IV. — L ARTICLE DE LUXE. GANTIER DE LISBONNE
Nous prendrons comme type de cette catégorie un gantier travaillant à domicile pour une maison de Lisbonne, qui lui fournit la matière première et paie un salaire convenu à raison du travail accompli. C'est le système dit de la fabrique collective l.
José Rufino Freire de Miranda, actuellement âgé de 58 ans, est
1. Monographie faite avec le concours de M. A. Braamcamp de Matos.
né à Lisbonne. Il était le fils unique du concierge de F un des hôpitaux de cette ville. Sa femme, Euphemia da Conceiçao, âgée de 38 ans, est née probablement à Bejà où elle fut trouvée peu de temps après son arrivée dans ce bas monde, sa mère Tayant abandonnée. Ils ont trois filles : Mathilde, 19 ans; Alice, 17 ans, et Gabriela, 2 ans.
Miranda a appris le métier de coupeur de gants. C'est un bon et habile ouvrier, très apprécié par la maison qui l'emploie depuis des années et lui fournit du travail avec beaucoup de régularité. On lui confie des peaux qu'il emporte à domicile, et dans lesquelles il coupe les gants en s'appliquant à réduire les déchets au minimum. Son salaire dépend de la quantité d'ouvrage qu'il réussit à faire dans la journée. Il l'estime à 1 milreis (5 fr. 55) par jour, soit environ 1.700 à 1.750 francs par an.
La mère est entièrement absorbée par les soins du ménage. La fille aînée est modiste; quand elle est occupée, elle gagne environ iïO reis (1 fr. 32) par jour; la seconde coud des gants, et son salaire équivaut à peu près à celui de sa sœur. La famille n'a pas d'autres ressources que les salaires dont nous venons de parler; leur total est évalué à 2.500 francs, bon an mal an.
Les Miranda habitent la rue Francisco Sanches, artère nouvelle, tenue très proprement et bordée de maisons neuves. Ils occupent un logement assez spacieux, clair et gai, situé au deuxième étage, et composé de quatre pièces : une salle à manger, une chambre à coucher pour les parents, qui sert aussi d'atelier, une autre chambre pour les jeunes filles et enfin une cuisine. Derrière la maison se trouve un enclos subdivisé en petits jardins; les Miranda ont le leur, avec une cabane abritant quelques poules et quelques pigeons. Ce jardinet est partagé en petits carrés où croissent des herbes potagères : persil, menthe, coriandre, etc., entourées de bordures de fleurs. Ce coin de verdure est soigné avec amour, et la famille y passe la plupart de ses soirées. L'appartement coûte 60 milreis (330 fr.) par an.
Le modeste mobilier qui garnit le logement du gantier est ainsi composé : dans la salle à manger, qui est en même temps
286 l'industrie et la Vie ouvrière.
la pièce de réception, nous voyons une table, avec une toile cirée servant de nappe et des tapis; six chaises recouvertes en tapisserie; au mur est suspendue une étagère qui porte de menus objets: coquillages, tasses de porcelaine, etc.. Des chromos et des photographies ornent les parois; une suspension à pétrole se balance au-dessus de la table qui porte un vase rempli de fleurs. On voit qu'une préoccupation sensible de goût et d'élégance a présidé à l'arrangement de cette pièce. La grande chambre à coucher est meublée d'un lit à deux places, d'une table sur laquelle le gantier travaille, de deux tables plus petites, d'un lit pour le bébé et de quelques chaises ; on y voit, en outre, les outils de l'ouvrier, deux machines à coudre, dont l'une ordinaire et l'autre pour la ganterie. La chambre des jeunes filles contient deux lits, une commode et deux ou trois chaises. La cuisine est garnie de deux tables, de deux bancs de bois, d'un buffet avec la vaisselle indispensable, de quelques ustensiles et d'un fourneau de fonte ; c'est là aussi qu'on fait sa toilette.
Chacun des membres de la famille est pourvu de deux costumes : un pour le travail, un autre pour sortir. Les vêtements féminins sont faits par Mathilde, Fainée des filles. Chacune des femmes possède en outre quelques bijoux très modestes. Enfin, le ménage est muni du linge indispensable, très soigneusement entretenu par la mère et les jeunes filles. La valeur totale de l'avoir de ces braves gens, calculée d'accord avec eux, ne dépasse pas 1.800 francs.
Les repas de la famille sont, selon l'habitude du pays, au nombre de trois : le matin, du café et du pain avec un peu de beurre; à midi, la soupe à l'huile et aux légumes, du poisson ou de la viande; le soir, un peu de viande ou de fromage, du pain et du thé. Le tableau de la dépense hebdomadaire s'établit ainsi : pain 1.260 reis (7 fr. 10), sucre 2V0 reis (1 fr. 32), poisson 400 reis (2 fr. 20), légumes verts 160 reis (90 cent.), huile 540 reis (2 fr. 92), épiceries, lard, etc., 840 reis (4 fr. 62), morue 240 reis (1 fr. 32), viande 540 reis (2 fr. 95), pommes de terre 280 reis (1 fr. 55), vin 350 reis (1 fr. 92), eau 100 reis
(0 fr. 55), charbon .'350 reis (1 fr. 87). La dépense totale s'é lève à 29 fr. 22, soit pour une année 1.519 fr. H. En y ajoutant le loyer, 330 francs, on arrive au chiffre approximatif de 1 .850 francs. A cette somme il faut ajouter les frais d'entretien, calculés à 50 francs par personne en moyenne, en tout 250 francs, et l'impôt direct qui monte à Ï0 fr. 73. L'ouvrier paie encore diverses cotisations, ensemble 63 francs. Tout compté, cela représente un budget des dépenses montant à 2.200 francs en chiffre rond. La différence entre cette somme et celle des recettes est faible. Du reste, il y a très peu d'années que le travail des jeunes tilles est vraiment productif, et il semble que les dépenses sont un peu plus fortes que le chiffre calculé à peu près faute de tout compte de ménage, car cette famille n'a réalisé aucune épargne. Ce n'est pas qu'elle soit tout à fait dépourvue de prévoyance. L'ouvrier fait partie d'une société de secours mutuels appelée Adriano Cavalheiro à laquelle il paie une cotisation hebdomadaire de 200 reis (1 fr. 10). En retour, il recevrait en cas de maladie 300 reis (1 fr. 65) par jour, les soins médicaux et les médicaments. La seconde association a pour but l'entretien d'une école privée destinée aux enfants de la communauté protestante; l'ouvrier verse dans ce but 100 reis (55 cent.) par mois.
Tous les membres de la famille savent lire et écrire ; Miranda a même reçu une bonne instruction primaire et sait un peu de français. Ajoutons qu'il a été exempté du service militaire. Au point de vue religieux, Miranda appartient à la petite congrégation protestante évangélique qui a un temple à Lisbonne. La famille suit avec assiduité le service divin et les conférences organisées par la paroisse. Ce sont à peu près ses seules distractions, avec la promenade, les soins prodigués au jardinet et quelques visites à des amis.
L'ouvrier est en outre en correspondance avec un ancien camarade qui, parti il y a déjà des années pour la colonie portugaise de Lourenço-Marquès comme employé dans une maison de commerce, a réussi à s'établir et dirige maintenant une affaire à lui.
-288 l'industrie et la vie ouvrière.
Bien que Miranda ait doublement le droit de se faire inscrire sur les listes électorales comme censitaire et comme citoyen instruit, il ne s'est pas soucié de la revendiquer, et, par conséquent, ne prend pas part à la vie politique.
Cette famille se trouve placée, comme la précédente, dans des circonstances plutôt favorables. Son existence est très régulière ; elle n'a point à souffrir de chômages prolongés, et les salaires qu'elle gagne représentent une somme totale relativement élevée, grâce à l'habileté du père et au travail des deux filles. Ses dépenses ne montrent aucune exagération notable. Cependant elle se plaint des difficultés de la vie et déclare qu'elle a peine à joindre les deux bouts. Cela confirme les mélancoliques confidences des ouvriers moins favorisés encore, qui connaissent trop souvent la faim ! Il faut dire que, à la rigueur, la famille Miranda pourrait économiser quelque chose sur son loyer, en se contentant d'un logement situé dans une vieille maison et dans un quartier moins agréable. Mais qui donc oserait reprocher à ces gens le sentiment de respectabilité qui leur fait aimer leur chez-soi, et les conduit à se priver de certains plaisirs pour être un peu mieux logés. Nous constatons en définitive que, si les Miranda parviennent à vivre mieux que beaucoup d'autres familles de leur condition, une maladie ou un chômage prolongés, une infirmité, seraient pour eux des causes de profondes misères. Pour le moment, les choses s'équilibrent à peu près. Le gantier trouve même le moyen d'obliger de temps en temps un camarade encore plus pauvre, en lui prêtant une petite somme. Mais il se voit au seuil de la vieillesse sans aucune garantie pour lui et pour les siens, et cette situation n'est pas sans l'effrayer.