I. — INDICATIONS PRÉLIMINAIRES
Beaucoup de gens, dans tous les pays, aiment à croire que la vie publique, c'est-à-dire le fonctionnement des organes de gestion des intérêts communs de la nation, constitue la chose essentielle, la machine motrice, le cœur même de la vie nationale. Cette idée si répandue est radicalement fausse, et par conséquent fort pernicieuse. Il convient de la combattre en toute occasion avec la dernière énergie. Toute société est composée de groupements distincts, ayant chacun son régime particulier et sa fonction propre. Le premier et le plus important de tous, celui qui constitue la véritable molécule sociale, sans lequel il ne peut y avoir par conséquent ni nation, ni gouvernement, c'est la famille, et non pas l'État. Voilà un premier point qu'il faut bien saisir et retenir, car il est capital. En effet, ce n'est pas la constitution du gouvernement qui importe le plus, mais bien celle de la famille, car le régime de celle-ci déterminera facilement, par une série de répercussions, la
forme de celui-là, ainsi que son organisation et son fonctionnement. En second lieu, quelles sont les sources vives où la famille puise ses moyens d'existence? Ce sont le travail et la propriété. Sans eux ni la famille, ni la société ne pourraient subsister et durer. Aussi déterminent-ils la constitution de toute une série de groupements spéciaux, superposés à la famille : ateliers, comptoirs, associations diverses. C'est le rapprochement de tous ces groupements qui rend nécessaire l'organisation de la vie publique, c'est-à-dire le règlement harmonique des relations entre eux. Ainsi, il apparaît comme évident, que les groupements de la vie publique ne sont que la conséquence et le complément de ceux de la vie privée. Et voilà pourquoi, précisément, la vie privée a tant d'influence sur l'organisation et la marche de la vie publique, pourquoi, loin d'être le moteur de la vie nationale, la politique n'est qu'une suite et une dépendance du régime de la famille et du travail. Dès lors, ceux qui espèrent modifier et améliorer 'sensiblement et de façon durable la situation d'un pays par la seule action gouvernementale, vivent dans une illusion qui trompera tous les efforts, découragera leur bonne volonté, et les laissera finalement dans le désarroi et l'angoisse.
Ceci nous explique en même temps pourquoi il est absurde de vouloir imposer à tous les peuples des gouvernements et des constitutions identiques. Les groupements primordiaux, ceux qui naissent de la famille, du travail et de la propriété, n'étant pas régis partout par la même coutume, il est naturel et nécessaire que les groupements auxiliaires soient adaptés aux premiers et par conséquent différents eux aussi. Partant de là, on pourra donc dire : 1° que le régime de la vie privée commande dans la plus large mesure celui de la vie publique ; 2° que les formes des organes de gestion de la vie publique doivent être adaptées au régime de la vie privée, sinon, et en dépit de toutes les combinaisons artificielles, le gouvernement s'y adaptera de lui-même. Mais alors la contradiction entre la forme et le fond de l'organisme public produit des difficultés et des troubles souvent dangereux. Ainsi, il ne suffit nullement
d'instaurer dans un pays le régime représentatif et parlementaire pour y faire naître vraiment la liberté; un État sans Chambres ou sans responsabilité ministérielle peut jouir en fait d'une liberté très étendue. Ici plus qu'ailleurs les apparences sont trompeuses, mais il est périlleux de se tromper, car les erreurs ont un retentissement douloureux sur la vie nationale tout entière.
Nous avons rappelé, au début de ce travail, qu'il existe trois types de sociétés, dont tous les autres ne sont que des variétés ou des mélanges. Chacun de ces trois genres a son système naturel de gouvernement, celui qui s'adapte le mieux à son mode d'existence, et qui, ainsi que nous le disions tout à l'heure, reparait avec une persistance inéluctable derrière les façades artificielles dont on le décore. Pour bien comprendre la situation actuelle du Portugal, il est nécessaire de préciser cette indication importante.
Le type qui repose essentiellement sur la communauté des biens et le patriarcat plus ou moins absolu, combine toujours l'autonomie de l'unité communautaire : famille, tribu, commune, avec le despotisme réel, mais tempéré par la coutume, du pouvoir central. Pour ne prendre qu'un exemple, nous rappellerons que, dans l'empire chinois, la famille dans les bases terres, la tribu pastorale sur les hauts plateaux de l'intérieur, s'administrent avec une très grande liberté par application de traditions immémoriales. Le pouvoir impérial n'intervient autocratiquement que dans les rapports entre communautés ou entre tribus. En fait, son autorité est fort réduite, mais devient facilement abusive à cause du défaut d'entente entre les petites unités sociales qui vivent repliées sur elles-mêmes, sous le despotisme intérieur du chef de famille. Quand le mal devient trop grand, il se produit des coalitions temporaires qui aboutissent à la révolte. Ce régime est favorable à la paix intérieure des communautés, mais non à l'ordre général, ni au progrès des institutions.
Avec le type désorganisé, le groupe communautaire disparait, et il ne peut plus être question d'autonomie. L'autorité du pouvoir
central ne rencontrant plus aucun obstacle, s'étend et se renforce. Elle domine tout et règle tout. Chez les barbares, c'est le despotisme tyrannique, exigeant et souvent cruel du chef de tribu ou de clan. Chez les civilisés, c'est la centralisation bureaucratique, la prédominance de l'autoritarisme administratif, plus ou moins déguisé sous des formes politiques mal comprises et surtout mal appliquées. La désorganisation de la famille ayant détruit le ressort de la vie privée, la vie publique ne saurait avoir, par contrecoup, ni activité vraie, ni force naturelle. On ne trouve ici que l'autorité du règlement et la gestion du fonctionnaire, la liberté étant remplacée par une agitation maladive, faite de théories creuses, de discours vagues, d'intrigues basses, de contraintes abusives.
Enfin, le type particulariste, qui base son organisation sociale sur la valeur propre dri particulier, établit son régime politique sur l'action et la collaboration graduée de tous les intérêts et de toutes les forces. Ces intérêts étant compliqués, il est normal de les subdiviser et de confier la gestion de chaque fraction à ceux qui la connaissent le mieux et en sont les plus rapprochés. On est donc conduit à donner à chaque groupement de la vie publique : commune, district, province, etc., une autonomie aussi large que possible. Souvent de très petits groupes d'habitants sont ainsi mis à même d'agir pour leur bien commun, ils sont invités à s'entendre pour construire une chapelle, une école, un chemin de raccordement, un ponceau. C'est leur affaire propre, et ils la règlent aussi simplement que possible, soit seuls, soit avec l'assistance, au besoin, d'un groupement plus étendu. Les choses vont de même pour la circonscription communale, où le conseil local réclame le concours de commissions de citoyens pour étudier les questions ou contrôler la marche des services. Le district et la province font de même. Et lorsque les intérêts se combinent ou s'étendent, on forme des unions temporaires entre localités. Enfin, le gouvernement pourvoit aux intérêts généraux, les seuls qui soient bien de son ressort et de sa vraie compétence. Dans ces conditions, il n'a point à se noyer dans une administration infiniment étendue et compliquée, qui comporte des détails
innombrables, variés, spéciaux,1 lointains, et tout à fait indifférents à des employés peu compétents et irresponsables. Ce régime a ses défauts, comme toute institution humaine. Mais il représente, plus que tout autre, l'exercice de l'initiative directe, de l'action personnelle du citoyen dans la vie publique. Il réalise vraiment le régime de la liberté politique, puisqu'il donne à tous les hommes capables, l'occasion déjouer un rôle dans les affaires communes, de participer à leur gestion. C'est cette infinie division du travail qui fait la force, la souplesse, l'efficacité, la grandeur de ce système de vie nationale. Aussitôt qu'on prétend l'altérer, le compliquer, le dénaturer par des interventions artificielles, le désordre apparaît. L'Angleterre nous en fournit actuellement un frappant témoignage.
Appliquons maintenant ces principes à l'étude des choses du Portugal.