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II. — LES SERVICES PURLICS ET LES FINANCES

Pour apprécier la valeur d'un régime gouvernemental, on trouve deux échelles de comparaison très précises : d'abord dans les œuvres d'utilité publique qu'il a créées, et ensuite dans l'état de ses finances. Les premières témoignent de la valeur pratique de son action; les secondes de l'habileté, de l'intégrité et de la prévoyance de sa gestion. Au cours de cette étude, nous avons eu l'occasion de constater bien des fois que le pouvoir central n'avait réalisé que dans une bien faible proportion les entreprises d'utilité publique réclamées par les nécessités modernes. Il est indéniable qu'à ce point de vue la situation du Portugal est inférieure à ce qu'elle pourrait être. Les moyens de communication sont encore très restreints. Les forces naturelles sont presque totalement négligées. L'instruction publique reste manifestement insuflisante à tous les degrés. L'outillage militaire est faible. Les colonies sont pour la plupart fort peu développées. En un mot, les forces nationales sont loin de trouver dans le gouvernement l'auxiliaire vigilant et actif, qu'il devrait être. Il serait d'ailleurs injuste de méconnaître ce qui a été accompli depuis un demi-siècle dans l'intérêt commun. Nous avons signalé, chemin faisant, les progrès réalisés dans la vicinalité, les chemins de fer, les ports, les écoles, etc.; dans les colonies même on a fait quelques tentatives sérieuses pour favoriser les exploitations des richesses naturelles. Mais il est établi qu'en toutes choses le résultat est resté bien au-dessous des besoins du pays et des sacrifices qui lui ont été imposés. Aussi, en étudiant en toute bonne foi celte nation sympathique, l'observateur ne peut se défendre d'un profond sentiment de tristesse en constatant le retard considérable qui la laisse en arrière

des peuples du nord, au triple point de vue de l'activité économique, de l'outillage général et de l'organisation politique. Évidemment, la principale cause de ce retard, c'est la désorganisation sociale dont nous avons relevé tant de fois les symptômes. Il en résulte une insuffisance notoire de la race dans la conduite de sa vie privée, spécialement du travail; de là découlent tout naturellement, d'un côté, le retard économique, de l'autre, le désordre politique. Dans ces conditions, et en dépit des bonnes volontés fréquentes, des dépenses considérables, le gouvernement ne réussit pas à remplir pleinement sa fonction. Il est à la fois trop chargé d'attributions de détail, et mal contrôlé.

L'état des finances du Portugal n'est pas plus satisfaisant que celui des œuvres d'utilité publique. Depuis des siècles, l'ordre et l'économie ont été, en général, le moindre souci du gouvernement portugais. Tant qu'il eut à sa disposition les trésors si aveuglément arrachés aux colonies, il dépensa au hasard et sans compter. Lorsqu'il eut perdu ses sources principales de revenu, le gaspillage continua, mais cette fois aux dépens de la nation elle-même. Après la terrible crise qui dura pendant tout le premier tiers du xix' siècle, la situation du Trésor fut très critique, car le pays, abandonné et presque ruiné, ne pouvait payer que des impôts très faibles, alors qu'il supportait déjà une dette assez lourde. Depuis lors, sans marcher à souhait, les choses se sont améliorées.

La nation a réussi à payer des impôts élevés, et comme le chiffre de la population a grossi considérablement, le revenu public a crû en proportion. Mais, comme le remarque M. Anselmo Vieira dans un très bon ouvrage1, si les recettes du Trésor ont augmenté d'après une progression arithmétique, les dépenses ont suivi une progression géométrique.

Depuis plus de cinquante ans, le budget de l'État n'a pour ainsi dire jamais connu l'équilibre. A de rares exceptions près, chaque compte annuel s'est soldé en déficit, et l'insuffisance a

1. A Queslào fiscal e as Finanças Portuguezas. Lisbonne, 1905, 1 vol. in-8°.

généralement dépassé 25 p. 100 des recettes en moyenne. Dans un rapport présenté à la Chambre des députés en 1897, un membre de cette assemblée évaluait le total des insuffisances pour la période 1851-1896, soit en tout quarantecinq ans, à une somme de près de 280 millions de milreis, ou environ 1 milliard 350 millions de francs, qu'il avait fallu demander au crédit. En 1892, la situation se trouva si désespérée, que le gouvernement ne vit pas d'autre moyen d'alléger ses charges que de réduire arbitrairement de 30 p. 100 l'intérêt de sa dette. En outre, il imposa aux fonctionnaires publics une taxe extraordinaire sur le montant de leurs traitements et créa toute une série d'impôts nouveaux, dans le but de procurer au budget cet équilibre toujours rêvé, jamais atteint. Malgré de si lourds sacrifices, le gouffre est resté ouvert; d'année en année il se creuse davantage, les découverts s'accumulent, la dette flottante grossit, et le danger grandit avec elle1. En 1890, le Trésor avait une dette consolidée de 575 millions de milreis (3.165 millions de francs). En 1907, malgré la réduction forcée de 1892, le chiffre du passif était de 722 millions de milreis (tout près de ï milliards). En outre, la dette flottante approchait de 400 millions de francs 2.

En comparant le mouvement de la dette portugaise avec celui des engagements des autres pays, on trouverait, en général, une grande différence3. Cependant ces pays ont réalisé des travaux ou des réformes considérables, certains ont eu à supporter des guerres longues et onéreuses. Le Portugal, au contraire, n'a traversé depuis 50 ans aucun conflit grave ; son effort inté-

1. En 1907, on a essayé de renforcer le contrôle administratif en le confiant au directeur de la comptabilité, qui doit confronter les crédits avant d'autoriser les ordonnancements. Celte mesure partielle est bien insuffisante. L'exercice court du 1er juillet au 30 juin, avec règlement immédiat.

2. En 1851, la dette consolidée s'élevait à 45o millions de francs environ.

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