‹ Le Portugal inconnuChapitre 27 sur 68 · VI. — .MAITRE CORDONNIER DE LA BANLIEUE DE COÏMBRA · texte numérisé non relu

VI. — .MAITRE CORDONNIER DE LA BANLIEUE DE COÏMBRA

Nous arrivons maintenant au second des deux types que nous voulons comparer. Il s'agit d'un maître cordonnier1 établi dans un village situé dans la banlieue de la petite ville universitaire de Coïmbra, nommé Cellas. Il est bâti sur un plateau sec, mais assez fertile, qui domine la ville. Les paysans trouvent à Coïmbra, cité de 18.000 Ames, un débouché pour leurs produits, et forment une clientèle qui n'est pas à dédaigner. Mais c'est parmi les bourgeois urbains que notre artisan a su trouver ses meilleurs clients. Ce voisinage a donc été pour lui un point

1. Celte étude a été faite avec la collaboration de M. le Dr Serras e Silva, professeur à l'Université de Coïmbra.

d'appui très précieux. Il est reste cependant dans son village natal, au lieu d'aller s'établir en ville, parce que cette combinaison présentait de grands avantages, surtout pour un homme actif et avisé. En effet, à Cellas, qui n'est séparé de Coïmbra que par quelques centaines de mètres, les loyers, la nourriture, et aussi la main-d'œuvre sont sensiblement moins chers qu'en ville. Ainsi, à la condition de se remuer, de savoir chercher et trouver de l'ouvrage à la fois dans les deux localités voisines, on pouvait profiter de ces avantages et arriver à concurrencer les boutiquiers de Coïmbra, qui aujourd'hui vendent le plus souvent des chaussures fabriquées à la mécanique dans les grands centres ou même à l'étranger. Toutefois, des droits de douane élevés atténuent très sensiblement la concurrence du dehors.

Avelino de Moura, âgé de 46 ans. est né dans ce village, où son père exerce encore la profession de tailleur d'habits. Ce dernier a eu douze enfants, dont six sont encore vivants. C'est dire que la misère a souvent fait sentir ses effets dans le ménage. L'ouvrier, ayant appris le métier de cordonnier, a été occupe longtemps chez divers patrons de la ville voisine. C'était un bon travailleur, sobre et économe, comme le sont souvent les gens du nord. Avec un maigre salaire il réussissait non seulement à vivre, mais encore à aider ses parents. C'est d'ailleurs une tradition générale dans le pays que les enfants en état de travaille] soutiennent leurs parents malades, infirmes ou âgés. Tantôt ils se cotisent pour fournir aux anciens une subvention mensuelle en argent ou en nature, tantôt ils les hébergent à tour de rôle pendant une période déterminée, ordinairement mensuelle, coutume usitée parmi toutes les populations désorganisées. L'ouvrier s'est marié il y a près de dix-huit ans avec Maria da Conceiçao, qui a également 46 ans. Ils ont deux enfants : Guilherme, 17 ans; Mario, 15 ans.

Moura avait trop d'énergie et de valeur morale pour rester simple ouvrier. Malgré la modicité de son salaire et les charges qu'il avait acceptées, il réussit à mettre de côté les quelques centaines de francs nécessaires pour monter un petit atelier de

296 l'industrie et la vie ouvrière.

cordonnier à façon. Par son activité, la qualité des articles qu'il livrait, et aussi par son intelligente initiative, il parvint à trouver peu à peu, tant à Coïmbra qu'à Cellas, des pratiques assez nombreuses pour nécessiter l'aide de plusieurs ouvriers ou apprentis. Actuellement Moura en emploie neuf, qui travaillent dans son atelier, sous sa direction immédiate. Le patron va visiter les clients, prend les commandes, fait ses achats, coupe les cuirs, distribue et dirige la besogne. Il ne fabrique rien à l'avance, ce qui limite au minimum le capital engagé. Enfin, il se charge des réparations. Sa femme, tout en faisant son ménage, trouve encore le temps de piquer à la mécanique les pièces de chaussure et de surveiller l'atelier pendant les absences obligées du mari. Le second des fils apprend le métier de son père et travaille avec lui ; son frère aîné a préféré le métier de typographe, qu'il exerce à Coïmbra, tout en demeurant chez ses parents.

Les ouvriers employés par Moura sont de braves gens, simples, rarement ivrognes, mais peu développés, volontiers flâneurs et babillards. Ils ne consentent à travailler le lundi que lorsque la besogne est particulièrement urgente. Ils sont payés à la tâche, et gagnent de un à deux milreis (5 fr. 55 à 11 fr. 10) par semaine, selon leur habileté. Cela représente un salaire de 1 fr. 11 à 2 fr. 22 par journée de 11 heures. Ces ouvriers campagnards ignorent totalement l'association, et n'ont guère à compter, en cas de besoin, que sur les sentiments charitables du voisinage. S'ils réussissent à vivre dans ces conditions, c'est grâce au bon marché de la vie dans ce village, à leur frugalité et aussi à ce fait que presque tous disposent d'un petit potager qui leur fournit une partie de leur subsistance.

Notre artisan est propriétaire de la maison dans laquelle il a son atelier au rez-de-chaussée et son logement au premier étage. Trois pièces sont réservées à l'atelier : la plus grande, avec une porte et une fenêtre sur la rue, réunit tous les ouvriers; dans la seconde, très petite, et éclairée seulement par la porte, se trouve l'établi de coupe et la machine à piquer; au fond, la troisième pièce, simple cabinet noir, sert de magasin pour les cuirs, etc. Le logement, auquel on accède parmi esca-

lier placé au fond de la cour, comprend cinq pièces : une cuisine où l'on mange; une sorte de petit salon ou parloir; une chambre pour les parents, garnie d'un grand lit de bois; une autre chambre pour les fils, avec deux lits de fer; enfin une chambre en réserve. Toutes sont claires, bien aérées, et leur volume varie de 20 à 25 mètres cubes. Le mobilier est très simple, mais proprement tenu. La valeur de l'immeuble est de 900 milreis (4.550 fr. environ). Moura loue une partie du rez-de-chaussée moyennant une redevance annuelle de 10 milreis (55 fr. 50). Cette maison représente les économies qu'il a faites sur ses bénéfices, et ce n'est pas là un mince résultat pour un homme qui non seulement est parti de rien, mais encore a dû traverser beaucoup de difficultés. Il convient d'y ajouter la valeur du mobilier, 100 milreis (environ 555 fr.), et celle de l'outillage, qui vaut à peu près autant.

L'alimentation de ces bonnes gens, bien que meilleure déjà que celle des ouvriers, reste simple et frugale. Le matin, ils déjeunent d'un bol de café avec un morceau de pain blanc; à midi, ils ont la soupe aux légumes, un plat de morue avec des pommes de terre, ou des sardines, et un peu de vin; le jeudi et le dimanche, l'éternelle morue sèche est remplacée par un plat de viande; le repas du soir est composé dune soupe à l'huile et de quelques sardines, avec du vin. Le pain est communément fait de farine de maïs. Les denrées de consommation se paient au comptant, mais l'artisan jouit d'un crédit raisonnable chez le négociant de Coïrnbra qui lui vend ses matières premières. Ce crédit ne dépasse d'ailleurs guère 30 milreis (165 fr.).

Moura évalue son gain quotidien à un milreis (5 fr. 55), mais il comprend dans cette somme la valeur du travail de sa femme. Cela représente pour l'année entière un revenu net qui doit varier entre 1 .700 et 1.800 fr. L'ainé des fils reçoit à l'imprimerie 200 r. (1 fr. 35), et le plus jeune gagne chez son père 200 r. (1 fr. 10). Le total des recettes de la famille est ainsi de 8 fr. par jour environ, soit 2.400 à 2.500 fr. par an. Si le travail se maintient sans chômage prolongé, les Moura sauront en profiter pour économiser sur ce modeste budget les ressources néces-

298 l'industrie et la vie 01 vriè're.

saires pour la garantie de leur vieillesse. Pour le moment, les choses vont bien, et, sauf quelques mauvaises créances qui occasionnent chaque année pour une centaine de francs de pertes, rien ne vient troubler la quiétude de ces laborieux artisans. Leur santé est bonne, grâce à la salubrité du lieu plus qu'à leur hygiène, qui est très élémentaire.

Moura a toujours soutenu ses affaires par son propre effort, sans recourir à aucun appui extérieur. Il a pour maxime que l'on doit déranger les autres le moins possible. En revanche, il rend volontiers service à ses voisins, par exemple en prêtant à un confrère un outil qui lui fait défaut. Son fils Guilherme fait partie du Monte pio de son imprimerie, c'est-à-dire d'une société de secours mutuels, dont il recevrait une subvention de 240 r. (1 fr. 32) par jour en cas de maladie, et en outre les soins médicaux et les médicaments en échange d'une petite cotisation hebdomadaire de 80 r. (0 fr. 42). Il a versé en outre un droit d'entrée de 2.400 r. (13 fr. 30).

Tout le inonde dans cet atelier, à l'exception d'un apprenti, sait lire et écrire, grâce à l'école paroissiale gratuite, dont la fréquentation est légalement obligatoire de six à douze ans. Au point de vue religieux, les Moura sont catholiques et pratiquent assez régulièrement, mais sans ferveur. Nous sommes ici au village, où la foi s'est mieux conservée que dans les villes, et où l'on tient au moins à garder les apparences.

Moura acquitte toute une série de taxes directes. C'est d'abord l'impôt sur les loyers qui monte à 4 milreis 22 fr. 20); puis viennent : l'impôt foncier (preclia), 2.800 r. (15 fr. 50); la contribution industrielle, 3.000 r. (10 fr. 65) ; la taxe de voirie 200 r. (1 fr. 10); la taxe sur les chiens (l'ouvrier possède un de ces animaux), 040 r. (3 fr. 52) ; la congrua paroissiale, 200 r. (1 fr. 10). Cela fait un total de 60 fr. 07, auquel il faut ajouter le montant des impôts indirects sur la consommation, soit au moins 90 fr.. et pour l'ensemble environ 150 francs. Nous estimons que ce chiffre est plutôt inférieur à la réalité. L'ouvrier a été dispensé du service militaire.

Le maître cordonnier possède les droits électoraux au double

titre du cens et de l'instruction primaire ; il y tient et les exerce régulièrement.

Dans ce village, les influences étrangères n'ont presque aucune action. On n'y voit paraître que très exceptionnellement des ouvriers du dehors. En revanche, il commence depuis quelques années à fournir son contingent à l'émigration. Plusieurs membres de cette famille sont partis pour le Brésil. Ce fut d'abord un frère du père; il a passé l'océan avec le projet de gagner sa vie comme ouvrier. On pense qu'il réussit à vivre, mais comme jusqu'ici il n'a point envoyé d'argent, les siens commencent à craindre un insuccès. Tout récemment, un neveu de la mère, jeune ouvrier cordonnier, a émigré à son tour; puis un second l'a suivi dans l'intention d'ouvrir là-bas un petit commerce. On ignore encore ce qu'ont été leurs débuts.

En résumé, si cette famille vit d'une manière modeste, presque pauvre, il n'en est pas moins certain qu'elle se trouve actuellement dans un état de prospérité bien caractérisé. Ce résultat, que l'on doit considérer comme exceptionnel, tient à trois causes principales : 1° à l'effort laborieux et à l'esprit d'économie de l'ouvrier et de sa femme ; 2° à ce fait que leurs enfants sont restés peu nombreux et, par conséquent, ne leur ont pas coûté beaucoup; 3° enfin, à ce que ces mêmes enfants sont maintenant en état de gagner leur vie, si bien que leurs salaires viennent alimenter le budget commun. Il est évident, en effet, que si les Moura avaient à leur tour élevé douze enfants, ils ne seraient certainement pas arrivés au degré d'aisance relative que nous venons de constater. En outre, il a fallu des conditions de milieu très favorables pour permettre à Moura de réussir même dans ces proportions modestes. Le voisinage immédiat de la ville et l'extrême bon marché de la main-d'œuvre l'ont particulièrement servi. Mais pour un ouvrier qui s'élève ainsi d'un degré, combien d'autres sont retenus indéfiniment dans la pauvreté, sinon dans la misère ! Ainsi, la condition générale de la petite industrie est très analogue à celle du bâtiment en ce qui concerne la situation des familles ouvrières et les moyens d'élévation dont elles disposent.

300 l'industrie et la vie ouvrière.

À un autre point de vue, il est bien évident que la petite industrie à la main ne saurait constituer, à notre époque, la base d'une grande expansion économique. Cependant, elle représente encore, surtout dans un pays comme le Portugal, un élément de prospérité qui n'est pas à dédaigner. Les Portugais conservent des traditions de goût, d'élégance, de luxe, qui leur permettraient de reconstituer assez facilement et sur un pied avantageux certaines fabrications artistiques, qui ne peuvent se faire parfaitement bien qu'à la main. On peut citer à ce propos l'exemple du Danemark qui a su, dans ces dernières années, ouvrir le marché international à sa production d'articles de goût : porcelaines, orfèvrerie, objets d'ornementation. De même, le Portugal pourrait vendre au dehors avec profit des meubles, des bijoux, des faïences, des porcelaines et d'autres articles de prix, à la condition de leur donner une originalité et un fini propres à tenter la clientèle riche. Il faudrait aussi chercher à atteindre cette clientèle par des moyens appropriés. Nous verrons bientôt qu'il existe déjà dans le pays une tendance très caractérisée vers cette branche d'activité économique. Il convient de l'encourager avec sollicitude, car elle pourra donner avec le temps des résultats très appréciables.

Page 1