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Observations faites avec le concours de M. A. Braamcamp

LA PETITE INDUSTRIE ET LES ARTISANS. i!t|

des paysans de l'Algarve qui, tout en cultivant leurs petites exploitations, fabriquent delà chaussure commune à très bas prix. L'irrégularité des commandes l'oblige parfois à travailler avec acharnement jusque tard dans la nuit, tandis qu'en d'autres moments le travail manque presque totalement. Aussi, Sertie préférerait-il travailler en grand atelier dans une bonne fabrique pour avoir des journées et des gains plus réguliers. Le fait est important à noter, car il constitue un symptôme caractéristique du malaise qui atteint bien souvent l'artisan sous la pression du machinisme, et montre en même temps comment celui-ci peut atténuer la crise causée par son propre développement.

Le salaire de cet ouvrier est estimé par lui-même à 600 reis (3 fr. 35) par jour, chiffre moyen. Il évalue son gain annuel total à 250 milreis (1 .375 fr. environ), y compris les gains de sa femme qui, lorsqu'elle a de l'ouvrage, se fait 400 reis (2fr. 20) par jour; mais le travail lui manque souvent et pour de longues périodes. A l'époque où nous avons visité cette famille, la femme était sans ouvrage depuis plus d'un mois. En fait, elle s'occupe principalement des soins du ménage. Ainsi, bien que la chaussure se vende cher à Lisbonne, l'ouvrier en petit atelier ne gagne que péniblement sa vie, d'abord parce que le travail est irrégulier, et ensuite parce qu'on doit payer cher le cuir, les outils, le logement et la nourriture.

Sertie ne possède rien en dehors de son mobilier et de ses outils. Les parents de sa femme ont laissé un petit bien dont elle a eu pour sa part une maisonnette, vendue presque aussitôt 50 milreis (275 fr.). Cet. argent fut dépensé en peu de temps.

Le logement occupé par cette famille est extrêmement médiocre. C'est une chambre de \ à 5 mètres de côté, donnant directement sur la rue par une porte à double battant, seule et unique ouverture de ce logis. La chambre a été divisée en deux parties au moyen d'une cloison légère de 2 mètres de hauteur à peu près. La première, sur la rue, sert d'atelier; pour l'éclairer, il faut laisser la porte ouverte en toute saison. La seconde partie forme chambre à coucher pour les parents et le jeune garçon. Au fond, une petite pièce noire munie, d'unecheminée,

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est utilisée comme cuisine. On y a placé le lit de la fillette. Le loyer de ce logis étroit, triste et malsain, s'élève à 70 milreis (385 fr.). Ce prix est exorbitant, et l'ouvrier ne l'a subi que parce qu'il espérait se faire dans le quartier une bonne clientèle. Ses prévisions ont été en grande partie déçues, aussi ne sait-il pas si son séjour à Lisbonne se prolongera encore longtemps ; son espoir est de pouvoir bientôt é migrer au Brésil; nous verrons tout à l'heure pourquoi et comment.

Le mobilier qui constitue toute la fortune de cette famille est réduit à sa plus simple expression. Il se compose d'un lit en fer à deux places; de deux petits lits, également en fer, pour les enfants; d'une table, avec deux bancs, en sapin, d'une autre petite table couverte d'un tapis fait au crochet; de deux coffres à linge ; d'un porte-manteau ; d'un peu de vaisselle et de quelques ustensiles de cuisine ; enfin de l'outillage professionnel, y compris une machine à piquer les tiges de bottines. Le tout ne vaut pas 500 francs. Ce pauvre ménage est proprement tenu.

L'alimentation est nécessairement très frugale. Elle se compose : le matin, de thé avec un peu de lait et de pain ; à midi, d'une soupe à l'huile, d'un plat de viande ou de poisson, avec des légumes, et deux décilitres de vin ; le soir, on mange la même soupe, et les restes de midi avec du thé. La ménagère évalue ainsi la dépense hebdomadaire :

Pain, 700 r. (.3 fr. 85) ; vin, 1/2 litre, 80 r. (0 fr. 44) ; thé, 75 r. (40cent.); sucre, 1 kilo, 200 r. (Ifr. 10) ; viande, 1.250 r. (6 fr. 40); poisson, 120 r. (70 cent.); pommes de terre, légumes, huile, épicerie, 2.100 r. (11 fr. 60); légumes verts, 210 r. (1 fr. 15) ; charbon, 210 r. (1 fr. 15); eau, 50 r. (28 cent.). Soit une dépense totale de 27 fr. 07, et, pour l'année entière, 1.400 francs environ. En ajoutant à cette somme celle du loyer, soit 385 francs, on arrive au total de 1.785 francs, cela sans tenir aucun compte des dépenses d'entretien. On voit que, dans ce cas encore, la famille ne peut s'alimenter d'une façon régulière, et qu'elle est obligée bien souvent de restreindre ses dépenses de nourriture. On mange à sa faim quand il y a de l'argent au logis, mais on doit fréquemment se contenter de pain sec. La vie de ces pau-

vres gens est donc à la fois difficile, pénible et incertaine, bien qu'on ne puisse leur reprocher, semble-t-il, aucun excès ni aucun écart de conduite. Ils ne reçoivent aucun appui de l'extérieur1, aussi longtemps qu'ils ne se résignent pas à recourir ù la charité publique ou à l'hôpital.

En ce qui concerne l'instruction, les époux Sertie savent lire et écrire, et ils apprécient la valeur de la culture intellectuelle. Ils avaient soin d'envoyer à l'école publique le jeune Mario, qui, du reste, n'en a guère profité. La mère commence à enseigner à sa fillette les éléments de l'alphabet. Les deux époux sont catholiques, mais ne pratiquent pas.

Sertie supporte les charges publiques dans la même proportion que les autres familles ouvrières déjà décrites. Il paie certainement une somme d'impôts supérieure à 120 francs par an, étant donnée l'importance de son loyer. Il n'a pas fait de service militaire, la commission de revision l'ayant déclaré dispensé. Enfin, bien qu'il ait le droit d'être inserit sur les listes électorales, il ne s'en est point soucié et n'a fait aucune démarche dans ce but. On voit que les questions politiques ne le préoccupent guère ; celles qui se posent presque chaque jour dans le cours de sa vie privée suffisent en effet pour retenir toute son attention.

Nous avons déjà dit qu'un frère de Sertie a émigré au BrésiL Parti comme compagnon menuisier, il fut employé dans une fabrique de meubles de Sao-Paulo, fondée par un Français, dont il devint l'associé. Un incendie ayant dévoré leurs ateliers, le& deux hommes se séparèrent et revinrent chacun dans son pays. Mais bientôt après, le Français repartait pour le Brésil, et, en passant à Lisbonne, il décida son ancien associé à le suivre. Ils ont remonté leur fabrique, qui parait aujourd'hui en voie de prospérer. L'émigré a promis aux époux Sertie de leur fournir

1. A Porto, l'ouvrier faisait partie de plusieurs sociétés, dont quatre de secours mutuels, deux pour secours funéraires, une coopérative de consommation. Le total de ces cotisations montait à 500 r. (2 fr. 75) par semaine. En cas de maladie, il aurait reçu 1.200 r. (6 fr. 60) par jour pendant la première période. Mais, n'étant pas certain de rester à Lisbonne, il ne s'était pas encore préoccupé de cette question à l'époque de notre visite.

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les moyens de le rejoindre, et ils attendent ce moment avec une grande impatience, espérant que là-bas, dans le pays neuf, la vie leur sera plus clémente. Un grand nombre de Portugais vivent actuellement dans le même rêve, dans la même espérance.

On trouve à Lisbonne et à Porto bien des familles de ce genre, les unes placées dans une position à peu près analogues. les autres plus prospères. Mais, d'une façon générale, l'existence leur est plutôt difficile, soit parce qu'elles ont à subir la concurrence du grand atelier mécanique, soit parce que. trop nombreuses, elles se concurrencent elles-mêmes. Il n'est donc pas surprenant que, obligés de se priver et de travailler beaucoup, les artisans se montrent exigeants et avares vis-à-vis des ouvriers qu'ils emploient. A Lisbonne comme ailleurs, le swealing system sort directement du petit atelier et du travail à la main. Il est cependant plus rare ici que dans les grandes capitales, parce que l'entassement de la main-d'œuvre est moins accentué et la misère moins sombre, moins cruelle. Quoi qu'il en soit, nous trouvons là un contingent assez nombreux de travailleurs, dont la situation est souvent précaire ou même douloureuse.

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