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Antonio est complètement illettré. Sa femme et ses filles ont au contraire fréquenté l'école et savent lire et écrire ; de temps en temps, elles lisent à haute voix un journal populaire, ou quelque médiocre roman publié par livraisons; il leur arrive bien rarement décrire une lettre. Néanmoins, on comprend dans cette famille l'utilité de l'instruction; les grandes sœurs ont commencé celle du jeune Manuel, qui entrera cette année à l'école privée ouverte par la Voz do Operario, moyennant un écolage de 100 reis (55 centimes) par mois. Il y recevra non seulement l'enseignement, mais encore les fournitures scolaires. Cette école a la réputation de faire travailler les enfants plus et mieux que l'école communale; elle les conduit jusqu'aux examens primaires du 1er et du 2e degré, qui procurent un certificat d'études.
Parents et enfants ont été élevés clans la religion catholique, mais ils ne la pratiquent plus, ni comme culte privé, ni comme culte public. Ils ont perdu l'habitude de la prière et abandonné toute pratique extérieure, en conservant toutefois des sentiments de moralité ; aussi, leur conduite est régulière.
Les familles ouvrières de Lisbonne sont assujetties à toute une série d'impôts. Elles paient d'abord une taxe directe sur le loyer, dont le taux nominal est fixé au dixième; en fait, cette proportion n'est jamais atteinte. Dans le cas présent, l'impôt est d'environ 4.500 reis, soit à peu près 24 fr. 75, obligation déjà lourde pour un si modeste budget. En outre, l'ouvrier supporte sa part des nombreux impôts indirects qui frappent toutes les consommations, et qui atteignent au moins 6 % de la valeur des objets, et souvent bien davantage. Nous ne croyons pas exagérer en estimant à 100 francs environ, soit à peu près 7 % de son revenu total, les charges publiques qui pèsent sur cette pauvre famille. L'excès est évident, et l'on peut dire que, dans ce cas, l'impôt est véritablement prélevé sur la subsistance même des gens qui le paient, ce qui entraîne certainement une réduction notable à la fois dans la puissance productrice et dans la capacité de consommation de la classe inférieure. "
Le service militaire est, en principe, obligatoire depuis 1887. Mais comme on n'appelle sous les drapeaux qu'un contingent
réduit1, un bon nombre de jeunes gens échappent à l'obligation, soit parce qu'ils ont amené au tirage au sort un numéro élevé, soit parce qu'ils ont payé au Trésor une prime de remplacement. Une loi de 1901 a fixé à trois ans la durée du service actif dans l'armée de terre, mais ce temps peut être réduit à deux ans pour les hommes suffisamment instruits, et même à cent jours pour les très bons tireurs. Antonio n'a fait que six mois de service militaire, mais il a payé à l'État une somme de 50 milreis (275 francs).
Bien que cette famille soit établie au milieu d'une grande ville, elle vit dans un état d'isolement social à peu près complet. Nous avons constaté que ses deux points d'appui extérieurs sont les deux sociétés de secours mutuels. Nous savons aussi que ses relations de famille et d'amitié sont à peu près nulles. Il en est de même avec le voisinage. Les autres étages de la maison sont occupés par des Gallegos ou Galiciens d'Espagne immigrés dans la capitale portugaise. On trouve aussi dans cette catégorie des individus venus de l'extrême nord du Portugal. Ces gens, issus de populations montagnardes et rurales de formation nettement communautaire 2, sont poussés à l'émigration temporaire par la pauvreté de leur sol, et ils se répandent dans les régions avoisinantes, tout à fait comme les Auvergnats et les Savoyards français, pour exercer une foule de petits métiers. Dans leur désir de gagner leur vie, rien ne les rebute, et ils acceptent les travaux les plus pénibles et les plus grossiers. A Lisbonne, ils se chargent de toutes les corvées que les Méridionaux trouvent trop pénibles ou trop humiliantes. Ils sont débardeurs, portefaix, terrassiers, commissionnaires et cireurs de bottes, charbonniers, domestiques, etc. Les voisins d'Antonio sont, l'un ouvrier jardinier, l'autre marchand de charbon. Ils ont une famille et logent en outre des compatriotes. Tout ce monde vit entassé dans une promiscuité et une malpropreté qui
1. Environ 16.000 hommes pour l'armée de terre, et un millier de marins pour la flotte.
2. V. dans la première partie ce que nous disons des paysans du Barroso (Tras os Montes), et dans Les Ouvriers européens, t. V, p. 249, une curieuse monographie de paysans galiciens.
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excitent à juste titre le dégoût chez notre maçon. Sa femme raconte que, chez le charhonnier, cinq personnes couchent dans la même chambre, et elle se plaint amèrement de l'état de malpropreté dans lequel ces gens laissent l'escalier. On pense bien que la famille d'Antonio ne tient pas à fréquenter des voisins si frustes et si mal appris. A vrai dire, ceux-ci n'ont guère le temps de causer. A force de travail, de privations et d'économie, ils réussissent à épargner quelque arg-ent. On les voit alors s'établir dans un petit commerce : épicerie, débit de boissons, gargotes ou hôtels garnis, etc. ; parfois, ce sont des entreprises interlopes : prêts sur gage à la petite semaine (à raison de 25 % l'an), exploitation des enfants par la mendicité ouverte ou plus ou moins dissimulée, etc. *. Au cours de ce second stade, ils augmentent leur magot; beaucoup retournent alors au pays pour rentrer dans leurs familles et redevenir paysans. Quelquesuns demeurent à la ville, élargissent leur cercle d'opérations et font fortune.
On aperçoit dans cette situation deux phénomènes intéressants et d'ailleurs bien connus. D'abord, les communautés réduites de la montagne envoient au loin des émigrants que la nécessité a rendus laborieux et prévoyants. Ensuite, ces émigrants d'origine communautaire, obligés par les circonstances à montrer une certaine initiative, ne sont cependant pas aptes à la développer beaucoup, et sont maintenus par l'effet de leur formation dans une situation inférieure, à de rares exceptions près. Ils profitent en somme des avantages d'une éducation organisée, mais celle-ci est insuffisante pour les élever au-dessus d'un certain niveau.
Si Lisbonne renferme beaucoup d'étrangers, dont la collaboration contribue à développer son activité commerciale et industrielle, la capitale envoie aussi des émigrants au dehors. Ils se rendant principalement au Brésil, où le nombre des Portugais ayant conservé leur nationalité est évalué à 220.000.
En ce qui concerne la vie publique, Antonio y reste com-
1. Ce dernier fait est surtout imputable aux Castillans, qui se font aussi volontiers colporteurs.
L'INDUSTRIE DU BATIMENT. 2<il
plètement étranger. En effet, selon la constitution portugaise, tous les pouvoirs sont exercés par délégation, c'est-à-dire par l'intermédiaire de représentants élus. Or, notre maçon n'est électeur ni pour le conseil communal ni pour la chambre des députés. Cela tient à ce qu'il ne prend aucun souci de son inscription sur les listes électorales.
Le type de famille que nous venons de décrire représente à peu près la moyenne des ouvriers du bâtiment dans la capitale. Toutefois, sa situation est plutôt un peu meilleure que celle de la plupart des familles analogues, d'abord parce que le père est un homme sobre et rangé, et ensuite parce que sa femme et ses filles, économes et laborieuses, contribuent dans une large mesure au bien-être du ménage. Et cependant, nous avons constaté combien la vie de ces pauvres gens est étroite et comment elle confine constamment à l'état de misère, où le moindre accident suffirait à les précipiter. Antonio est relativement jeune, il peut espérer que son travail le fera vivre durant un bon nombre d'années encore. Mais rien ne permet de prévoir pour lui la possibilité de réaliser des économies. Aussi, bien qu'il vive avec régularité, la vieillesse le trouvera dépourvu de toute ressource. Si ses enfants sont alors en état de l'aider, il achèvera tranquillement ses jours. Mais dans le cas contraire, il connaîtra la vraie misère au moment où elle est le plus difficile à supporter. On sent immédiatement la douloureuse incertitude d'une telle existence, et on comprend du même coup la nécessité de faire quelque chose pour corriger cette incertitude. A qui appartient-il de le tenter? Aux intéressés avant tout, c'est-à-dire aux patrons et aux ouvriers. S'ils ne savent pas prévoir cette nécessité et s'entendre pour y pourvoir, on verra sous peu les politiciens s'emparer de la question pour essayer de la résoudre à leur manière, c'est-à-dire par des combinaisons artificielles, compliquées et coûteuses.
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