I. L INDUSTRIE textile dans le nord
Les centres principaux de l'industrie textile sont Lisbonne et Porto, mais surtout cette dernière ville, qui renferme les filatures et les tissages les plus considérables de tout le pays. Nous en parlerons tout à l'heure. Il nous parait préférable de décrire en premier lieu un type appartenant à l'une des petites villes de fabrique dispersées dans les montagnes du nord et de l'est. Ici, l'industrie est généralement rurale, ce qui lui donne une physionomie particulière.
Guimaraes est une petite ville de moins de 10.000 âmes, située
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dans la région verdoyante et pittoresque qui s'étend entre le Douro et le Minho. Elle est dominée par de hautes collines granitiques entre lesquelles se creusent de profondes vallées couvertes d'une belle végétation. La région environnante donne en abondance le seigle, le maïs, la pomme de terre, les légumes, les fruits, l'huile et le vin. On y élève beaucoup de porcs et un peu de gros bétail. Autrefois, les terres basses produisaient en notable quantité le chanvre et surtout le lin. Gela explique l'ancienneté de la fabrication des tissus dans cette région. La concurrence des pays du nord a réduit de beaucoup la production des plantes textiles. Mais l'industrie de la filature et du tissage s'est pourtant maintenue et développée, toutefois aujourd'hui elle emploie principalement le coton. Il n'y a pas très longtemps que tout se faisait à la main; les femmes filaient à la queuouille et tissaient la toile, pendant que les hommes se livraient à la culture des champs. Un assez grand nombre de métiers, disséminés dans tous les villages de la région, battaient de façon plus ou moins régulière. Aujourd'hui, tout cela a bien changé. On ne trouve plus de fileuses promenant avec elles leur paquet de fibres grises ou blondes qu'elles tordaient entre leurs doigts. Quant aux métiers à bras, on en entend encore, mais ils disparaissent d'année en année devant le métier mécanique. En même temps, cette industrie tend naturellement à se centraliser, et elle a maintenant à Guimaraes un de ses groupements principaux.
ÏNous avons indiqué tout à l'heure que cette ville n'a qu'une faible population. Mais cela ne donne pas une idée exacte de son activité, cap un bon nombre de ses ouvriers habitent les villages avoisinants, où ils peuvent se loger et se nourrir à meilleur compte. En outre, les familles paysannes envoient aux usines un assez grand nombre de femmes et de jeunes filles dont le salaire s'ajoute au produit de la petite ferme. Enfin, des fabriques sont établies dans les vallées voisines, où elles utilisent la force des cours d'eau. Guimaraes est reliée par un embranchement à la ligne ferrée qui, partant de Porto, se dirige vers le nord pour se rattacher au réseau espagnol. Quelques
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bonnes routes la mettent en communication avec les autres villes de province, mais, plus on avance vers le nord et plus les chemins deviennent étroits et difficiles. Ce fait n'est évidemment pas favorable à la prospérité industrielle de la contrée. Etudions maintenant, à titre d'exemple, une famille ouvrière adonnée principalement à la filature.
L'ouvrier habite un hameau, nommé Campellos, situé à quelques kilomètres de Guimaraes, sur le territoire de S. Joâo da Ponte, paroisse de 700 habitants. Il s'appelle Antonio da Silva, et est âgé de 47 ans. Originaire de la localité, il a épousé la fille d'un de ses voisins, Joana Rosa. âgée de V9 ans. Le ménage a cinq enfants : trois filles et deux fils, qui tous vivent avec leurs parents. La mère de famille se consacre aux soins de la maison. Le second fils, âgé de li ans, est entré Tannée dernière en apprentissage. Son aine, âgé de 16 ans, a choisi l'état de forgeron et travaille comme aide chez un artisan du voisinage. Da Silva et ses trois filles sont occupés dans la même filature. Cette fabrique a été établie à Campellos en 1890, sur les bords d'une petite rivière qui lui fournit la force motrice, assez irrégulièrement d'ailleurs; cela nécessite l'emploi intermittent d'une machine à vapeur. L'établissement appartient à une société anonyme, et fonctionne avec des capitaux et un personnel portugais. En 1902, la même société a fondé à Guimaraes un tissage, qui facilite la marche de la filature; cette nouvelle usine est mue exclusivement par la vapeur. Un directeur gère l'ensemble des affaires, et des agents techniques dirigent les deux fabriques. Celle de Campellos ne travaille que du coton, importé brut des Etats-Unis et du Brésil. Elle compte 30.000 broches, et emploie environ 150 personnes. Les produits de cette filature ont pour unique débouché les tissages de la région; elle ne fabrique d'ailleurs que des filés dans les numéros moyens et gros, avec un matériel acheté en Angleterre. L'affaire marche avec régularité, et parait être assez prospère. Mais cela tient surtout au bon marché de la main-d'œuvre, dune part, et, de l'autre, à une protection douanière très élevée. Sans cette double circonstance, l'industrie cotonnière ne pourrait certainement pas sou-
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tenir longtemps la concurrence extérieure. Son marché est trop restreint; elle n'est pas suffisamment spécialisée, ce qui complique beaucoup ses conditions techniques et économiques ; enfin le rendement du personnel est médiocre. Chaque ouvrier conduit en moyenne 420 broches et produit à peu près 32 kilos de filés, avec une journée de 11 heures [. L'organisation syndicale et les grèves sont inconnues parmi cette population ouvrière, composée pour les quatre cinquièmes de femmes. La direction de l'usine dont il est ici question se préoccupe d'une manière notable du bien-être de ses ouvriers, ainsi que nous le constaterons tout à l'heure.
Da Silva est employé principalement comme fileur, mais, quand les machines chôment, on l'occupe à la manutention des marchandises. Son salaire est de 500 r. (2 fr. 75) par jour. Ses filles, âgées de 2i. 22 et 19 ans, sont toutes les trois fileuses et reçoivent 200 r. 1 fr. 10). Ces salaires sont bien au-dessous de ceux que reçoivent les ouvriers similaires du nord de l'Europe, mais aussi la productivité de ces derniers est supérieure.
La famille que nous étudions ici tire presque tous ses moyens d'existence du travail salarié. Elle ne possède aucune propriété foncière, et occupe à titre de locataire un rez-de-chaussée composé de deux chambres, d'une cuisine et d'un bûcher. Cet étroit logis est meublé de la façon la plus sommaire, et ses habitants sont entassés les uns sur les autres; le loyer en est de 12 milreis (66 fr. 60) par an. Da Silva loue, en outre, pour 3 milreis (16 fr. 65), un petit enclos planté d'arbres fruitiers et cultivé en légumes; il élève un porc qui lui fournira sa provision de viande pour l'hiver. Ces ressources accessoires sont précieuses pour compenser la médiocrité. du salaire. En effet, l'ouvrier gagne, dans les bonnes années, tout au plus 825 fr. ; ses filles apportent ensemble, également dans les conditions les plus favorables, un
1. En Alsace, l'ouvrier fileur travaille 10 heures, conduit 4L0 à 500 broches, produisant en chaîne, aM 2S-:>:j anglais, 30 kilos sur métiers renvideurs et 35 kilos sur métiers continus à anneaux. On estime que la production est sensiblement la même en Belgique, en France et en Suisse, mais que le rendement est un peu supérieur en Angleterre.
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peu moins de 1.000 fr. ; le jeune forgeron, payé 190 r. (1 fr. 05) par jour, se fait environ 315 fr. par an. Ainsi, le revenu de la famille, sans y comprendre les produits du verger et le porc engr lissé, atteindrait, au maximum, le chiffre de 2.100 fr. Ce résultat est assez satisfaisant, surtout dans un lieu où la vie est peu coûteuse. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il est dû à ce fait que quatre enfants sur cinq sont déjà en état de gagner quelque argent. Du reste, on ne peut considérer ces gains comme acquis d'une manière régulière. De temps en temps, des périodes de chômage viennent en réduire le chiffre. Aussi est-il à peu près certain que le revenu réel en argent du ménage ne dépasse guère 1.800 francs. Il est donc heureux que, dans cette région, le prix de la vie soit plutôt bas, pourvu qu'on se contente des denrées du pays.
L'alimentation de la famille est suffisante mais frugale. Le matin, on déjeune généralement d'une soupe aux légumes et au pain; à midi, le dîner se compose d'un plat de poisson sec ou de viande de porc, avec des pommes de terre, ou du riz, ou des haricots, du pain et du vin; le soir, on se contente d'une soupe. La dépense n'est pas considérable, car on n'achète guère qu'un peu d'épicerie, d'huile et de poisson. Comme le linge et les vêtements sont d'une extrême simplicité, l'entretien n'est pas non plus très coûteux. Il semble donc que Silva devrait être actuellement en état de réaliser de petites épargnes. Sa situation est d'ailleurs assez exceptionnelle, surtout parmi les familles qui vivent complètement du travail industriel; leur condition est la plupart du temps inférieure à celle des Silva, soit parce que leurs salaires sont moins élevés, soit parce qu'elles ont à leur charge des enfants en bas âge. La société propriétaire de la filature où travaille da Silva a fait des efforts louables pour améliorer cet état de choses. Elle patronne une coopérative de consommation, distribue des secours aux malades et aux infirmes, subventionne des écoles et commence à construire des maisons ouvrières.
En ce qui touche l'instruction, da Silva, sa femme et l'une des filles. Maria, savent lire; les garçons également. On trouve dans
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la paroisse une école fondée par l'initiative particulière. Tous sont catholiques et pratiquent.
L'ouvrier paie, d'une pari, à l'État la taxe industrielle : 1.020 reis (5 fr. 65) et, de l'autre, la congrua ou impôt paroissial : 150 reis (0 fr. 85). Il faut y ajouter, bien entendu, le montant des taxes indirectes sur les articles de consommation que nous estimons à 70 ou 75 francs. L'ouvrier a été dispensé du service militaire pour cause d'incapacité physique. Il est électeur politique et municipal.
Dans son ensemble, la population industrielle de cette région vit pauvrement, souvent même misérablement, parce que les salaires sont très modiques, tandis que les familles sont en général nombreuses. De plus, la combinaison du travail agricole avec celui de l'usine tend à rendre la main-d'œuvre moins exigeante, mais aussi elle est en moyenne peu habile. L'industrie textile rurale, maintenue principalement par le bon marché de la main-d'œuvre, et par une forte protection douanière, dépend exclusivement d'un marché intérieur fort limité. Il est donc difficile de prévoir une amélioration du régime actuel, qui au contraire serait aisément troublé par la moindre perturbation économique. C'est ainsi que. dans la région de l'Estrella où la lilature et le tissage de la laine ont été prospères, les affaires ont périclité au cours des dernières années, en présence d'une concurrence étrangère par trop supérieure pour la qualité comme pour les prix. Une partie de la population ouvrière a cruellement souffert de cette décadence et a été rejetée soit vers la culture, déjà encombrée, soit vers l'émigration. D'où provient cet état de crise quasi permanent? Évidemment d'une médiocre organisation technique et économique. Les usines sont pour la plupart petites et faiblement outillées; elles ne produisent que des articles communs, et elles sont obligées de varier beaucoup les types, ce qui complique le travail. Les fabricants ne se donnent pas grand'peine pour chercher la clientèle; ils considèrent que l'exportation leur est impossible, sauf vers les colonies portugaises, qui leur sont réservées au moyen d'un tarif prohibitif; mais c'est là un débouché peu
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important. Pourrait-on mieux faire et rendre à cette industrie une prospérité qui est aujourd'hui bien compromise? Pour répondre à cette question, nous devons d'abord étudier cetle même industrie dans les villes de Lisbonne et de Porto, où elle a maintenant ses centres principaux.