IV. — LES GRANDES VILLES
Chacune des grandes cités forment un concelho urbain, subdivisé en paroisses, avec une chambre municipale de 9 membres (onze à Porto et quinze à Lisbonne). Les villes sont ainsi totalement isolées des campagnes, car aucun organisme intermédiaire, comme celui de la province par exemple, ne les réunit pour la discussion de leurs intérêts communs. Le plus souvent, un homme énergique et influent prend la direction de la chambre municipale urbaine, et conduit les affaires en dictateur au petit pied, car, d'une part, les citoyens disposés à s'occuper sérieusement de l'administration municipale sont rares, et d'ailleurs la loi ne leur accorde aucune influence directe; d'autre part, surtout si le président appartient au clan politique régnant, le pouvoir central lui laisse carte blanche tant qu'il ne s'écarte pas trop des règles légales. Quant aux électeurs, leur rôle se borne à une élection périodique conduite par les agents électoraux ordinaires ; il est donc réduit à presque rien, car ici les intérêts sont bien trop compliqués pour que la démocratie puisse agir utilement. Quand le président de la chambre, ou maire, est un homme intelligent, prudent, honnête, il conduit son administration urbaine convenablement, avec laide de la petite assemblée municipale. Mais ainsi tout dépend de la capacité, des qualités personnelles d'une seule individualité, ou tout au plus de deux ou trois, qui assument la direction exclusive d'un groupe très important de population, ayant des intérêts compliqués et multiples. Ce n'est pas là, évidemment, une situation normale et logique. Elle ne peut ni assurer la bonne gestion des affaires municipales, au moins de façon suivie et permanente, ni préparer un nombre suffisant de bons administrateurs, ni amener les citoyens à s'intéresser à leurs affaires communes. Comme les gens intelligents et éclairés sont nombreux dans les grandes villes, cette situation ne donne pas des résultats aussi mauvais qu'on pourrait le craindre au premier
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abord, mais ses inconvénients n'en sont pas moins sensibles: nous allons le constater par quelques indications de détail.
La ville de Lisbonne compte actuellement, dans l'immense périmètre délimité par le mur d'enceinte de l'octroi, environ 360.000 âmes. En 1880, c'est-à-dire il y a trente ans, on estimait sa population à moins de 250.000 habitants. Cette cité est doncen voie de rapide développement. Ce fait provient d'une extension notable, dans la capitale, de l'activité commerciale et industrielle. Ce n'est pas que la région soit spécialement favorable à l'industrie : elle est fort pauvre en matières premières, et son agriculture elle-même donne assez peu. Les industries nouvelles sont principalement celles qui se rattachent au bâtiment, à l'alimentation ou au vêtement, ou encore des ateliers de réparation et d'entretien. Les autres villes du royaume sont loin d'avoir crû dans la même proportion, à l'exception de Porto, et aussi de la petite cité de Sétubal, enrichie par l'industrie des conserves de sardines et l'exportation des fruits. Lisbonne possède undes plus beaux ports du monde. [Praticable à toute heure, il est d'une sécurité absolue ; les quais, construits récemment par une société française, bordent la rive nord sur une longueur de k kilomètres ; ils portent des voies ferrées, des hangars, des entrepôts. Tout cela, ou presque, a été établi aux frais de l'État. La ville, principale intéressée, n'a fait que bien peu de chose par elle-même.
Étagéeen amphithéâtre, Lisbonne a été rebâtie après le tremblement de terre de 1755 dans un style assez monotone. Les vieux quartiers ont souvent des rues étroites, escarpées, parfois même en escaliers; les quartiers neufs, au contraire, sont largement percés d'avenues plantées d'arbres. On y voit de belles constructions, et çà et là des villas, qui affectent souvent des formes bizarres, rappelant les bungalows de l'Inde, les pagodes chinoises, les vérandas tropicales, etc. Ce sont les habitations des émigrants enrichis, revenus au pays et désireux de frapper l'imagination de leurs concitoyens par l'originalité de leurs goûts et l'éclat de leur luxe. Dans son ensemble, avec ses magasins nombreux, ses rues toujours pleines d'une foule gaie, paisible et affable, ses belles échappées de vue sur le fleuve et surles montagnes
de la rive méridionale, cette ville laisse une impression agréable et sympathique, due pour une notable part au goût éclairé de ses édiles, qui s'attachent d'une façon particulière à l'embellissement de leur cité, alors qu'ils semblent moins pénétrés de ses intérêts économiques.
Il existe autour de la capitale des régions fertiLes; cependant l'approvisionnement de Lisbonne laisse à désirer. Cela tientpour une part à la médiocre organisation de la culture et à l'apathie des producteurs, qui n'aiment guère à se déranger ; ils font ainsi la fortune de quelques gros commissionnaires, qui monopolisent la vente des légumes et des fruits, et peuvent ainsi établir les prix presque à leur guise. Celte situation est aggravée parles mesures artificielles que nous avons déjà signalées, et qui tendent à renchérir le pain et la viande *. Les étaux de boucherie créés par la ville lui ont causé, parait-il, depuis 1877, une perte sèche de plus de 3 millions de francs qu'il a fallu récupérer par l'impôt. Les octrois et la douane agissent de leur côté pour entretenir la cherté des vivres, tissus, etc.
Les logements sont d'un prix relativement modéré, mais ils sont aussi d'une simplicité extrême et trop souvent privés de toute commodité et même de salubrité'. Une loi permet l'inspection des maisons pour en surveiller la construction et la disposition, mais elle est mal observée. Aussi, bien que la ville soit assez proprement tenue, pourvue d'une eau de bonne qualité, et que son atmosphère soit purifiée par des brises marines, la santé générale delà classe ouvrière est plutôt médiocre. La mortalité infantile est grande, l'anémie et la tuberculose font beaucoup de victimes.
L'étranger est toujours surpris, en visitant Lisbonne, de constater l'étonnant mélange de la population. Sauf dans les quartiers neufs, on aperçoit souvent des masures sordides adossées à des demeures somptueuses; ce fait provient sans doute des nécessités résultant autrefois de l'existence d'une enceinte fortifiée. Les relations entre les diverses classes sont, du reste, faciles et
l. V. dans noire deuxième partie, les indications données à ce sujet dans le chapitre consacré à la culture dans le centre.
toujours courtoises, cordiales même. Bien que les rues soient presque toujours encombrées dune véritable foule, car les Portugais vivent beaucoup en plein air, les cas de trouble et de désordre sont rares. En outre, cette population est remarquablement bienveillante, serviable et probe.
L'eau est fournie par une compagnie privilégiée, qui a capté des sources à 35 kilomètres de la ville; le prix est d'environ 1 fr. 10 par mètre cube, plus 0 fr. 60 par mois pour location de compteur. Le service n'est pas toujours très régulier. Le gaz et l'électricité sont aussi fournis par une société munie d'un monopole de quatre-vingt-dix-neuf ans. Le gaz est vendu 0 fr. 25 pour l'éclairage, 0 fr. 20 pour le chauffage. 11 est fabriqué avec du charbon anglais (Newcastle), qui a coûté 29 fr. 50 la tonne en 1909. Le coke est vendu à l'industrie 2 fr. 75 les 100 kilos, au commerce 4 fr. 40 et aux petits consommateurs 5 fr. 50. L'électricité, produite par la vapeur, coûte cher; cependant la consommation augmente. Une société étrangère a établi un bon réseau de tramways électriques.
Nous savons par les monographies reproduites dans la quatrième partie de ce travail que les ouvriers de Lisbonne ont une existence assez difficile. Cependant beaucoup d'entre eux se rendent le dimanche dans les environs, en famille, pour passer l'après-midi dans les cabarets suburbains. Cela n'a pas de conséquences graves au point de vue de la paix publique, car Lisbonne est une des capitales les plus tranquilles et les plus sûres de l'Europe, mais il en résulte une dépense inutile, qui souvent aggrave la misère. Aussi la mendicité, surtout enfantine, sévitelle avec une déplorable intensité. Cela tient d'abord à des misères trop réelles, mais aussi à l'intervention d'entrepreneurs qui exploitent l'enfance, et à une indifférence regrettable des parents en matière d'éducation. D'ailleurs, les pauvres ne restent pas sans secours, car le Portugais a bon cœur et la main facilement ouverte. Des associations nombreuses font visiter les malades, distribuent des secours, du lait pour les enfants du premier âge; des dispensaires médicaux ont été établis, quatre hôpitaux civils reçoivent les malades, et la reine Amélie a fondé
ud sauatorium spécial pour les tuberculeux. La Santa Casa da Misericordia, institution nationale, joue ici comme partout son rôle généreux. Ce sont là de belles œuvres privées, leur succès et leurs services constituent des exemples dont on devrait s'inspirer davantage. Enfin les bureaux de police donnent en cas de besoin des secours urgents. Peut-être pourrait-on regretter cpue tous ces efforts ne sont pas suffisamment coordonnés, faute de ce sentiment général d'ordre, de méthode, de tradition, qui fait toujours défaut chez les sociétés désorganisées.
Au milieu de cette population concentrée et composée d'éléments divers et hétérogènes, la moralité est médiocre, sans être franchement mauvaise. La précocité extrême des jeunes gens aggrave le mal. Aussi la religion est-elle ici en pleine décadence, comme dans toutes les villes un peu importantes du pays. La position du clergé devient ainsi difficile, pour des raisons que nous avons expliquées en détail. Une autre cause encore contribue à troubler les esprits. La vie politique est plus active dans la capitale que partout ailleurs, car les intrigues se nouent et se dénouent avec rapidité autour du gouvernement et des Chambres. Le public y assiste en spectateur par l'intermédiaire des journaux, et ne se passionne que trop pour ces luttes stériles. Diverses tentatives ont été faites pour embrigader les ouvriers dans des clans variés, principalement dans les groupes socialistes. Mais ces combinaisons n'ont pas encore une bien grande portée, et. au fond, la foule se montre assez sceptique, non sans raison. Les mouvements révolutionnaires qui ont agité Lisbonne il y a peu de temps n'avaient pas, en réalité, des racines bien profondes, et ils ont été l'œuvre des politiciens agitateurs de toutes nuances, et non pas du peuple luimême1. Au fond, la population subit avec docilité la pression d'un gouvernement très bureaucratique. L'expérience lui a prouvé qu'elle ne pouvait guère faire autrement, faute d'un esprit public solidement fondé sur une forte organisation de la vie privée.
1. Nous rappelons que ceci a été écrit bien avant le 5 oclobre. On verra plus loin pourquoi nous n'y avons rien changé.
L'administration locale est remise à une petite Chambre municipale de quinze membres, élus au suffrage quasi universel. Cette assemblée et son président assument la lourde charge de régir les intérêts compliqués de cette grande ville, et ils le font avec assez de liberté d'action, car si la loi leur impose un programme strictement réglé, le gouvernement use en général très discrètement de ses pouvoirs d'intervention et de contrôle. Mais on voit immédiatement le vice capital du système. Entièrement basé sur le type représentatif, il concentre toutes les affaires municipales entre un très petit nombre de mains, et ne laisse aux autres citoyens aucune action sérieuse sur la gestion de leurs intérêts locaux. On ne trouve là ni comités secondaires, partageant et allégeant la charge de la Chambre municipale, ni initiative, ni contrôle des citoyens. Si le président est un homme de valeur et d'autorité, il dispose d'un pouvoir quasi absolu, sinon, c'est l'anarchie, et l'intervention active du pouvoir central devient indispensable. Les rapides indications qui précèdent nous ont montré que l'administration de Lisbonne, ainsi réduite à une sorte de directoire dictatorial, reste dominée par des théories économiques et des procédés fort discutables.
Les choses vont-elles de même dans la seconde ville du royaume, Porto? Cette cité, assise dans une position admirable, à quelques kilomètres de l'embouchure du Douro, réunit toutes les conditions favorables au développement commercial et industriel. Une vaste région très fertile l'avoisine, et son action s'étend jusque sur une partie des plateaux espagnols. Par son fleuve, elle est en communication directe avec les colonies et avec les pays qui sont les pourvoyeurs ordinaires ou les meilleurs clients du Portugal. Nous verrons bientôt que les habitants de Porto n'ont pas su profiter de ces avantages dans toute la mesure possible. La ville est bâtie sur la rive droite; sur la rive gauche, plus près de la mer, on aperçoit les entrepôts de Villa Nova de Gaya, où sont concentrées les expéditions maritimes,' une belle et longue avenue relie la cité au nouveau port, dont nous reparlerons. Grâce à de bonnes routes et aux chemins de
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fer, l'approvisionnement de la ville est facile, niais comme elle est entourée d'un double octroi, celui de l'État et celui de la municipalité, le prix de la vie est augmenté d'un bon tiers, sinon plus. Cependant il est moins élevé qu'à Lisbonne.
Au début du xixe siècle, Porto ne comptait pas plus de 80.000 âmes. Vers 1850, elle avait atteint le chiffre de 100.000, nombre porté à 140.000 en 1880, et aujourd'hui à 172.000 environ. Porto a donc progressé grâce surtout au développement de son industrie, qui aurait pu être bien plus considérable si l'organisation de la race avait suffi à la tâche. La population est paisible et laborieuse; souvent les familles sont fort pauvres, et vivent dans des ruelles rendues malsaines par l'entassement, le défaut d'hygiène et l'humidité du climat. Ici encore l'éducation est faible, l'enfant manque facilement l'école, court la rue et mendie volontiers. Parmi la classe aisée, le type de l'enfant gâté est fréquent ; les jeunes gens montrent un goût médiocre pour le travail soutenu et se portent volontiers vers les carrières libérales, vaguement pratiquées; on se retire tôt des affaires pour vivre de ses rentes, aussi est-il assez rare de voir le fils succéder au père à la tête d'une entreprise.
Ce médiocre régime social a permis aux gens du dehors de prendre une bonne partie du mouvement des affaires. Ainsi la métropole du nord a conservé le quasi-monopole du commerce des vins de son riche bassin; mais ce commerce est entre les mains d'un bon nombre de maisons anglaises, qui ont pris le plus large débouché, c'est-à-dire le marché anglais, ne laissant guère aux maisons portugaises et à la compagnie privilégiée que les colonies et le Brésil. Or, nous le savons, une race, qui se laisse facilement distancer dans le domaine du travail, ne saurait montrer une large aptitude à conduire ses affaires publiques.
La lourde tâche d'administrer cette grande cité incombe à une chambre composée de onze membres seulement qui font souvent de bonnes choses quand ils ne sont pas trop divisés par la politique. Mais cette organisation est bien insuffisante pour
gérer des intérêts aussi complexes. A côté de cette petite assemblée représentative, il existe à Porto une riche association industrielle et commerciale, qui s'est fait bâtir un véritable palais, à la fois Bourse, tribunal et école de commerce, centre de réunion, bibliothèque, etc. Mais cette association n'a qu'une médiocre activité et ne rend pas les services qu'on pourrait en attendre. Un exemple va nous montrer l'insuffisance de cette vie locale énervée par les défauts de l'organisation sociale de la race. Nous avons dit que l'estuaire du Douro n'est pas accessible aux navires à grand tirant d'eau, ce qui compromettait l'avenir de Porto. On réclamait donc un port en eau profonde. Mais, au lieu d'entreprendre eux-mêmes cette œuvre capitale, les gens de Porto ont préféré laisser l'État s'en charger. Un emplacement fut choisi à l'embouchure d'une petite rivière, située un peu au nord du Douro, et une maison française enferma entre la terre et deux digues en enrochements un morceau de mer de 80 hectares, dont 40 en fonds de plus de 8 mètres. Vingt-trois millions furent ainsi dépensés, puis on laissa l'affaire en suspens. On se rendit compte alors que le nouveau port, qui n'avait ni quais, ni entrepôts, ni outillage, se trouvait déjà insuffisant, que, du reste, il était peu sûr par les gros temps, et qu'en outre, le commerce était peu disposé à y transporter ses magasins, installés à Villa Nova. Enfin, le port n'était relié au réseau ferré que par un chemin de fer à voie étroite, sorte de boyau bien insuffisant. Il est certain que, si Porto avait su faire ses affaires elle-même, par sa propre initiative et ses seules forces, comme tant d'autres villes maritimes, le résultat eût été tout autre. Tel est l'effet d'une notoire insuffisance de la vie municipale; elle entraîne l'intervention nécessaire de l'État, et celui-ci fait médiocrement des choses qui ne sont pas naturellement de son ressort1. Ajoutons que, si les grands services publics fonctionnent depuis quelques années d'une façon digne d'une grande cité commerçante, ils laissent cependant apercevoir encore la même faiblesse. Ainsi, ce sont des sociétés étrangères qui, au cours des dix ou douze der-
1. L'une des digues, entamée par le flot, était percée d'outre en outre au printemps de 1909 et menacée d'une totale destruction, faute d'entretien régulier.
nières années, ont développé et complété l'installation du gaèf, construit une station centrale d'électricité, creusé un réseau d'égouts, capté, amené et distribué les eaux d'un affluent supérieur du Douro. Une compagnie portugaise a établi de bons tramways électriques, initiative que nous notons avec plaisir. 11 convient d'indiquer également que Porto possède quelques bons hôpitaux, hospices et asiles et que, ici comme à Lisbonne, la charité publique et privée rivalisent pour soulager les maux de la population ouvrière ; ce noble zèle ne peut malheureusement pourvoir à tout, ni surtout remplacer les ressources crue fournirait une plus grande activité du travail. La criminalité est assez faible, grâce à la douceur du caractère national et à l'honnêteté traditionnelle de la population. En revanche, les mœurs sont trop souvent relâchées, la séduction et l'abandon ne rencontrent ni la répression légale, ni la réprobation publique méritée par ces faits. La prostitution atl'ecte des proportions regrettables. Le sentiment religieux est d'ailleurs très affaibli ici comme à Lisbonne, et la politique y sévit également, sous l'aspect d'un esprit frondeur qui tient plus à l'indiscipline des caractères, fruit d'une éducation faible, qu'à un véritable esprit public. Tout ceci appelle au plus haut degré l'attention des hommes réfléchis, car il en résulte un grave danger pour l'avenir de Porto, menacé par la concurrence victorieuse de la capitale.
Nous avons signalé à diverses reprises la tendance des municipalités à confier à des sociétés étrangères l'installation de leurs grands services : eau, gaz, électricité, etc. On relève déjà, cependant, une propension à prendre en régie directe ces exploitations, faisant ainsi ce que l'on a appelé, improprement d'ailleurs, du socialisme municipal. Ce procédé n'est pas sans danger dans un pays où la vie locale est si restreinte, et où les influences politiques sont si puissantes. A un autre point de vue. il est intéressant de savoir si. comme entrepreneurs industriels, les municipalités exercent un patronage meilleur que celui des particuliers. Un rapide précis monographique va nous renseigner à cet égard.
Antonio Abranches Machado, âgé de 37 ans, et sa femme, qui
en a 3G, sont nés dans les environs de Coïmbra. Mariés depuis une quinzaine d'années, ils ont eu neuf enfants, dont quatre sont morts en bas âge; les cinq survivants ont de six mois à treize ans. Machado est serrurier de son métier, et il a travaillé d'abord comme tel chez divers patrons. Il y a quelques années, la municipalité, composée de sept membres et présidée par un professeur de la faculté de droit, homme entreprenant et énergique, décida d'exploiter en régie l'usine à gaz. La direction en fut confiée à un chimiste français, M. Ch. Lepierre, professeur à l'Ecole professionnelle, chef des travaux du laboratoire microbiologique de l'Université. Machado entra alors au service de cette usine, pour travailler aux installations nécessaires pour la distribution du gaz. Il gagne 500 r., ou 2 fr. 75 par journée de 10 heures, soit environ 825 fr. par an, pour un travail régulier de 300 jours. Sa femme emploie les quelques heures laissées libres par le ménage et les soins nécessités par les enfants, à des travaux de broderie, qui lui rapportent en moyenne 120 francs par an. La famille n'a pas d'autres ressources. L'aîné des enfants. Julio, est entré en apprentissage chez un ferblantier, qui lui donnera pendant la seconde année un petit salaire de 0 fr. 66 par jour. Ce sera déjà un appoint fort utile, montrant une fois de plus qu'une famille ouvrière réalise véritablement une épargne en élevant beaucoup d'enfants.
Ce ménage habite, dans la basse ville, un rez-de-chaussée composé d'une cuisine et de trois chambres, dont la plus vaste mesure 3 mètres de côté et 2m50 de hauteur de plafond. Ce pauvre logis ouvre sur une rue étroite, sombre, humide et malodorante. Le mobilier qui le garnit vaut à peine 4-0 milreis (220 fr.), linge et vêtements compris. Chacun possède un vêtement décent pour le dimanche; les habits de travail sont faits d'une simple cotonnade, et les enfants sont vêtus d'ordinaire, sommairement, au moyen des défroques données par des voisins plus aisés. L'ordre et la propreté laissent à désirer; sans l'habitude de blanchir périodiquement les maisons au lait de chaux, et la possibilité de vivre beaucoup au grand air, la population très concentrée de ce pays serait bientôt décimée par les
contagions. On peut dire que la plupart des familles ouvrières des villes sont incessamment guettées par la tuberculose, cela d'autant plus que leur alimentation est réduite au minimum. Les Machado vivent de soupe maigre, de pain de maïs, de légumes et de poisson salé; ils ne mangent de la viande qu'une fois par mois, et le père seul boit un peu de vin. Encore arrive-t-il souvent que la quantité d'aliments ne suffit pas pour contenter les appétits. Sous un climat plus rude, ce régime, serait intenable; ici, il diminue tout au moins l'énergie musculaire et la force de résistance des individus.
Si étroit que soit son mode d'existence, cette famille ne peut guère équilibrer ses recettes et ses dépenses qu'en se privant. La nourriture lui coûte par an 670 francs, l'entretien 100 francs, le loyer aussi 100 francs; il faut ajouter environ 50 francs de frais divers dont 11 fr. 10 pour l'impôt direct; soit un peu plus de 900 francs. L'ouvrier ne dépense presque rien hors de chez lui et fume très peu. Tout besoin imprévu soulèverait un problème insoluble, si la caisse de l'usine ne consentait de petites avances, qu'elle récupère ensuite sur le salaire. Mais il faut alors économiser sur la nourriture, c'est-à-dire contracter alliance avec la faim, pour faire face à la nécessité.
Malgré tout, la santé moyenne des Machado, comme celle de leurs voisins, est plutôt bonne. Cela tient d'abord à la sélection opérée par la forte mortalité infantile ', et ensuite à la rareté des tares héréditaires les plus dangereuses, comme la syphilis et l'alcoolisme.
L'ouvrier fait partie d'une société de secours mutuels à laquelle il a versé par petits acomptes un droit d'entrée de 7 fr. 80, et il paie 0 fr. 33 par semaine pour recevoir, en cas de maladie. 1 fr. 10 par jour et les soins médicaux. Les sociétés de secours mutuels de Coïmbra se sont groupées pour établir à frais communs une pharmacie qui leur fournit les médicaments à prix réduit.
Nous avons vu déjà que l'usine fait à ses ouvriers des avances
l. La ville de Coïmbra alloue de petits secours aux familles pauvres qui ont des enfants en bas âge.
remboursables. En outre, la municipalité a établi et subventionne à leur profit une caisse de retraite, à laquelle chacun verse l'équivalent d'une journée de travail par mois. Tout ouvrier municipal peut ainsi s'assurer à 60 ans une petite pension. C'est là un louable essai de patronage, mais le résultat est encore bien minime, car un bon nombre d'ouvriers, comme Machado. sont dans l'impossibilité de payer régulièrement la cotisation prévue, D'autres se méfient et hésitent à confier à l'administration un argent si difficile à économiser. Aussi, sur 60 ouvriers du gaz. 15 seulement étaient inscrits à la caisse en 1909.
On voit par cet exemple que la condition des ouvriers municipaux n'est pas sensiblement différente de celles de leurs camarades de l'industrie privée. Il ne saurait, du reste, en être autrement, car si les administrations publiques voulaient faire à leur personnel une situation exceptionnellement favorable, elles jetteraient sur le marché du travail, aux frais des contribuables, des éléments de revendications, de conflits, de troubles, très dangereux pour les intérêts privés, la paix des ateliers et même celle delà rue. Elles peuvent seulement essayer d'améliorer cette situation au moyen d'un patronage bienveillant et éclairé. Mais ce patronage collectif est nécessairement réglementaire, raide. peu apte à se plier aux besoins divers des familles. On voit par là quelles sont les complications et les difficultés de la régie directe des services industriels par les municipalités, ou par l'Etat lui-même, — nous en savons quelque chose en France. Ces inconvénients sont d'ailleurs d'autant plus sensibles, si les organismes de la vie publique, constitués d'une façon défectueuse, manquant d'une base solide, ne peuvent compter sur la collaboration active et désintéressée d'un bon nombre de citoyens instruits et indépendants.