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V. — CORDONNIER A FAÇON DE LISBONNE

Nous venons d'étudier toute une série d'ouvriers, salariés par la petite industrie, mais travaillant cependant pour des entrepreneurs dont les affaires sont souvent considérables. Ces deux

termes : petite industrie et grandes affaires, peuvent sembler au premier abord inconciliables. Mais, en réfléchissant, on verra que la fabrication à la main garde toujours un caractère de simplicité, de lenteur relative, qui est indépendant de l'importance des transactions réalisées par une maison. En outre, la fabrication à la main exige toujours un personnel étroitement spécialisé, ce qui fait naître une quantité de questions, dont la fabrication mécanique se préoccupe assez peu. Ces questions sont à peu près les mêmes pour tous les ateliers où l'on travaille à la main, et pour donner une idée de leur importance, il suffira de citer celles de l'apprentissage, du recrutement des ouvriers habiles, du travail à domicile, etc.

Toutes ces difficultés se retrouvent avec une acuité particulière chez le petit artisan qui, avec des connaissances et des moyens limités, doit faire face à toutes les nécessités techniques et commerciales de son métier. A la fois patron et ouvrier, il doit suffire à tous les besoins et en outre fournir un travail personnel aussi large que possible; aussi son existence est-elle souvent fort dure. Nous avons déjà rencontré ce type sous un aspect un peu particulier parmi les ouvriers du bâtiment. Nous devons maintenant préciser la condition de cette catégorie de travailleurs, en étudiant des artisans pris dans l'une des professions les plus usuelles.

Observons d'abord que la position économique du petit patron se présente sous un aspect bien différent, selon le lieu où il est établi. Dans les grandes villes, les difficultés d'établissement sont plus grandes, la concurrence est plus active, les frais sont plus élevés, les clients moins fidèles que dans les bourgs et les campagnes. Dans le premier cas, la réussite est plus brillante, mais aussi plus difficile et. plus rare que dans le second. C'est ce que nous allons vérifier en observant deux cordonniers à façon, établis l'un à Lisbonne, l'autre dans la banlieue de la petite ville de Coimbra. Le premier, qui est un débutant, se trouve en proie à toutes les difficultés d'une position extrêmement pénible. Le second, au contraire, a rencontré le succès modeste auquel l'artisan doit, en général, limiter son ambition.

290 l'industrie et la vie ouvrière.

Joao Sertie, ouvi'ier cordonnier1, est établi au numéro 2 de la rue dos Cegos, qui escalade la colline en pente raide, ce qui n'empêche pas le tramway de la gravir allègrement. Cet ouvrier est âgé de iO ans; son père, d'origine belge, marié deux fois, eut de sa première femme neuf garçons, qui tous sont morts âgés de plus de 50 ans; sa seconde femme lui donna cinq garçons, dont deux seulement survivent : Joao et un frère émigré au Brésil. La femme de notre cordonnier, Dulce, âgée de 31 ans, est née à Rio Dadeo, concelho de S. Joao da Pesqueira, près de Porto. Son père était menuisier, sa mère tenait un petit commerce. Elle a eu quatre sœurs, dont deux survivent. Déjà mariée une première fois, parait-il, elle a apporté en dot à Sertie un jeune garçon nommé Mario, âgé aujourd'hui de 12 ans, dont la première éducation a été sans doute fort négligée, car il montre un incorrigible esprit de vagabondage et de mendicité. En dernier lieu il s'était échappé tête nue et sans veste; sa mère l'ayant aperçu quelques jours plus tard, mais sans pouvoir le rejoindre, avait constaté qu'il était de nouveau vêtu. On en concluait qu'il devait être tombé entre les mains d'un de ces entrepreneurs qui recrutent des enfants pour les exploiter par la mendicité. Les deux époux ont eu depuis leur mariage une fille, Maria, actuellement âgée de 5 ans. Ces gens habitaient précédemment Porto, où la vie est un peu moins chère qu'à Lisbonne; ils ont quitté la métropole du nord pour des raisons mal déterminées.

Sertie travaille comme ouvrier à domicile pour deux marchands de chaussures de la ville, qui lui fournissent les pièces toutes préparées pour l'assemblage, et le paient à la tâche. En outre, il travaille à façon pour une petite clientèle qu'il a réussi à former. Il lui faut pour cela acheter les cuirs et les fournitures, les préparer et les couper. Sa femme l'aide comme piqueuse. Malheureusement, le travail n'est pas régulier. L'ouvrier souffre non seulement de la concurrence des quelques fabriques mécaniques de chaussures établies à Lisbonne, mais encore de celle

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