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II. — LA PAROISSE

Le groupement public le plus simple est celui qui réunit, en vue d'un intérêt local très restreint, les efforts d'un petit nombre d'habitants. Ces corporations minuscules, temporaires ou permanentes, fondées soit sur un besoin commun, soit sur une préoccupation charitable, ne sont pas inconnues en Portugal. Nous avons déjà montré comment, dans les montagnes de l'extrême nord, les habitants sont dressés à l'association par les exigences impérieuses 'du milieu qu'ils habitent. Nous avons cité aussi diverses corporations spéciales, répandues un peu partout, comme les miséricordes, les sociétés de secours mutuels, etc., dont la prospérité relative montre que les Portugais pourraient faire davantage pour l'organisation de la vie locale, s'ils étaient mieux encadrés. Mais la faiblesse générale de l'organisme familial, l'insuffisance du régime du travail, la concentration des gens éclairés et aisés dans les grandes villes, font que cette nation témoigne actuellement d'une incapacité notoire à gérer directement ses intérêts locaux. Cela est aisé à constater en ana-

lysant les institutions locales dans leur fonctionnement réel.

D'une façon générale, l'administration des intérêts publics est répartie entre quatre échelons superposés : la paroisse, le concelho, le district et l'État. A première vue, cette division répond assez bien à la gradation des intérêts communs des groupes d'habitants, aussi bien qu'à l'ordonnance du contrôle administratif. Mais la réalité ne répond pas à cette première apparence. Pour bien comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de revenir en peu de mots sur les antécédents historiques.

Au cours des siècles passés, la classe supérieure a dérivé presque toute son activité vers les entreprises extérieures, et laissé à eux-mêmes les petites gens, groupés dans de gros villages et des bourgs. Il était difticile de confier à des paysans et des artisans sans traditions fortes, sans esprit public, sans expérience administrative, la gestion d'intérêts assez considérables. Aussi le gouvernement prit-il de bonne heure toutes les mesures nécessaires pour réserver à ses propres agents une autorité indiscutée et une compétence très étendue. Il n'en fut pas de même dans les montagnes du Tras-os-Montes, parce que la famille avait conservé là une organisation assez forte, et parce que les agglomérations étaient petites, et les intérêts peu compliqués, tout en restant étroitement liés aux moyens d'existence des familles. Aussi les montagnards du nord sont-ils demeurés bien plus longtemps maîtres de leur vie locale, précisément à cause du maintien de leur régime de vie privée.

Le système absolutiste fut consacré et régularisé par une loi générale de 1842, appelée code administratif. Ce régime centralisé était commandé par les circonstances, mais on aurait pu en préparer peu à peu l'évolution, en faisant appel, par exemple, à des commissions de citoyens, pour seconder les administrateurs dans leur tâche, ce qui aurait accoutumé les particuliers à la vie publique autonome, et permis avec le temps l'extension des pouvoirs des assemblées locales. Au lieu de procéder ainsi par une gradation prudente, on voulut un jour, sous l'inspiration d'idées purement théoriques, instaurer en

Portugal la liberté communale presque complète. Cette réforme fut réalisée en 1878 par la promulgation d'un nouveau code administratif. Livrés du jour au lendemain à tous les risques de leur inexpérience, les conseils locaux se laissèrent aller aux plus coûteuses fantaisies et s'endettèrent à qui mieux mieux. 11 fallut les plier de nouveau au contrôle préventif de l'administration. Le code libéral de 1878 disparut en bonne partie dès 1886. Au cours des années suivantes, profitant de ce que certaines libertés financières leur avaient été laissées, les assemblées locales, imitant du reste en cela l'exemple qui leur était donné par le parlement, dépassèrent encore, dans beaucoup de cas, leurs ressources normales. Pour mettre fin à ce gaspillage, le code de 1842 fut rétabli en 1896 d'une façon à peu près complète.

Le code administratif du h mai 1896, qui ne compte pas moins de 462 articles, détermine minutieusement le régime de la vie publique dans la paroisse et le concelho. Voici, dans ses traits essentiels et dans sa portée pratique, l'organisation qui en résulte.

La paroisse rurale, constitue une circonscription absolument fixe, établie par des circonstances généralement anciennes, et où tout est réglé et unifié par le code administratif. Elle a parfois ses écoles et ses biens propres : terres labourables ou autres, amodiées en foros ou emphythéoscs, au moins en partie. le surplus étant soit loué par parcelles, soit laissé à la jouissance commune. Les biens et intérêts de la paroisse sont gérés, d'après des règles strictement fixées, par une junte de trois membres jusqu'à mille habitants et cinq au-dessus, dont nous apprécierons le rôle tout à l'heure. La paix publique est assurée par le regedor, agent du pouvoir central, assisté de gardes, auxquels les employés du fisc prêtent main-forte à l'occasion. Les ressources du budget paroissial sont fournies d'abord par les revenus des biens, et en outre par une taxe additionnelle pouvcint aller jusqu'à 15 p. 100 de l'impôt foncier, et par quelques menues recettes, variables avec les localités. Tout Portugais domicilié dans la paroisse y participe à tous les

avantages comme à toutes les charges ; les étrangers sont exclus de certains droits : participation aux biens, élections et électorat, mais ils sont traités pour le surplus avec une large bienveillance. La gestion est remise à la junte dont il est question plus haut, siégeant sous la présidence du curé, et en présence du regedor; elle est élue par tous les citoyens majeurs, payant l'impôt direct ou sachant au moins lire et écrire. En dehors de la formalité de l'élection, le citoyen n'a aucune part à la gestion communale.

Toutefois, lorsqu'il s'agit d'augmenter les taxes locales, la décision doit être acceptée par les vingt électeurs les plus imposés. En outre, presque toutes les décisions du petit corps paroissial sont soumises à l'approbation du gouverneur civil du district, ou du gouvernement dans quelques cas. La gestion temporelle du culte est étroitement liée à celle des intérêts communaux, et le curé, président de la junte, joue le rôle de maire. En fait, l'inaction des citoyens, l'étroitesse du conseil de paroisse, l'intervention des plus imposés, le contrôle préventif de la loi, la surveillance administrative permanente, font que des paroisses importantes, comptant des milliers d'habitants, n'ont' qu'une vie locale en quelque sorte machinale, sans initiative, sans activité propre, en un mot sans liberté. En dépit du suffrage à peu près universel, la démocratie n'a aucune influence réelle sur la vie communale, qui est cependant sa sphère naturelle unique. En revanche, cette vie est souvent troublée par des compétitions purement politiques, dont l'acharnement nous apparaîtra plus tard.

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