III. LA POLITIQUE DOUANIERE
L'étude du commerce nous amène à parler de la question si importante, si controversée, et généralement si mal comprise delà politique douanière. Nous avons montré ailleurs ' que l'on peut diviser les États en quatre catégories parfaitement distinctes, ayant chacune sa direction naturelle, son penchant logique, vers un certain système économique. La première comprend les pays où la production prépondérante vient avant tout de la nature, où le pâturage, la pêche, la culture, la simple extraction des minéraux bruts sont la principale affaire, parce que le milieu est particulièrement favorable à ce genre de travaux, tandis que la race est peu capable d'organiser d'autres exploitations. Dans la seconde catégorie, se rangent les États qui, au contraire, sont arrivés à développer l'industrie avec une puissance colossale, dominatrice, auprès de laquelle les productions naturelles ne jouent plus qu'un rôle très secondaire. Ces deux premiers types sont spontanément libre-échangistes, parce qu'ils n'ont guère à redouter la concurrence du dehors. L'Argentine a-t-elle besoin, par exemple, de se protéger contre les blés et les bestiaux? Évidemment non : les qualités particulières de son sol et de son climat lui donnent à ce point de vue une supériorité manifeste, et son intérêt primordial est de favoriser la production agricole en ne faisant rien qui puisse renchérir les articles dont le cultivateur a besoin. De même, l'Angleterre a été longtemps sans rivale pour la fabrication du fer, de l'acier et des articles métalliques ou textiles. Elle ne songeait guère alors à protéger ses usines métallurgiques, et si des idées restrictives ont pris corps en ces dernières années, c'est parce que des États aussi favorisés que la Grande-Bretagne, et aussi actifs, ont commencé à lui faire concurrence sur son propre marché. Malgré cela, bien des Anglais se refusent encore
1. La Production, le Travail et le Problème social, etc. Paris, Alcan, 1908.
à rétablir le tarif, parce que leur puissance industrielle, basée sur une organisation sociale très forte, ne leur parait pas menacée de façon alarmante. Ainsi, le libre-échange nous apparaît ici comme une suite logique des circonstances sociales, naturelles, économiques de certains peuples.
Prenons maintenant les deux autres catégories. Dans la première, nous rangeons les nations chez lesquelles, sous l'influence de l'état social et du milieu, la production naturelle et la production industrielle ont progressé en même temps. Ce caractère mixte ne permet point la prééminence, et rend la concurrence plus difficile dans les deux branches d'activité à la fois. Ainsi la France n'est pas par son éducation, son sol, son climat, en situation de rivaliseravec la pampa ou la prairie américaines. Il ne lui -est pas moins difficile de soutenir la concurrence des pays où les matières premières abondent sous la main d'une race très énergique. Aussi lui fut-il toujours impossible de se passer tout à fait de la protection. Elle n'a pas besoin d'un tarif élevé ; ceux ^ui le réclament n'écoutent que des intérêts limités et égoïstes. Mais des droits modérés lui sont indispensables pour compenser les avantages naturels ou sociaux dont jouissent certains autres pays. Tous les États placés dans cette position mixte seront donc fondés à recourir à une protection raisonnable,
Une dernière catégorie réunit les pays qui, admirablement <louéspar la nature, sont occupés en outre par une race dressée à l'activité, àl'initiative énergique. A leurs débuts, ces peuples se trouvent en présence de groupes plus anciens, organisés et outillés pour une production intense, contre lesquels il est impossible de lutter avec des moyens encore incomplets et imparfaits. Pour permettre au travail local de former son personnel, d'outiller ses usines, de réunir des capitaux, il faut opposer à la concurrence étrangère une haute barrière, sans laquelle il serait impossible de développer l'industrie et de tirer parti des ressources offertes par le pays. Ici, la protection peut être énergique, car on n'a pas à craindre que la nation s'en fasse un oreiller de paresse : elle en profitera au contraire pour préparer sa propre suprématie. Tel est encore le cas des États-Unis, qui
LE COMMERCE. .'J.'i.'J
du reste ne tarderont guère, sans doute, à changer de situation, et à passer dans la catégorie des pays à production industrielle prépondérante. On les verra alors devenir les champions fervents du libre-échange et soutenir au besoin leur nouvelle doctrine à coups de canon.
Il y a donc une politique douanière naturelle, qui répond mieux que toute autre aux besoins réels d?un pays donné. Cette politique, indiquée par la nature des choses et la logique des faits, doit être l'idéal d'un gouvernement éclairé. Mais cela ne veut pas dire qu'il sera toujours possible de la suivre intégralement. Des circonstances contingentes et passagères peuvent exiger des tempéraments, et on serait bien maladroit en ne s'en rendant pas compte. Quoi qu'il en soit, il faut de toute nécessité bien distinguer la tendance générale de la situation du pays dont on a la charge aiin de s'en écarter le moins possible. C'est ainsi certainement que l'on parviendra le mieux, en tout état de cause, à sauvegarder l'intérêt général de la nation, sans sacrifier absolument certains intérêts particuliers respectables. Demandons-nous donc dans quelle catégorie économique on doit ranger le Portugal.
Les études qui précèdent nous ont révélé les faits suivants. La terre lusitanienne jouit d'avantages naturels considérables : sol souvent fertile, climat doux, minerais abondants, rivages poissonneux, position maritime commode. Toutefois, ces qualités sont balancées dans une certaine mesure par des défauts graves: la montagne écarte souvent la charrue, la sécheresse de l'été exige des travaux d'irrigation compliqués, la formation de la race est affaiblie, la richesse publique est insuffisante. Ces défectuosités rendent la concurrence difficile vis-à-vis de beaucoup d'autres pays. Faut-il donc protéger énergiquement les producteurs portugais pour leur permettre de prendre le dessus? Non, car leur organisation sociale les porterait à s'endormir à l'abri de ce mur presque impénétrable. Il convient plutôt de les aider par des droits modérés en faisant tout le possible pour les pousser à perfectionner et à développer leur production. Un tarif élevé n'est donc ici qu'un procédé fiscal qui renchérit la vie
sans profiter réellement au progrès économique, ou même qui lui nuit plutôt. En conséquence, le haut tarif ne doit servir qu'à former une base de négociation avec les autres pays, pour obtenir chez ceux-ci des conditions plus favorables au profit des denrées nationales. Toute mesure excessive ne peut manquer de devenir, en pareille situation, une source d'abus, de privilèges plus ou moins directs, de spéculations malsaines, et finalement une cause de malaise pour la masse du peuple.
Le gouvernement de M. Wenceslao Lima, en 1909, semblait avoir bien compris cette situation, puisqu'il s'attachait à négocier des traités de commerce inspirés par une tendance plutôt libérale. Malheureusement, les variations de la politique et les besoins du Trésor interviennent incessamment pour introduire dans le régime douanier un regrettable élément d'incertitude et de fiscalité. Cet inconvénient grave n'est pas près de disparaître, parce qu'il résulte de toute une série de faits étroitement liés les uns aux autres, et dont nous avons déjà constaté l'effet sur l'organisation de la vie privée. Ils agissent tout aussi fortement sur la vie publique, ainsi que nous le verrons bientôt, et entravent constamment la marche normale des affaires publiques. La politique économique ne peut échapper à cette influence déplorable ; de là ses excès et ses irrégularités.