‹ Le Portugal inconnuChapitre 22 sur 68 · II. - LE LIEGE. BOUCHONMER DE BARREIRO · texte numérisé non relu

II. - LE LIEGE. BOUCHONMER DE BARREIRO

L'industrie du liège est actuellement très importante en Portugal, principal producteur de cette matière employée à tant d'usages différents. C'est un ouvrier bouchonnier que nous allons étudier. Il habite Barreiro, petite agglomération construite en face de Lisbonne, dont elle est en quelque sorte un faubourg. C'est là que. après avoir traversé le large estuaire du Tage, on trouve la tète de ligne des chemins de fer du Midi. Ses quelques centaines d'habitants sont concentrés sur un étroit espace autour de la gare et du quai qui sert de débarcadère. Quelques usines ont été établies dans cette localité, mais l'industrie principale est celle du liège, qui donne naissance à un trafic très important. Elle a été développée en ce lieu, qui est un point d'embarquement pour l'exportation, surtout par des Israélites d'origine allemande.

En parlant de la situation de l'agriculture dans les provinces méridionales, nous avons eu l'occasion d'indiquer les particularités intéressantes de la culture et de l'exploitation du Cuercus suber. Nous nous bornerons ici à esquisser les effets de la fabrication du produit principal extrait de la précieuse écorce : le bouchon. Disons immédiatement que l'industrie bouchonnière n'est pas concentrée à Barreiro. On trouve des ateliers plus ou moins importants disséminés dans toute la région méridionale, notamment à Evora, à Faro, dans les environs de Monchique, à Lisbonne, et aussi dans le nord, à Montalegre et à Bragança. Le travail se fait généralement à la main ; cependant quelques

276 l'industrie et la vie ouvrière.

fabriques, surtout à Barreiro, sont munies de machines. Il arrive assez souvent que les maisons portugaises se bornent à dégrossir les planches de liège, pour les exporter ensuite, ou bien encore à tailler les matières en petits cubes de diverses grosseurs, expédiés ensuite à l'étranger pour y être transformés en bouchons. De même, les débris et rognures sont le plus souvent mis en balles et vendus au dehors pour la fabrication de certains matériaux de construction et aussi de poudres fines employées à divers usages. La valeur des produits ainsi exportés varie entre vingt et trente millions de francs par an; c'est une des branches capitales du commerce extérieur du Portugal.

Les ouvriers établis à Barreiro y forment une sorte de colonie de spécialistes du liège, parmi lesquels le métier passe de génération en génération. C'est dire que ces gens sont, en général, extrêmement habiles. Payés à la tâche, il fut un temps où tous ceux d'entre eux qui travaillaient bien et vite, gagnaient des salaires très élevés, presque fabuleux pour le Portugal. Les bouchonniers qui se faisaient jusqu'à 15 francs par jour n'étaient pas rares. Mais, aussi, ils vivaient pour la plupart sur un pied de véritable prodigalité. Bien que la vie fût bon marché à Barreiro, l'économie n'était pratiquée que par un petit nombre de ménages. Mais les mauvais jours sont venus. Les ouvriers se sont multipliés au moment même où les patrons introduisaient des machines anglaises et américaines très économiques. Dès lors les salaires ne pouvaient manquer de baisser, et ils ont été réduits, en effet. Les ouvriers, accoutumés à gagner beaucoup et à dépenser en proportion, ont protesté, se sont syndiqués, et ont organisé grève sur grève. La situation était fort difficile pour les patrons, qui se trouvent dans une assez large mesurée la merci de leurs ouvriers. Ceuxci peuvent en effet, par une coupe plus ou moins adroite, réduire ou augmenter la quantité des déchets et, par suite, le prix de revient de la marchandise. Cependant, ils ont dû finalement subir la loi inévitable et se contenter de salaires plus modérés, qui d'ailleurs peuvent passer pour très avantageux, si on les

compare aux tarifs en usage dans les autres industries du pa>s.

Thomaz Campos est âgé de 30 ans; il a épousé, il y a quelques années, Maria Gertrudes, qui a maintenant 26 ans. Tous deux sont nés dans la localité, et ne l'ont jamais quittée. Leurs parents vivent encore, et ils ont autour d'eux une quantité de proches, souvent aussi ouvriers du liège. Le jeune ménage n'a encore qu'un enfant, José Pedro, âgé de 5 ans.

Campos est ouvrier bouchonnier, travaillant à la main dans la maison Herold et C"\ qui fait le commerce du liège en planches et en débris, ainsi que la fabrication des bouchons préparés ou finis. Il reçoit le liège en plaques d'épaisseur diverse, et, avec une lame mince et tranchante comme un rasoir, il v taille de petits cubes, dont il abat ensuite les angles pour leur donner une forme cylindrique ou légèrement conique. Ce travail est fait avec une régularité et une rapidité qui surprennent, et avec un outillage très réduit. Le salaire de Campos est variable, comme le travail lui-même. Lorsque le bouchon est demandé, l'ouvrier est occupé à la tache et réalise de belles journées. Lorsqu'il doit coopérer, faute d'autre travail, à la préparation des planches, son gain descend à 900 r. (5 fr.) par jour. On peut estimer à 2.500 francs environ, chiffre moyen, le salaire annuel du bouchonnier. Sa femme n'y ajoute rien, parce qu'elle est absorbée par les soins du ménage. Dans ce faubourg, la nourriture n'est pas chère, et d'ailleurs <m se contente d'une alimentation assez frugale, dont le pain, les pommes de terre, les pâtes, le poisson frais ou salé, les légumes, forment les éléments essentiels ; la viande constitue un aliment plutôt exceptionnel. En revanche, on consomme assez largement le vin, le café, le sucre et le tabac. Les loyers sont, en général, peu élevés; Campos habite avec ses beaux-parents qui lui abandonnent deux chambres et une cuisine, moyennant la somme très minime de 2.200 r. 12 fr. 20) par an. L'ouvrier se trouve donc dans des conditions très favorables pour réaliser quelques épargnes; cependant il ne semble pas qu'il ait réussi à mettre de côté une réserve notable. La raison de cette imprévoyance se

278 l'industrie et la vie ouvrière.

trouve dans le fait que les ouvriers de cette catégorie sont grands amis du plaisir. Gampos fait partie de diverses sociétés de récréation et va de temps en temps au théâtre à Lisbonne.

En outre de son salaire, notre bouchonnier reçoit de son patron un appui fort rare en Portugal; en cas de maladie, il aurait droit, pendant deux semaines, à un secours de 380 r. (2 fr. 10), par jour, qui ensuite est réduit de moitié pendant une seconde période. En outre, les soins médicaux et les médicaments sont fournis, avec une petite indemnité quotidienne de 100 r. 0 fr.55 par un Monte pio ou société de secours mutuels, moyennant une légère cotisation hebdomadaire. Campos jouit d'ailleurs d'une bonne santé et son fils aussi, mais sa femme souffre dune maladie de foie.

Les deux époux savent lire et écrire. Ils ont appris à l'école paroissiale gratuite, que les enfants doivent fréquenter de six à treize ans. Ils sont catholiques d'origine, mais ils ont abandonné toute pratique, chose fréquente dans ce milieu.

Campos paie un impôt direct assez lourd : 7.500 r. ^il fr. 30 1, à titre de taxe industrielle, et, de plus, l'impôt paroissial, qui se monte à 100 r. (Ofr. 55). Il faut ajoutera celales taxes indirectes dont sont grevés certains articles de consommation. L'ouvrier a obtenu sa libération du service militaire moyennant un versement de 150 milreis \SS-1 fr. 50 . Il est électeur politique et municipal au double titre de son instruction et du paiement de l'impôt direct.

Cette famille représente assez exactement le type du bouchonnier. 11 faut noter seulement que, dans les familles nombreuses, on est obligé de restreindre le chapitre des distractions afin d'arriver à nourrir les petits. Mais le résultat final est à peu près le même. En dépit de ses gains élevés, l'ouvrier du liège est exigeant et indiscipliné. Dépensier, vivant au jour le jour, il n'a guère plus de sécurité que les travailleurs manuels moins bien payés.

Sa situation est d'ailleurs extrêmement menacée par l'introduction des procédés mécaniques, qui ne peuvent manquer de prévaloir si les fabricants veulent maintenir leur position. Sinon,

LA PETITE INDUSTRIE ET LES ARTISANS. :27'.l

la concurrence des maisons étrangères restreindra de plus on plus leur champ d'action et le limitera à la simple préparation de la matière première. Nous retrouvons donc ici un état de choses identique à celui dont souffre les soudeurs de boîtes, et cela pour des raisons analogues.

L'ouvrier spécialisé voit la machine entrer en lutte avec lui, et il s'organise, non pas pour composer avec elle au mieux de ses intérêts, mais pour essayer de l'évincer. Là est son erreur. Il ne peut manquer d'être vaincu dans cette lutte inégale, soit qu'il accepte finalement une diminution de salaire en rapport avec la plus grande facilité de son travail, soit que son industrie disparaisse sous la pression de la concurrence extérieure. Les moyens artificiels préconisés parfois, comme l'interdiction d'exporter le liège brut ou en planches, ne suffiraient nullement à arrêter la marche de l'industrie. Ils aboutiraient seulement à restreindre la vente du liège portugais, au grand détriment de tout le monde.

Page 1