III. — LA POTERIE. FAÏENCIER DE LISBONNE
Parmi les plus anciennes industries du Portugal figure celle de la faïence qui, probablement, fut introduite dans le pays par les Hollandais-. Beaucoup de monuments publics et d'habitations particulières ont des parois revêtus àazulejos, ou plaques de faïence décorées d'ornements, et parfois même de dessins dont l'exécution est remarquable. Cette fabrication a décliné, comme tant d'autres, au cours des deux derniers siècles, mais elle semble en voie de se reconstituer. Quelques bonnes fabriques produisent soit à Lisbonne, soit dans les provinces du nord, la majeure partie des articles communs utilisés dans le pays. Comme le Portugal possède d'excellentes matières premières : argiles.
1. Monographie faite avec le concours Je M. A. Braamcamp de Malos. 'i. Ou peut-être même par les Arabes, qui ont employé le même procédé d'ornementation.
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kaolins, oxydes minéraux et sables siliceux, il serait tout naturel que l'on y établît d'importantes manufactures de poteries, ordinaires ou réfractaires, de faïence, de porcelaine ou de verrerie. Il faudrait pour cela de l'initiative, des capitaux, des connaissances techniques. Malheureusement ces trois éléments de succès sont trop rares. Les fabriques actuellement existantes sont peu nombreuses, d'une importance médiocre, dépourvues d'engins mécaniques, sauf exception rare, et limitent leur activité au marché national. Un type pris parmi les familles ouvrières qui vivent de cette fabrication, nous permettra de préciser ces indications générales.
Miguel Ferreira, âgé de 44 ans, sort d'une famille établie depuis longtemps à Lisbonne. Son père, né dans cette ville, était déjà potier-faïencier. Sa mère était originaire d'Evora (Alemtejo). Il a cinq sœurs, toutes mariées à des ouvriers de la capitale ou des environs. Sa femme, Léonarda Pina, 42 ans, est originaire d'Alcochete, où son père était matelot. Sa mère a servi comme nourrice dans une famille riche de la capitale, où Léonarda est venue elle-même comme servante. Suivant un usage répandu, le chef de cette famille a été son « parrain de noces », c'est-à-dire son témoin, honneur très recherché par les petites gens, d'autant plus qu'il leur vaut, en outre, quelque cadeau agréable. Elle a quatre sœurs, dont une est institutrice, et un frère, ouvrier tourneur. Les époux Ferreira ont deux enfants : une fille, Ilda, âgée de 19 ans, et un fils, Miguel, qui a 17 ans.
L'ouvrier travaille depuis longtemps comme tourneur en poteries dans une fabrique de faïences déjà ancienne, celle de Mme Vve Lamego, qui occupe un assez nombreux personnel. Il remplit les fonctions de contremaître et surveille la fabrication. Son fils Miguel est employé dans la même maison comme peintre sur faïence. La mère travaille à domicile comme repasseuse, et la jeune fille exerce, dans un magasin de la ville, le métier de modiste. Ainsi, tous les membres de la famille sont en état de travailler et de contribuer à alimenter le budget du ménage. Ferreira reçoit un salaire quotidien de 1.200 reis (G fr. 65) et en
outre, à titre de contremaître, une gratification mensuelle de 6 milreis (39 fr. 30). Cela représenterait pour lui un gain annuel de près de 2.500 francs, si le travail était régulier. Sa femme et sa fille, qui gagnent Tune et l'autre en moyenne, 300 reis (1 fr. 65) par jour, recevraient chacune environ 500 francs par an, si tout leur temps était occupé. Enfin, le fils, qui n'est pas encore sorti d'apprentissage, est payé 160 reis ^0 fr. 90) par jour, ce qui, pour une année complète, représente à peu près 280 francs. En totalisant, nous voyons que les recettes normales de la famille pourraient atteindre et même dépasser 3.700 francs, si chacun employait effectivement toutes ses journées. Mais les chômages sont assez fréquents, si bien que les recettes réelles du ménage ne dépassent guère, tout compris, une somme nette de 3.200 francs. Cet ouvrier ne possède rien en dehors de son petit mobilier et ne bénéficie d'aucune autre ressource que celle du salaire.
Les Ferreira occupent un logement spacieux au n° 19 de la Travessa da Bica, aos Anjos. Il est situé au 2e étage, avec des fenêtres orientées au nord-est. Ce quartier présente l'inconvénient d'être un peu excentrique, mais en revanche les logements y sont moins étroits et moins chers que dans le centre.
L'appartement comprend sept pièces, presque toutes fort grandes, l'une d'elles a 8 mètres de longueur. Trois de ces pièces sont des chambres à coucher, la quatrième sert de salle à manger et d'atelier pour la mère ; une cinquième est arrangée pour servir de salon; viennent enfin une antichambre assez vaste et une cuisine. Le tout est clair, gai et proprement tenu. Le loyer est de 50 milreis (277 fr. 50) par an.
Le mobilier qui garnit ce logis n'est certes pas luxueux, mais il est suffisant et révèle un sentiment réel de confort et de dignité personnelle. La chambre des parents est meublée d'un grand lit en bois, d'une commode, d'une garde-robe, d'une table et de quelques chaises. Celle de la jeune fille renferme un lit de 1er, une garde-robe, une étagère supportant quelques modestes bibelots. Celle du jeune homme est garnie également d'un lit de ,'er, d'une table et d'un coffre pour le linge et les vêtements. Dans la salle à manger on trouve un vaisselier en bois commun verni,
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une table ronde et au-dessus une petite suspension en cuivre avec lampe à pétrole, une machine à coudre et quelques chaises. Le mobilier du salon se compose d'un sofa recouvert d'une cotonnade à fleurs, six chaises de bois à siège de paille fine, un petit guéridon et, suspendus aux murs, une étagère supportant quelques menus objets sans valeur, ainsi que des photographies et des chromos encadrés. Enfin, la cuisine contient une table et deux bancs de bois, un petit fourneau de fonte, divers ustensiles de ménage et un peu de vaisselle placée sur des planches fixées au mur. La famille possède encore le linge et les vêtements indispensables, propres et bien entretenus mais sans luxe. Les parents et le fils sont pourvus chacun de deux vêtements complets; Ilda, qui taille et coud pour toute la famille, en a trois; tous disposent de deux paires de chaussures. Enfin, comme la famille jouit, depuis quelques années, d'une réelle aisance, grâce à ce double fait qu'elle est peu nombreuse et que tout le monde travaille et gagne, elle en a profité pour s'offrir le luxe de quelques bijoux. Nous savons d'ailleurs que c'était là autrefois, pour beaucoup de petites gens, le seul moyen de placement. Maintenant, on commence à organiser des institutions pour provoquer et faciliter l'épargne, mais elles sont encore rares, peu connues et peu appréciées. Les Ferreira s'en tiennent encore à l'ancienne coutume; ils n'ont point réalisé d'économies en argent, mais les deux femmes ont chacune une chaîne et une montre d'or, des boucles d'oreilles et quelques bagues, le tout valant environ 700 francs. En y joignant le mobilier, on arrive à un total d'à peu près 2.000 francs, qui représente toute la fortune de la famille.
En ce qui concerne l'alimentation, tout en se montrant sobre, ce qui est une qualité nationale chez les Portugais, les Ferreira se nourrissent bien. Le premier déjeuner se compose de café, pain et beurre; à midi, on mange la soupe à l'huile, au pain et aux légumes, avec un plat de poisson, de viande ou de morue salée et des légumes verts ou secs; le repas du soir est composé à peu près de même, mais il est moins copieux. La dépense moyenne par semaine est évaluée à 34 fr. 10.
Tous les achats sont faits au comptant.
Les dépenses annuelles de nourriture atteignent donc une somme ronde de 1.800 francs. En y joignant : pour l'entretien, à peu près 200 francs; le loyer, 277 fr. 50; l'impôt direct (taxe locative), 5 milreis (27 fr. 75); les cotisations payées à diverses sociétés, 580 reis (3 fr. 20) par semaine ou 166 fr. V0 par an, on arrive à la somme de 2.i91 fr. 65 ; soit, en chiffre rond, 2.500 francs. En rapprochant cette somme de celle des recettes, on constate que les Ferreira disposent actuellement d'un excédent annuel de 600 à 700 francs, sur lequel il devrait leur être facile de réaliser de notables économies. Mais il ne semble pas que leur prévoyance aille jusque-là. Garantis des risques les plus immédiats par leur affiliation à des sociétés de secours mutuels, ils se bornent à jouir du bien-être du moment présent et à acquérir des bijoux qui, après tout, constituent une réserve. Ils font partie de trois associations différentes; le père appartient à la société Fernande z da Fonseca, la mère à la société Fradernidade das Senhoras e Fernande z Thomaz, les enfants sont membres de la société Assura da Liberdade; toutes ces associations garantissent à leurs participants des secours de maladie pendant une période limitée, ainsi que les soins médicaux, les médicaments, et aussi des funérailles convenables.
Nous avons constaté déjà que les Ferreira occupent un logement bien aéré, aussi sain que peut l'être un logis urbain. Cette famille a une bonne hygiène personnelle. Elle laisse une impression très favorable de propreté et de bonne tenue, tant au point de vue corporel qu'à celui de la demeure elle-même. Du reste, tous jouissent d'une bonne santé.
Indépendamment des distractions usuelles : promenades, concerts publics, etc., Ferreira offre quelquefois, en hiver, le théâtre à sa femme et à ses enfants. C'est la récréation la plus coûteuse qu'ils se permettent. Ils vivent en bons termes avec tout le monde, mais n'ont point de relations avec leur voisinage. Ils rendent visite de temps en temps soit à des parents, soit à des amis, qu'ils reçoivent également en des occasions d'ailleurs assez rares. Parents et enfants savent lire et écrire;
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la jeune fille a même passé un examen élémentaire analogue à celui qui aboutit en France au certificat d'études primaires. Son frère, un peu négligent, a manqué cet examen.
Au point de vue de la religion, les Ferreira sont catholiques d'origine, mais ils ont abandonné toute pratique.
En ce qui concerne les charges publiques, indiquons d'abord que l'ouvrier n'a pas fait de service militaire; il en a été dispensé pour cause d'inaptitude physique. Actuellement il supporte l'impôt locatif et des taxes proportionnées à la consommation de la famille, et dont le total doit être voisin de la somme de 200 francs par an, si même il ne la dépasse pas. Ferreira est doublement qualifié pour jouir de l'électorat municipal et politique, puisqu'il est à la fois censitaire et instruit. Cependant, il affirme qu'il a été rayé des listes à la suite d'intrigues politiques, et il se propose de réclamer pour obtenir sa réinscription.
En résumé, cette famille traverse actuellement des circonstances particulièrement favorables; cette situation tient surtout aux qualités techniques de l'ouvrier, à l'esprit laborieux et à la bonne conduite de tous, à une certaine régularité dans le travail, enfin au petit nombre d'enfants que les Ferreira ont eu à élever. Mais c'est là un ensemble de conditions qui se trouvent assez rarement réunies, en sorte que les familles de ce type forment dans la classe ouvrière une minorité.