V. — MAITRE CHARPENTIER DE LISBONNE
L'exemple que nous venons d'exposer représente bien la condition de la généralité des ouvriers du bâtiment à Lisbonne, et nous avons dû constater que cette condition n'est pas satisfaisante, surtout par l'effet de la cherté relative des logements et de la nourriture. Cependant, quelques-uns d'entre eux, bien servis par leur intelligence, par leur énergie, et aussi par les circonstances, réussissent à émerger de la masse salariée et à s'élever jusqu'au patronat. Tel est le cas pour les deux types que nous allons décrire. Le premier est un maître charpentier (petit patron), ancien compagnon qui a su trouver le moyen de s'établir, voici comment *.
Joao Miguel da Cruz, âgé de 4*2 ans, est né à Ancora, province de Minho. Son père était maçon, mais notre homme préféra devenir charpentier. Il apprit son métier dans le nord, puis vint à Lisbonne, où le travail abondait. Il a eu deux frères, aujourd'hui décédés. Sa femme, Amelia dos Anjos, âgée de 36 ans, née à Carvalhal da Loiça, concelho de Ceia (Basse Beira), est la fille d'un ouvrier maçon, comme son mari. Le ménage n'a point d'enfants. Il est évident que ce fait lui a facilité les choses en réduisant ses dépenses nécessaires.
Da Cruz a débuté comme compagnon charpentier; puis, profitant adroitement de l'occasion favorable, il prit à son compte de petits travaux, réalisa quelques bénéfices, et augmenta l'importance de ses affaires, si bien cju'il est devenu entrepreneur de bâtisse. Il emploie actuellement huit ouvriers : deux charpentiers, cinq maçons, un tailleur de pierres. Ces ouvriers sont payés de i fr. 40 à 4 fr. 95 par jour. Le patron, ayant un courant d'entreprises assez régulier, les garde presque toute l'année.
1. Précis recueilli avec l'obligeante collaboration de M. A. Rraamcamp de Matos. à Lisbonne.
La femme s'occupe exclusivement de son ménage, qu'elle tient elle-même, sans l'aide d'aucune servante.
Les époux da Cruz louent, dans une vieille maison de la rua Diario de Noticias, n° 4-i, un modeste logement de trois pièces et une cuisine; encore une des chambres à coucher est-elle sous-louée à un jeune homme pour G francs par mois. La maison est proprement tenue, mais comme le propriétaire se refuse à toute réparation, l'aspect des lieux n'est pas très gai, bien que l'air et la lumière n'y manquent pas. Le loyer de l'appartement n'est que de 30 milreis, ou environ 200 francs par an. Si on en déduit la sous-location, soit à peu près 7*2 francs par an, on voit que le ménage est logé pour 128 ou 130 francs à peu près. C'est un loyer fort modeste pour des gens qui sont relativement aisés, et ce fait atteste leur esprit d'économie.
Le mobilier qui garnit ce logis est simple, mais très soigneusement entretenu. La pièce qui donne sur l'escalier, et qui sert de salon, est meublée d'un canapé d'osier tressé, de deux chaises, d'une petite commode, de deux coffres à linge, et d'une machine à coudre. La commode porte quelques bibelots sans valeur, et les parois sont ornées de deux horloges et de photographies encadrées. Une lampe à pétrole est posée sur la table. Dans la chambre à coucher du ménage se trouvent un grand lit en bois, une armoire, une table, deux chaises, un lavabo en fer; des miroirs sont suspendus aux murs, et le lit est recouvert dune cretonne imprimée. La seconde chambre contient un lit de fer, une table portant une lampe à pétrole, une malle; cette chambre est louée, ainsi que nous le disons plus haut. La cuisine est garnie d'un fourneau de fonte, de deux tables et de deux bancs de bois, d'ustensiles en fer battu et en terre, de la vaisselle et de la verrerie indispensables. C'est là que les époux prennent leurs repas.
Le ménage est pourvu largement du linge et des vêtements nécessaires. En outre, selon l'usage général, une partie des économies réalisées a été convertie en bijoux. Mrae da Cruz et son mari montrent, non sans fierté, une chaîne et deux montres en or, deux montres en argent, une pièce de dix milreis (55 fr. 50)
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— chose devenue bien rare dans le pays, — neuf bagues, trois paires de boucles d'oreilles, trois épingles de cravate, une paire de boutons de manchettes, un bouton de plastron, une chaîne de cou, le tout eu or. La valeur totale des bijoux est évaluée par da Gruz à 750 francs, celle du linge et des vêtements à 500 francs; le mobilier vaut environ 350 francs, et l'outillage dont l'entrepreneur a garni son chantier, situé dans un faubourg de la ville, est estimé par lui-même à 750 francs à peu près. Le total représente une somme de 2.350 à 2.500 francs environ.
Comme da Cruz travaille personnellement avec ses ouvriers, il gagne d'abord un salaire quotidien auquel il faut ajouter le bénéfice qu'il réalise par ses entreprises. Mais il est impossible d'évaluer exactement son gain, car sa comptabilité est fort sommaire. Il estime son salaire normal à 1.200 ou 1.500 reis (6 fr. 65 à 8 fr. 25) par jour, mais c'est là un chiffre très élevé pour Lisbonne, et il est évident que les deux éléments : salaire et profit, sont ici plus ou moins confondus. Il est probable que le revenu moyen du ménage dépasse 4.000 francs par an.
Le maître-charpentier ne dépense pas beaucoup pour son lover, mais il se nourrit confortablement. Le matin, dès 6 heures, premier déjeuner avec pain, beurre et café; à midi, déjeuner solide, composé d'une soupe, d'un plat de viande ou de poisson frit, d'un plat de légumes; le repas du soir est à peu près analogue à celui de midi, mais un peu moins copieux. Pour montrer la différence de cette alimentation avec celle des ouvriers déjà décrits, il suffira de dire que ce ménage de deux personnes consomme 5 kilos de viande par semaine, et 14 litres de vin, sans parler du reste.
Il en est de même pour les dépenses d'entretien. Da Cruz et sa femme s'habillent très convenablement. En outre, ils s'offrent de temps en temps une petite distraction : courses de taureaux ou théâtre; mais ces plaisirs coûteux sont plutôt rares. En général, on se contente de la promenade, ou bien l'on fait visite à des amis. De temps en temps une fête de famille : mariage ou baptême, fournit une occasion de s'amuser honnêtement.
Somme toute, le chapitre des distractions ne grève pas lourdement le budget.
En résumé, ces bonnes gens ont toujours vécu avec régularité et modération, ce qui leur a permis de réaliser des économies. Aujourd'hui, ils ne manquent de rien parce que, grâce à l'initiative et à l'esprit d'entreprise du mari, ils ont su se créer une bonne position. xMais leurs débuts n'ont pas été si commodes; ils ont dû alors se priver plus d'une fois pour joindre les deux bouts, ou pour réaliser leurs premières économies. Leur effort a du moins été récompensé; da Cruz est aujourd'hui bien lancé. Il est connu et apprécié ; ses fournisseurs lui accordent un crédit suffisant; il a en banque un dépôt de plus de 1.000 francs qui forme son capital roulant. Sa santé est excellente, il est dans la force de l'âge, et l'avenir lui apparaît riche de promesses. C'est un ouvrier en plein développement, ou plutôt, c'est déjà un patron en voie d'atteindre la fortune.
Au point de vue de l'hygiène, le ménage montre une excellente tenue. Le petit logement est parfaitement propre et sain; la cuisine est munie d'un évier, chose rare dans les maisons de ce genre. Les soins du corps laissent également peu à désirer. On reconnaît là un sentiment de respectabilité très accusé.
Da Cruz n'a jamais recherché aucun appui extérieur, pas même celui des associations mutualistes. Il n'appartient à aucune d'entre elles et, d'ailleurs, il est aujourd'hui en mesure de se suffire pleinement à lui-même.
Il a fréquenté jusqu'à douze ans l'école primaire, où il a appris à lire, écrire et compter. C'est là tout son bagage intellectuel. Son succès provient donc avant tout de son caractère, de son intelligence et de sa capacité professionnelle. Sa femme n'a appris à lire que tard, et ne sait pas grand'chose. Les deux époux sont catholiques et montrent du respect pour la religion. A l'occasion : mariages, baptêmes, obsèques, ils vont à l'église et assistent aux offices sans aucune répugnance; mais, eu fait, ils ne pratiquent pas, sous le prétexte que le temps leur manque. En réalité, l'esprit religieux les a abandonnés.
En ce qui touche les charges publiques, on peut dire qu'elles
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-pèsent assez lourdement sur notre petit entrepreneur. Il supporte un certain nombre d'impôts directs : taxe locative, timbre, taxe industrielle, etc., et les impôts indirects le frappent en raison de sa consommation. Il acquitte au moins 300 francs tant à l'Etat qu'à la commune. Assujetti au service militaire, il a pu s'en dispenser en payant un remplaçant. Il s'est associé pour cela avec deux autres conscrits, et a versé pour sa part 54 milreis (300 francs).
Au point de vue de la vie publique, nous observons que da Cruz est électeur municipal et politique. Mais le fait d'émettre un vote de loin en loin ne l'intéresse que médiocrement. Ce qu'il réclame avaut tout, c'est la tranquillité nécessaire pour que les affaires marchent régulièrement et lui apportent du travail.
Bien qu'il y ait à Lisbonne beaucoup d'ouvriers étrangers, on ne les rencontre pas en grand nombre dans l'industrie du bâtiment. Notre entrepreneur n'en emploie pas actuellement. En sens contraire, sa famille a fourni une recrue à l'émigration. Un de ses frères est allé tenter la fortune au Brésil comme peintre en voitures. Mais, ayant médiocrement réussi, il revint mourir au pays sans avoir réalisé ses espérances. Le fait n'est d'ailleurs pas rare, et pour « un brésilien » qui revient avec une fortune plus ou moins ronde, beaucoup d'autres périssent misérablement ou rentrent sans sou ni maille. Mais on ne tient pas compte des insuccès, tandis que l'on remarque avec envie les villas et les équipages de ceux qui ont su trouver le chemin de la réussite.