II. — LA NAVIGATION INTÉRIEURE ET LE CABOTAGE
La navigation intérieure n'est pas sans importance en Portugal, parce que les fleuves de ce pays, soutenus par la marée, peuvent être remontés plus ou moins. Mais seul le Douro, le Tage et le Guadiana admettent dans leur cours inférieur des bâtiments de mer d'un certain tonnage. La batellerie ne va pas beaucoup plus loin, parce qu'elle ne tarde pas à se heurter aux terrasses de la zone montagneuse, qui rendent les courants rapides et irréguliers. D'ailleurs, la sécheresse de l'été ne laisse aux rivières que bien peu d'eau. Quant aux canaux de navigation, ils sont inconnus en Portugal; ils seraient, du reste, difficiles et coûteux à établir en un tel pays; mieux vaut donc s'en tenir aux voies de terre. Ainsi, les transports fluviaux ne peuvent jouer qu'un rôle très secondaire, mais cependant déjà utile.
Le cabotage présente un intérêt beaucoup plus considérable, à cause du développement des côtes et de l'importance économique des villes qui les avoisinent. Les ports sont relativement nombreux et souvent très bons pour la petite navigation, qui n'a pas besoin d'une grande profondeur. Au nord du Tage, on en trouve cinq qui se relient aux chemins de fer, ce sont : Vianna do Castello, Villa do Conde, Leixoes, Aveiro, Figueira da Foz. Quelques autres sont séparés de la voie ferrée par une distance de plusieurs kilomètres, ce qui réduit sensiblement leur action. Au sud du Tage, le cabotage se rattache aux rails à Setubal; mais ensuite il faut aller jusqu'en Algarve pour les retrouver; là, les caboteurs desservent Lagos ', Portimao, Faro, Olhao, Tavira et Villa Real. Mais ici le chemin de fer suit la côte et ne pénètre dans l'intérieur que par une seule voie, celle qui se dirige vers le nord du pays. Si les voies de terre étaient plus développées, le cabotage en profiterait sûrement
1. Ce petit port est situé sur une vaste baie, qui pourrait bien devenir l'une des stations de la grande voie maritime rattachant la Méditerranée au canal de Panama.
dans une mesure sérieuse. Dans les conditions actuelles, il occupe un certain nombre de barques à voile, jaugeant presque toutes moins de 100 tonnes et montées par quelques centaines de matelots. Ces braves gens font un dur métier dans cette mer presque toujours agitée et souvent dangereuse. La monographie qui suit va nous donner à cet égard des indications précises et intéressantes. Elle concerne un Patron caboteur de Sétubal l-, qui représente la moyenne des entrepreneurs de cette catégorie.
Nous avons eu déjà l'occasion de décrire la petite ville de Sétubal, située à l'embouchure du fleuve Sado. C'est à la fois un port de pêche très important, principalement pour la sardine, mais il arme aussi pour ïerre-NeuVe. On y trouve même de petits chantiers de construction, où l'on fait des bateaux en bois jaugeant jusqu'à 500 tonneaux, très fins voiliers, destinés à pratiquer le grand cabotage entre la métropole et l'archipel des Açores ou la côte d'Afrique. Depuis des siècles, on y récolte dans de nombreuses salines un sel très estimé pour la conservation du poisson, et qui s'exporte au loin. De multiples fabriques de conserves de sardines se sont établies sur l'estuaire, de telle sorte que les barques peuvent leur apporter directement le poisson ou charger les caisses préparées pour l'expédition. Aussi la ville, qui n'était guère qu'un gros bourg il y a trente ans, compte aujourd'hui plus de 25.000 âmes. Elle est reliée par chemin de fer avec Barreiro, faubourg de Lisbonne, sur la rive gauche du Tage, et de là avec le réseau général du pays. Mais c'est principalement par le cabotage que Sétubal expédie ses produits à Lisbonne, qui en consomme une partie et exporte le reste.
Parmi ces produits, outre le sel et le poisson conservé, il faut noter le vin, les oranges et autres fruits, ainsi que les légumes des nombreuses quint as qui font à la ville une ceinture verdoyante et fleurie. Les alluvio.is du Sado sont fertiles et la campagne est protégée des vents du nord par une chaîne assez
1. Étude faite avec le concours de M. Oliveira Leone, capitaine au long cours.
élevée, la Serra de Arrabida, qui sépare les deux ileuves voisins. Aussi peut-on pratiquer dans ce coin de terre privilégié les cultures les plus variées *. Les habitants de Sétubal disposent donc de ressources variées, en sorte que la vie matérielle n'est pas chère.
Le chef de la famille étudiée dans cette monographie, Manoel dos Santos Casaca, âgé aujourd'hui de 43 ans, est un petit entrepreneur de transports maritimes. Fils d'un capitaine au long cours2, il a lui-même appris le métier de marin et a navigué d'abord comme mousse , puis comme matelot, puis comme patron de barque. 11 habitait alors Lisbonne, où il fit en 1889 la connaissance d'une servante, Maria Caetana, originaire de Vizeu, où elle est née en 1861 ; ses parents étaient des paysans. Le marin l'épousa, bien qu'elle fût plus âgée que lui de quelques années, et il n'a pas eu à le regretter, car elle se montra excellente ménagère. Casaca alla s'établir à Sétubal il y a quatorze ans, réalisa quelques économies, ce qui lui permit de trouver un peu de crédit et de devenir maître caboteur, en profitant d'une bonne occasion. En 1902, un bateau de 70 tonnes, du type employé dans ces parages, encore en très bon état, fut mis en vente. Pour l'avoir neuf, il aurait fallu payer à peu près li.000 francs; on l'adjugea à notre marin pour 10.000 francs. Il ne possédait que 3.000 francs d'économies, mais l'une de ses tantes et quelques amis lui vinrent en aide pour compléter la somme. Auprès des banques il n'aurait trouvé aucun crédit, malgré son bon renom.
Entre temps, le ménage avait eu deux enfants : Adélaïde, ;igée aujourd'hui de 19 ans, et Manoel, qui en a 17. La jeune fille aide sa mère dans les soins du ménage, et le jeune homme navigue avec son père depuis l'âge de quatorze ans.
L'entreprise de Casaca ne tarda pas à prospérer. Chargeant à
1. Nous y avons vu notamment une pépinière établie par un Français, M. Perrier. pour la culture du palmier d'ornement, qu'il expédie dans les pays du nord.
2. Les officiers de la marine marchande sont brevetés après un examen pratique passé à dix-huit ans. Us doivent naviguer au moins une année comme lieutenants.
Sétubal les produits de la région, il les transportait à Lisbonne, passant par une courte traversée de l'estuaire du Sado à celui du Tage, et revenait avec un chargement destiné au commerce de son port d'attache. Ce trafic côtier, réservé au pavillon portugais, est assez strictement réglementé. Le nombre des hommes d'équipage, notamment, est fixé par la loi; les patrons et les pilotes doivent être munis d'un brevet, etc. Les matelots sont généralement rétribués à la part; on fait masse des sommes payées à titre de fret, et. après déduction des dépenses de navigation et de nourriture, le produit net est divisé en deux portions inégales. La première, fixée par l'usage à 55 %, appartient à l'équipage, le reste est attribué au bateau. En moyenne, le patron touche une centaine de francs par mois, et en plus une gratification de 10 francs par voyage. Les matelots reçoivent environ 60 francs, et le mousse de 30 à 60 francs, selon son âge. Lorsque le propriétaire du bateau est en même temps patron, il cumule le salaire prélevé comme chef de l'équipage et le profit acquis à titre d'entrepreneur. Dans ces conditions, Casaca pouvait réaliserbon an mal an entre 3.500 et i.000 francs. Son fils gagnait de son côté, en dernier lieu, de 40 à 50 francs par mois. C'était là un excellent résultat, qui avait permis au marin de rembourser les emprunts faits pour acheter son premier bateau. De plus, la douane ayant mis en vente une barque de 20 tonnes confisquée à des contrebandiers, Casaca s'en était rendu acquéreur. Elle avait valu neuve 5 à 6.000 francs. Il l'eut pour 3.000 francs, somme qu'il put fournir en partie, et il emprunta le surplus. Il l'emploie également au service de cabotage entre Sétubal et Lisbonne. Mais un grand malheur est venu interrompre cette prospérité, qui lui avait permis de rembourser déjà presque complètement sa seconde dette. Dans l'hiver de 1908-1909, le plus grand des deux bateaux drossé par les courants, par temps de calme plat, s'est échoué et perdu sur les rochers de la côte. Il n'était pas assuré, à cause du taux élevé de la prime exigée par les compagnies, si bien que Casaca n'aurait reçu aucune indemnité, sans la touchante solidarité des maîtres caboteurs de Sétubal, au nombre d'une dizaine,
qui, se cotisant spontanément, remirent à leur camarade une somme de 1.000 francs et lui payèrent en outre six mois de son loyer. De leur côté, les clients de Casaca lui ont offert aussitôt de lui prêter la somme nécessaire pour acheter un autre bateau. Nous saisissons ici uue application des lois économiques qui font des transports une industrie auxiliaire, nécessaire à toutes les autres. Le* commerce qui a besoin du cabotage, vient au besoin le soutenir de son argent. Mais le brave homme hésite devant ces charges nouvelles et préférerait trouver un emploi de patron sur un bateau appartenant à autrui.
Comme toutes les villes en progrès, Sétubal a des quartiers anciens, avec des rues étroites, tortueuses, mal odorantes. Le niveau du terrain ne dépasse guère celui du fleuve, et il en résulte une humidité malsaine. Mais à côté, sur un sol plus élevé, on trouve des voies nouvelles que l'on a eu le bon goût de faire larges, propres, égayées par de la verdure et des fleurs. Les Casaca habitent dans le quartier neuf, avenue Todi, dans une maison de bonne apparence. Leur appartement, placé au dernier étage, est fortement mansardé. Il se compose de huit petites pièces, y compris la cuisine. Plusieurs sont claires et gaies; d'autres, avec leurs lucarnes, en forme de hublot, rappellent un peu trop une cabine de navire. Néanmoins, comme il est neuf, peint de couleurs claires, et tenu avec une propreté méticuleuse, ce louis est avenant et sympathique.
Le loyer annuel est de 66 milreis (366 francs). L'ameublement est très simple, mais suffisant et bien entretenu. On sent ici l'action d'une parfaite ménagère. La mère de famille est activement secondée par sa fille qui sait introduire dans le logis une certaine recherche en ornant les murs et en brodant des napperons, des tapis et des rideaux. Cet intérieur, où vit une famille que ses antécédents, son éducation, son mode d'existence rattachent évidemment à la classe ouvrière, laisse une excellente impression de confortable, de décence, de respectabilité. L'alimentation de ces braves gens, sans être recherchée, est cependant-meilleure que celle des familles de simples matelots. Elle se compose principalement de légumes, de poisson.
de fruits; de temps en temps on remplace le poisson par de la viande de boucherie, qui dans cette ville est d'assez bonne qualité et d'un prix abordable. Les achats se font ordinairement au comptant, sauf pour l'épicerie que l'on paie par semaine. Les membres de cette famille ne sont guère exigeants au point de vue des récréations : les promenades dans la campagne avec des amis, avec arrêt dans quelque auberge où l'on joue aux boules en buvant un verre de vin, de temps en temps une séance de cinématographe — institution devenue partout essentiellement populaire, — parfois aussi le spectacle, quand une troupe théâtrale passe à Sétubal, voilà leurs distractions les plus coûteuses. Les Casaca étaient trop préoccupés d'amortir leurs dettes pour gaspiller leur argent en dépenses inutiles. C'est ce qui leur a permis de devenir en peu d'années propriétaires de deux bateaux, instruments d'une petite fortune espérée à bon droit, lorsque le malheur est venu ruiner d'un seul coup le résultat principal d'un si laborieux effort. Aussi comprenons-nous avec sympathie l'émotion du marin et des siens quand ils nous montrent, placé sous verre, un petit modèle du bateau qu'ils viennent de perdre. Cette catastrophe a douloureusement troublé leur existence, mais Casaca se sent encore jeune et vigoureux, et, loin de se décourager, il compte bien reconstituer son épargne et assurer la paix de sa vieillesse.
Nous avons constaté que le maitre caboteur avait trouvé chez ses collègues, ses amis et ses clients un appui efficace, que luimême saurait à l'occasion donner réciproquement. Il n'a recherché aucun autre soutien, bien qu'il existe dans la localité diverses associations. On y trouve notamment des syndicats de marins, de charpentiers de navires, d'ouvriers du liège, de soudeurs de boites, etc., et aussi diverses sociétés de secours mutuels. Les pauvres sont secourus par la Miséricorde, qui possède en outre des hôpitaux, où elle soigne les malades gratuitement ou moyennant pension, selon les cas.
Casaca a reçu une bonne instruction primaire, et ses deux enfants ont été instruits dans les mêmes conditions. La mère sait à peine lire. On trouve à Sétubal quatre écoles primaires
pour les garçons, et autant pour les filles. Un lycée donne l'enseignement secondaire aux jeunes gens. Au point de vue religieux, les ouvriers pratiquent peu; ceux qui sont originaires du nord du pays, ainsi que les femmes, montrent un peu plus de zèle, mais la véritable ferveur est rare.
Notre marin paie comme impôt direct 10 % de son loyer, c'est-à-dire environ 36 francs. En outre, la ville est assujettie à l'octroi sur les denrées de consommation au profit de l'État, sans parler des diverses autres taxes indirectes. Il n'a pas fait de service militaire, grâce à des iufluences qui l'ont fait dispenser. Il est électeur politique et municipal.
En ce qui concerne le mouvement de la population, on trouve dans les ports de Sétubal et de Cézimbra de nombreux marins pêcheurs, originaires de la côte nord du Portugal et attirés dans les ports du midi par l'activité de la pêche de la sardine et du thon pour l'approvisionnement des fabriques de conserves. Ces gens du nord gardent assez fidèlement leurs mœurs, un peu différentes de celles des méridionaux; ils sont plus calmes, plus sobres, plus religieux, mais aussi plus lourds, plus routiniers, plus indifférents au confort et à l'hygiène. On remarque aussi une nuance sensible dans le caractère féminin. Dans les ménages du nord, la femme se montre généralement active et énergique; souvent c'est elle qui mène la maison. Dans le midi, les femmes sont plus molles, plus insouciantes ; elles vivent volontiers un peu isolées dans leur intérieur et ne cherchent guère à exercer une influence dirigeante. Il y a là une différence d'éducation qui parait tenir surtout aux conditions du travail. Les marins du nord naviguent beaucoup au long cours et pratiquent souvent l'émigration temporaire. Pendant l'absence des maris, ce sont les femmes qui gouvernent la maison, dont dépend fréquemment une petite exploitation rurale. Cela leur donne une autorité que les habitudes différentes du midi ne font pas naître.
En sens contraire, la région de Sétubal fournit quelques émigrants pour l'Afrique et le Brésil. Mais ils sont peu nombreux, parce que le travail ne manque pas dansla localité.
La famille que nous venons de décrire est exceptionnelle par
son esprit d'entreprise et de prévoyance. Cependant, on trouve à Sétubal plusieurs exemples analogues, qui témoignent des qualités propres de la race, et montrent ce qu'elle pourrait donner avec une éducation familiale plus forte, produisant en plus grand nombre les individus d'élite. Nous voyons en outre par cet exemple comment le petit cabotage est maintenu à Sétubal à la fois par les besoins du commerce qui trouve un grand avantage à l'employer, et par la protection de l'État. La situation est exactement la même non seulement pour les caboteurs des autres ports métropolitains, mais encore pour les petits bâtiments qui vont porter aux Açores, à Saint-Thomé, à Angola, des vins, des tissus et autres articles, et en rapportent du sucre, du café, des arachides, etc. L'activité de cette navigation reste naturellement, comme importance, en relation étroite avec celle des affaires. La première ne peut progresser que parallèlement à la seconde. Grâce au privilège légal assuré au pavillon national, le cabotage est d'ailleurs certain de conserver sa clientèle et de prospérer avec elle, le cas échéant.