver davantage encore pour payer le médecin et le pharmacien. Or, il est bien certain que, même quand tout le monde se porte bien, on doit mesurer très juste à chacun la nourriture pour arriver à joindre les deux bouts. Ajoutons immédiatement que le chef de famille fait partie de diverses associations de secours mutuels, dont il tirerait quelques subsides en cas de maladie. La première est le Monte pio de Nossa Senhora clos Remedios ' ; moyennant une cotisation de 60 reis (33 centimes) par semaine, l'ouvrier gravement malade reçoit 160 reis (90 centimes) par jour, les soins médicaux, ainsi que les médicaments, et, en cas de décès, les frais d'inhumation sont à la charge de la société. La seconde est une association ouvrière : .4 Voz do Operario, à laquelle Antonio paie une cotisation hebdomadaire de 20 reis (11 centimes), ce qui lui donne le droit d'être porté au cimetière sur le char funèbre de la société et assure dans ce cas à sa famille un léger secours, 6 milreis (32 fr. 50) ; sa femme et ses enfants auraient

1. Celte société reçoit des membres des deux sexes, divisés en deux classes : 1° de 14 à 50 ans; 2° de 50 à 65 ans. Le droit d'entrée est de 240 reis (1 fr. 40), et la cotisation mensuelle de 240 reis (1 fr. 40) pour la première classe, 120 reis (70 centimes) pour la seconde. Les secours varient entre 160 et 80 reis par jour, selon la gravité du cas.

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également droit aux honneurs funéraires. Ce sont là de bien faibles appuis, et les seuls sur lesquels l'ouvrier peut compter en dehors de la charité publique. Le petit effort pécuniaire qu'on exige de lui en échange : 260 reis (1 fr. 43) par mois en tout, représente un notable esprit de prévoyance, qui probablement s'élèverait jusqu'à l'épargne, si les ressources de la famille n'étaient pas si étroitement limitées.

La société ouvrière dont nous venons de parler, fondée en 1879, et reconstituée en 1904, est intéressante à titre de tentative d'auto-patronage mutuel, faite par les travailleurs euxmêmes. Son titre complet indique bien son but : Société d'instruction et de bienfaisance « la Voix de l'Ouvrier ». Elle se propose spécialement de fonder une ou plusieurs bibliothèques, ainsi que des cours, ouverts dans la journée et le soir; d'acquérir un immeuble destiné à être le siège de la société; de venir en aide à ses membres et à leurs familles; enfin, de continuer la publication du journal hebdomadaire .4 Voz do Operario,qa\ a pour but de répandre parmi les ouvriers des renseignements utiles et des informations sommaires sur la vie publique du pays; la rédaction s'attache principalement à vulgariser les idées de coopération et de mutualité. Ce journal, tiré à plus de 30.000 exemplaires, est lu dans un grand nombre de familles et constitue un moyen de propagande d'une importance réelle. Nous avons dit plus haut le chiffre de la cotisation, et la nature des secours fournis par la société au moment du décès de ses membres. On se préoccupe surtout ici, en effet, de rendre aux camarades, à leurs femmes et à leurs enfants des honneurs funèbres, auxquels ces gens tiennent beaucoup, et d'assurer à la famille dont le chef vient de disparaître un viatique qui lui permet de traverser les premiers jours et de chercher un moyen de se retourner. Peut-être pourrait-on trouver dans une telle institution le germe d'une combinaison plus complète donnant aux ouvriers une sécurité qui leur manque actuellement. Mais, pour obtenir ce résultat, il faudrait qu'il y eût coopération entre patrons et ouvriers.

Comme un grand nombre de Portugais élevés à la campagne.

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