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VI. — PLOMBIER-INSTALLATEUR (PETIT PATRON) DE LISBONNE

Voici un second exemple pris dans une autre profession, et dans des circonstances très analogues. Toutefois, l'ouvrier dont il s'agit ici en est encore à ses débuts comme petit patron, fait qui va nous permettre de saisir sur le vif toutes les difficultés d'une pareille évolution. Il appartient à la catégorie des

plombiers-installateurs, qui établissent dans les bâtiments les conduites d'eau et de gaz, les salles de bain, etc. l.

Paulo Tavares est un brave ouvrier plombier qui, âgé aujourd'hui de 35 ans, a réussi par ses seules forces à se créer une position indépendante, nous verrons tout à l'heure comment. Il est né à Nesespeira, concelho de San Pedro do Sul, dans la province de Beira Alta, c'est-à-dire dans le nord du pays. Son père était un ouvrier rural, qui eut six enfants : quatre fils et deux filles. Paulo ne voulut point rester aux champs et demanda à apprendre un métier. On le plaça comme apprenti chez un plombier du chef-lieu, où il resta trois ans en cette qualité. Payé d'abord 80 reis (44 cent.) par jour, il vit son salaire augmenter peu à peu jusqu'à 160 reis (88 cent.). Devenu ouvrier, il travailla dans différentes villes ; puis, à peine âgé de dix-sept ans, il se rendit à Lisbonne, où il entra dans une grande maison d'installation dubàtiment, occupant 300 ouvriers. Tavares étant resté plusieurs années dans cet atelier, il y devint contremaître, ce qui lui valut à la fois un travail régulier et un bon salaire. Malheureusement pour lui, la maison ayant été fermée, il se trouva brusquement sur le pavé. Il lui eût été facile de trouver de l'emploi dans une autre entreprise du même genre. Mais comme il était actif et intelligent, il préféra s'établir comme petit patron. La chose n'était pas aisée, car il fallait avec de minces économies, et des relations extrêmement restreintes, organiser un atelier, trouver une clientèle, faire les avances indispensables, et assurer la vie de son ménage. Car, dans l'intervalle, Tavares s'était marié avec !a fille d'un maçon de Lisbonne, Zulmira Marques, âgée aujourd'hui de 24 ans. Ils ont eu un bébé, Joël, qui a 2 ans.

Actuellement, notre plombier occupe, moyennant un loyer annuel de 375 francs, dans la rua doArcodoLimoeiro. un atelier qui donne sur la rue par une large porte, seule et unique ouverture du local. En outre du patron, qui travaille sans relâche, deux ouvriers et deux apprentis sont employés à monter des installations

1. Monographie faite avec le concours <le M. A. Braamcamp de Matos.

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pour l'eau et le gaz, à monter et à réparer des appareils sanitaires de toute espèce. Le salaire des ouvriers est de 900 reis (5 fr.) pour une journée de dix heures; bien souvent Tavares la prolonge pour lui-même et ne quitte son atelier que vers 9 heures. Actuellement le travail ne manque pas; mais pour soutenir la concurrence des grandes maisons, il faut accepter des prix très bas et se contenter d'un bénéfice minime. Aussi, le plombier assure qu'il est obligé de se donner beaucoup de peine, tout en gagnant moins qu'à l'époque où il était contremaître. Mais il espère qu'à force d'énergie et de persévérance, il élargira sa clientèle, augmentera ses bénéfices et réussira à se faire une bonne position. Cette belle confiance en l'avenir est assurément une force qui soutiendra efficacement Tavares dans la rude tâche si hardiment entreprise. Mais, pour le moment, il en est encore à ses débuts comme patron etne s'élève guère au-dessus delà condition d'ouvrier. Toutefois, il sent déjà peser sur ses épaules les obligations, les charges, les initiatives du patronat, et son caractère en est développé et renforcé. Malheureusement, il ne dispose que de faibles moyens et se trouve par là à la merci d'un accident, par exemple d'une crise paralysant les travaux du bâtiment pendant une période un peu prolongée. Il est vrai que, dans ce cas, il congédierait ses ouvriers, et ferait luimême, aidé par ses apprentis, les travaux qu'il pourrait encore trouver.

Le plombier occupe, au troisième étage d'une maison de la rua Direita de Graça, un logement composé de trois pièces et d'une cuisine, orienté à l'est, clair et aéré. Le loyer est de 36 milreis (200 fr. i payables en deux termes. Le logis est garni d'un modeste mobilier ainsi composé : dans la chambre à coucher, un grand lit de fer et un petit pour le bébé, un lavabo, une table de nuit, un bidet; dans la seconde pièce, qui sert de bureau, se trouvent un secrétaire en acajou, un guéridon, six chaises, une horloge et des portraits encadrés suspendus au mur; dans la troisième pièce on voit une machine à coudre, une commode, un coffre, un tub ; la cuisine contient une table et trois bancs de bois, un fourneau portatif, la

vaisselle et les ustensiles indispensables. Le tout est estimé environ 425 francs. Quant à l'outillage de l'atelier, il vaut à peu près 3.400 francs, et l'achat de ce matériel a absorbé toutes les économies de l'ouvrier.

L'alimentation du ménage, bien qu'elle témoigne d'une grande sobriété, est cependant déjà meilleure que celle des ouvriers en général. Le matin, le mari se contente d'une tasse de lait, la femme prend du café, du pain et du beurre; à midi, on mange une soupe, un plat de viande ou de poisson avec des légumes; le repas du soir est plus ou moins analogue au déjeuner. La dépense hebdomadaire est évaluée à 36 fr. 40, ce qui représente une dépense d'environ 1.900 francs pour l'année entière. Il faut y ajouter le loyer : 200 francs; les frais d'entretien : environ 350 francs; les menues dépenses, évaluées à 40 ou 50 francs; les cotisations payées à diverses sociétés dont il sera question tout à l'heure : 246 francs. Le tout forme une somme globale de 2.746 francs, qui représente le budget courant du ménage. Notre petit entrepreneur pourvoit aux dépenses de ce budget au moyen des profits que lui procure son atelier. Il estime à 1.000 francs par mois environ le produit brut de ses ventes d'appareils et autres fournitures; mais il faut ajouter au profit net réalisé la rémunération des travaux exécutés, travaux dont Tavares fait lui-même une bonne partie. Son revenu comprend donc deux éléments : salaire et bénéfice. Faute d'une comptabilité détaillée, il n'est pas possible d'en établir exactement le chiffre. Mais comme ce brave homme, loin de faire des dettes — il paie tout au comptant ou à court terme, — réussit au contraire à fournir les avances indispensables dans toute affaire, on peut être certain qu'il gagne net au moins 3.000 francs, et probablement davantage. Il est donc en bonne voie pour arriver à l'aisance, si aucun accident ne l'arrête en route. Sa santé n'est malheureusement pas excellente; il se croit même phtisique, bien que le médecin le déclare plutôt cardiaque. Sa femme et son enfant se portent bien, et comme ces gens se nourrissent convenablement, se tiennent proprement et occupent un logement sain et aéré, il est permis d'espérer

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que la maladie du chef de famille ne viendra pas les arrêter dans leur développement.

Nous avons déjà constaté que Tavares s'est élevé par son seul effort, sans bénéficier d'aucun appui extérieur. Cependant il a senti le danger d'un isolement complet, et l'esprit de prévoyance, qui a été pour lui un si puissant élément de succès, l'a poussé à entrer dans plusieurs associations mutualistes ou coopératives. Il fait partie de trois sociétés de secours mutuels (maladie et invalidité!, de deux sociétés coopératives de consommation, d'une société de récréations, enfin d'une société de bienfaisance. Sa femme est membre d'une société de secours mutuels et dune coopérative. Nous avons noté plus haut qu'ils paient ensemble sous la forme de cotisations à ces divers groupements la somme considérable de 2i6 francs par an. Le type de la société de secours mutuels s'est présenté déjà dans les monographies précédentes; il ne diffère pas sensiblement des institutions analogues organisées dans les autres pays. Les coopératives de consommation, très prospères à Lisbonne, sont connues dans cette ville depuis assez longtemps déjà. La Caisse économique ouvrière, fondée en 1870, est dans sa 33'' année d'existence, et si ses débuts ont été difficiles, sa situation est actuellement florissante. D'après ses statuts, elle pratique i\ la fois au profit de ses membres l'approvisionnement et le crédit mutuel. Elle compte à peu près 1.700 participants, avec un mouvement d'affaires d'environ 170.000 francs. Les bénéfices sont répartis entre les membres sous forme d'actions ; Tavares possède un de ces titres. Les associés peuvent déposer leurs économies en compte courant portant intérêt, ou bien au contraire demander des prêts pour lesquels ils doivent présenter deux cautions faisant partie de la société. Ces institutions, fort intelligemment administrées par les ouvriers eux-mêmes, marchent avec beaucoup de régularité et de succès.

Les associations récréatives ne sont pas rares en Portugal. Ordinairement elles louent un local, de préférence avec jardin, où les associés se réunissent pour causer, jouer aux cartes, aux boules, etc., faire de la musique instrumentale ou chorale, ou

jouer la comédie. Elles organisent de temps en temps des concerts, des soirées familières, des bals, des excursions à la campagne, etc. On ne boit pas dans les réunions de ce genre. Ces associations sont tantôt exclusivement laïques, et tantôt placées sous le patronage du clergé.

Tavares et sa femme savent lire, écrire et compter. La femme a puisé son petit bagage intellectuel dans une école publique gratuite. Le mari, parti complètement illettré de son village, a appris seul, à force de patience et de persévérance. Cette énergie laborieuse explique le succès obtenu par l'ouvrier, qui doit tout à la fermeté de son caractère, à son travail et à son esprit d'économie. Au point de vue religieux, bien que Tavares et sa femme soient catholiques d'origine, ils ont abandonné toute pratique, se sont mariés civilement et n'ont pas fait baptiser leur enfant. Le mari déclare que la religion n'est qu'un ensemble de rites inutiles et qu'il suffit de suivre l'enseignement du martyr auquel on a donné le nom de Christ, c'est-à-dire de ne faire du mal à personne.

En ce qui concerne les charges publiques, ce petit entrepreneur devra payer un impôt direct d'une quarantaine de francs au moins — il n'a pas encore été taxé — et en outre les impôts indirects qui ne sont certainement pas inférieurs à la somme de 125 francs. Tavares n'a pas fait de service militaire. On l'a exempté pour une inaptitude physique. Il est électeur municipal et politique.

L'exemple de cet ouvrier montre bien que, en passant par la condition d'artisan petit patron, les ouvriers appartenant à certains métiers peuvent s'élever par leur propre effort, lorsqu'ils sont bien doués au point de vue du caractère, et bien préparés professionnellement. Mais ce cas ne peut être, et n'est en effet qu'une exception rare, d'abord parce que les ouvriers pourvus de toutes les qualités nécessaires : intelligence, volonté, capacité, audace, esprit d'épargne, sont eux-mêmes peu nombreux; ensuite, les professions et industries ne se prêtent pas toutes à de tels commencements. Le métier de plombier-installateur est précisément un des plus favorables à cet égard;

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en eifet, avec un matériel peu considérable et un faible capital, un artisan qui travaille de ses propres mains, peut facilement s'engager dans de petites entreprises, puis étendre peu à peu son champ d'action et finalement, s'il est assez capable, devenir un grand entrepreneur ou même un grand fabricant. Mais, répétons-le bien, ce ne peut être là que le fait d'une élite restreinte, dont le succès très légitime, mais sporadique, laisse dans son infériorité souffrante la masse de la classe ouvrière. Pour apporter un remède efficace à cette situation, il faudrait que la classe moyenne sût donner au travail une plus grande activilé, que les charges fiscales fussent réduites pour diminuer le prix de la vie, enfin que les ouvriers apprissent à s'organiser pour défendre avec une énergie sage et mesurée leurs intérêts collectifs. Ce programme si vaste, bien qu'il tienne en peu de mots,, n'est d'ailleurs pas spécial aux industries du bâtiment. Il s'impose également à toutes les autres, ainsi que nous allons le voir.

La fabrication à la main, sa situation actuelle. — Les artisans et les ouvriers en province. --Le travail à la main dans les grandes villes. — Les petites industries de luxe à Lisbonne et à Porto. — Décadence du travail à la main. — Les petits métiers urbains. — Condition générale de l'ouvrier de la petite industrie.

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