II. LA SITUATION COMMERCIALE
Mais serrons les faits de plus près en examinant les diverses branches du commerce. Voici d'abord le trafic intérieur. Il se subdivise en deux catégories : le débit des denrées et articles de consommation courante et commune ; la vente des produits de luxe. Le premier est directement soumis à l'influence déprimante de cette pauvreté moyenne du peuple rappelée tout à l'heure. Le commerçant ne 'trouve devant lui qu'une clientèle à faible pouvoir d'achat, d'ailleurs sobre et peu exigeante ; sa vente est minime, et il cherche une compensation dans l'élévation des prix. Peu aisé, il se refuse au crédit, ce qui empêche bien des transactions. Du reste, il ne trouve pas lui-même grand crédit, et ne peut s'approvisionner facilement, d'autant moins que les transports sont souvent chers et lents. La valeur des marchandises débitées se ressent enfin de la protection douanière et de l'élévation des impôts. En résumé, la faible consommation engendre un commerce faible et une cherté qui tend à la restreindre davantage encore. Nous nous retrouvons toujours dans le même cercle vicieux difficile à franchir. Or, ce n'est pas le commerce qui peut le rompre, précisément parce que son rôle est purement auxiliaire. Si la production et la consommation se développent, il progressera avec elles, mais ce n'est pas lui qui les entraînera. Quant à la vente des articles de luxe, elle ne trouve naturellement qu'une clientèle restreinte, et elle est considérablement entravée par ce fait que, obligée de tirer presque toutes ses marchandises de l'étranger, elle se heurte à un tarif fiscal porté à un taux presque exorbitant. Ainsi, dans son ensemble, le commerce purement intérieur est limité par des obs-
1. Andrade, dans son Portugal economico (Lisbonne, 1902) reconnaît que, dans son pays, le commerce s'est développé moins vite que dans les autres Etats européens, même en Espagne.
tacles naturels ou artificiels contre lesquels il ne peut pas réagir d'une façon efficace par ses seuls moyens. Les sociétés coopératives, fondées çà et là par des groupements ouvriers et les syndicats agricoles, s'occupant d'achats ou de ventes pour le compte de leurs membres, constituent des palliatifs d'un effet local et restreint. Mais ces institutions clairsemées ne peuvent suffire à corriger tous les inconvénients qui résultent de la condition générale de la race.
Le commerce extérieur est retenu par les mêmes entraves, mais, ici, elles sont peut-être plus lourdes encore. A l'importation, le négociant est gêné par les besoins limités de la clientèle, par la .cherté des capitaux, par l'élévation des taxes douanières, par la permanence de l'agio sur For. Le tarif douanier affecte un double caractère. D'une part, il est protecteur, et l'on a eu grand soin de grever les articles que peut fournir l'industrie portugaise. D'autre part, les produits que celle-ci ne fabrique pas ont été divisés en deux catégories. La première comprend les machines, instruments, outils, matières premières l, indispensables à la fabrication locale ; ils sont modérément taxés. Dans la seconde figurent les produits de luxe, lourdement frap pés par un tarif qui devient un véritable impôt somptuaire, car ces articles ne rencontrent dans le pays aucune marchandise similaire à concurrencer. En outre, le commerce d'importation est limité par des prohibitions ou des monopoles portant sur les céréales, le sucre, l'alcool, le tabac, etc. Enfin des taxes de consommation viennent encore surcharger les prix. Il est difficile d'imaginer un régime, à la fois plus artificiel, plus compliqué, plus fiscal, établi dans un pays où déjà les circonstances sont médiocrement favorables à l'action du commerce. Aussi le Portugal est-il un des États où le mouvement de l'importation est le plus réduit, toute proportion gardée. La douane l'estime à environ 340 millions de francs pour 5 1/2 millions d'habitants2.
1. Pour favoriser la fabrication, on a admis la restitution des droits sur la matière première lors de l'exportation, ce qui a conduit à la surveillance effective (exercice) de beaucoup de fabriques.
2. Ce chiffre est certainement inférieur à la réalité, d'abord parce que le com-
LE COMMERCE. -t'iO
En Suisse, il est évalué à environ 000 millions de francs pour moins de 3.500.000 âmes; la Norvège, pays peu industriel, dont la population n'est que de 2.250.000 habitants, importe pour plus de 3G0 millions de francs de produits, et cependant son territoire est plus restreint et plus pauvre que celui du Portugal.
Le commerce d'exportation a pour effet d'étendre hors des frontières la clientèle des producteurs nationaux, et semble mériter par conséquent toute la faveur des pouvoirs publics. En Portugal, on lui oppose cependant des difficultés assez gênantes, notamment des droits de sortie dont on a d'ailleurs dispensé certains produits parmi les plus abondants, comme l'huile et le liège. Avec une production aussi strictement limitée que celle du Portugal, l'exportation est nécessairement restreinte en quantité et en valeur. Nous avons constaté l'imperfection de certains produits agricoles, et l'insuffisance des autres; l'industrie ne trouve un marché que dans les colonies. Il résulte de tout cela que le total des exportations ne dépasse guère la moitié de celui des importations, d'après les chiffres officiels ; en réalité, cette proportion n'est probablement môme pas atteinte. Les articles qui alimentent principalement ce commerce sont le vin, le liège, le poisson conservé et les fruits. L'industrie proprement dite n'expédie guère que des cotonnades à destination de l'Afrique. Cette faiblesse de l'exportation fait naître un phénomène monétaire fort préjudiciable aux affaires. Les Portugais achètent ou dépensent relativement beaucoup au dehors, et y vendent peu. Il en résulte nécessairement une rareté permanente de la monnaie d'or, seule acceptée dans les relations internationales. En outre, l'abus du crédit a substitué le papier d'État à la monnaie métallique. Ces faits élèvent le prix du métal jaune, évalué en papier, et cette augmentation constitue l'agio dont nous avons déjà constaté la mauvaise influence. Il agit à la fois par son poids qui augmente les prix, et par sa variabilité, qui rend les transactions instables. La situation économique très défavorable
merce s'ingénie à réduire ses déclarations, ensuite parce qu'une contrebande active s'exerce sur toutes les frontières.
qui résulte de cet ensemble de circonstances est en partie masquée par un fait dont nous avons constaté l'existence à bien des reprises. Les nombreux émigrants portugais qui vont travailler à l'étranger, surtout au Brésil, envoient incessamment au pays une forte partie de leurs épargnes. On estime qu'une cinquantaine de millions de francs, payables en or, se trouvent ainsi chaque année, par l'intermédiaire de la poste, mise à la disposition du Trésor portugais. Celui-ci s'acquitte à l'intérieur en argent ou en papier, et dispose d'un crédit en or qui lui permet d'améliorer sa situation financière, notamment pour le paiement des coupons de sa dette extérieure. Mais c'est là encore une circonstance artificielle qui offre peu de sécurité. Des causes diverses peuvent venir la troubler et jeter le pays dans une crise économique périlleuse. Ainsi, on a prêté au Brésil l'intention d'entraver cette exportation d'or qui complique sa propre situation. Ce serait là, de la part de la république sud-américaine, à la fois une injustice et une maladresse. En effet, si le Brésil importe du travail, c'est qu'il en a besoin ; et si le Portugal exporte ce travail, il doit en être payé. Somme toute, chacune des deux parties tire profit de la combinaison : le Brésil en attirant une main-d'œuvre qui lui est nécessaire, le Portugal en compensant par l'exportation du travail l'insuffisance de celle des produits. Ce n'est certes pas la position de ce dernier pays qui est la plus enviable et la plus solide. Pour l'établir sur une base inébranlable, il n'y a qu'un moyen : développer à l'intérieur le travail et la production surtout par l'initiative et l'effort des particuliers, et bientôt on verra s'établir un équilibre économique durable. C'est là, dira-t-on peut-être, une vérité élémentaire. Sans doute, mais encore faudrait-il la comprendre et la mettre en pratique, ce qui n'est pas chose si facile ; elle demanderait des efforts considérables, éclairés et soutenus.