‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

RÉPONSE AUX OBJECTIONS CONTRE l'aUTORITÉ IME LA RAISON TIRÉES DES CONTRADICTIONS DES MÉTAPHYSICIENS , DES ANTINOMIES DE KANT ET DE SA THÉORIE SUR LA VALEUR PUREMENT SUBJECTIVE KS LOIS DE l'eNTENDEMENT.

Une certaine école presque aussi ancienne que la philosophie, représentée chez les Grecs par Pyrriion et tes disciples , et au H"^ siècle de notre ère , par Sextns-rEmpirique, par Hennias et autres, a toujours pris à tâche de décrier la raison; lui reprochant la Tariabilité et la multiplicité de ses systèmes qui n^aboutissent qu'à se réfuter les uns les autres. De nos jours, cette école s'appelle TÀntirationalisme ou le Traditionalidine. Au temps de Descartes, elle avait pour organes Hobles et Gassendi ^ qui déniaient à la raison la puissance de prouver qu'il exista; une âme et un Dieu , allégoant que ces vérités sont du domaine exclusif ^e la foi. Elle crojait par là mieux sau-vegardec les intérêts du dogme, et cependant elle faisait tout le contraire ; car avant de croire à la parole du Verbe

incarné, il faut croire en Dieu. Et qui nous y fera croire si ce n'est la raison naturelle? En refusant à la raison la puissance de prouver Tàme et Dieu, on donne gain de cause à Tincrédulité qui se réfugie derrière cette prétendue impuissance comme derrière un rempart inexpugnable. Et c'est précisément ce que font les positivistes. € La stérilité des études métaphysiques (œuvres de la raison), dit M. Comte {Philosophie positive, vol. 3, p. 764), n'est-elle pas tout-à-fait mise en évidence par les contentions perpétuelles des divers métaphysiciens , argumentant encore depuis Platon sur les premiers éléments de leur prétendue science?]» <i Et depuis tant de siècles, ajoute M. Littré {Paroks de philosophie positive, p. 17), que les génies les plus profonds agitent ces questions insolubles (Fàme et Dieu), elles n'ont pas fait un pas. Le fonds même est toujours en débat comme le premier jour, ce qui est le plus sûr indice de l'inanité de leurs recherches. }»

Pour être plusieurs fois séculaire , ce reproche adressé à la philosophie , fille de la raison , n'est pas plus fondé pour cela. Où sont, en effet, ces systèmes innombrables qui épouvantent les faibles et quelquefois les forts par la difficulté de discerner le véritable si tant est qu'il y en ait un ? J'ai beau les chercher, je ne les trouve pas. Y a-t-il jamais eu en philosophie d'autres questions à résoudre que cellesci : Existe-t-il une ftme , un Dieu , des devoirs , une vie future ? Et à ces questions quelle réponse a-t-on fait ? L'humanité n'en a fait qu'une seule et les grands philosophes aussi. Les Platon et les Aristote; les Plotin et les Proclus ; les Descartes et les Leib^itz ; Iqs Newton et les Kant, d'accord avec tous les peuples, ont répondu : Il y a une Ame et un Dieu, des devoirs et une vie future. Quel-

ques petites voii dissidentes ont dit : Non ! — Epicnre chez les Grecs; Helvétios, d'Holbach, Lamétrie, Dnpuy^ Yolney, dans le siècle dernier et les positivistes de nos joars. En réalité , il n'y a jamais eu et il n'y aara jamais que deax systèmes : le spiritualisme et le matérialisme. Le scepticisme y à proprement parler , n'est pas un système ; car il n'est pas une doctrine. C'est une défaillance de la pensée en présence de ce fantôme imaginaire que l'on appelle la multiplicité infinie des systèmes.

Le désaccord^ que Ton signale entre les chefs de la doctrine spiritnaliste, Platon , Aristote , Descartes , Leibnitz et Kant^ ne porte pas sm* le fonds, ainsi que le prétend M. Littré ; il ne tourbe que sur des questions accessoires, ou sur des différences de méthodes, dans la démonstration des mêmes vérités. — Descartes prouve l'ftme et Dieu autrement que ses devanciers. Leibnitz de même. Kant, de son côté , s'est frayé aussi une route nouvelle , et parce qu'il a trouvé à redire aux travaux de ses prédécesseurs , qu'il a accusés d'être insuffisants, les positivistes ont cru avoir trouvé en lui leur chef de file. Platon et Aristote ont aussi leur manière particulière de justifier la croyance à Tâme et à Dieu. Mais en quoi cette diversité de méthodes affecte-t-elle le fonds de la doctrine ? A-t-on jamais dit qu'il y avait autant de géométries que de géomètres, parce qu'ils démontrent différemment les mêmes théorèmes? Quel inconvénient y a~t-il à ce que les démonstrations d'Euclide aient été remplacées par de plus simples, de plus courtes ou de plus rigoureuses? N'est-ce pas, au contraire, un progrès? Eh bien! il en est de même en philosophie. Les dissidences des philosophes spiritualistes portent ou sur la différence des démonstrations, ou sur

Torigine des idées , ou sur le plus ou moins grand nombre des facultés de Tàme^ ou sur leur plus ou moins d'étendue. Ils n'entendent pas tous la liberté , la raison , rinteliigence , de la même manière ; mais tous admettent une raison, une liberté, une intelligence. Youdrait-on, par hasard, qu'ils ne fissent que se répéter les uns les autres dans l'étude d'un être aussi complexe que Thomme ? Les premiers observateurs ont saisi quelques-unes des faces de l'âme ; ils ne les ont pas épuisées. Leurs successeurs ont ajouté leurs propres aperçus à ces premières découvertes; et à l'heure qu'il est, l'âme est beaucoup mieux connue que du temps de Thaïes et de Pythagore , et que du temps de Platon et d'Aristote, sans qu'on puisse dire que l'étude en est achevée ; elle ne s'achèvera pas de sitôt ; la science de l'âme est progressive comme toutes les autres, mais le malheur veut que les artisans de ce progrès commettent habituellement une double faute : la première de déprécier outre mesure les travaux de leurs prédécesseurs; la seconde d'exagérer le mérite des leurs. A les entendre , eux seuls ont tout fait : ils ont renouvelé la face de la science, ils l'ont refaite en entier ; tandis qu'en réalité ils n'ont fait qae continuer une œuvre depuis longtemps commencée et aujourd'hui beaucoup plus avancée. Us ont apporté leur pierre au monument; ils ont contribué à agrandir la science : là se borne leur tâche. Il ne faut donc pas prendre au sérieux les critiques des philosophes à l'égard les uns des autres ; elles manquent d'impartialité ; mais le temps met chaque chose à sa place , et la science continue à s'étendre en profitant des recherches de tous. Les antinomies de Kaut ne prouvent pas plus contre la raison que les prétendues contradictions des philosophes.

Ce qu'on appelle de ce nom , c'est tout simplement les thèses et les contre-thèses du spiritualisme et du matérialisme ; thèses et contre-thèses que Kant déclare impuissantes à se vaincre les unes les autres^ et, par leur équilibre, enlever à la raison pure ou spéculative, mais non pas à la raison pratique, tout droit à notre confiance. Ces thèses ei antithèses, les voici : Il y a des substances simples ; il n'y en a pas. — Il y a des êtres libres ; il n'y en a pas. — Le monde a commencé ; le monde n'a pas commencé. — Il existe un être absolument nécessaire, cause du monde ; cet être n'existe pas.

En mettant ces thèses et ces antithèses sous forme de problème, on éprouve un grand embarras à les résoudre si on les aborde à priori à Taide de la raison que Kant appelle la raison pure. Il n'en est pas de même si on prélude à l'examen de ces questions générales par l'examen de la question particulière. Sommes-nous, oui ou non, des êtres libres ? A cette question de fait, la conscience répond sans hésiter que la liberté est une de nos facultés , de nos premières facultés. Et la raison raisonnante ou spéculative intervenant aussitôt nous dit que nul ne s'étant donné à lui-même la liberté qu'il possède , il doit exister quelque part une liberté supérieure à la nôtre , une liberté qui implique un être absolument libre , lequel est Dieu. — De même pour le problème des substances, le sens intime nous atteste à tous que nous sommes un centre où viennent aboutir toutes les sensations , d'où sortent toutes les volitions , et que ce centre qu'on appelle je ou moi , sans cesse modifié , se reconnaît le même sous chacune de ses modifications, et dans cette unité ou ^n^m^f^ trouve la preuve de sa spiritualité : nous sommes donc des substances

simples. Mais cette substance que nous sommes ne s'est pas faite elle-même. Elle en présuppose et en démontre une autre ^ la première et la plus ancienne de toutes , qui est Dieu. Il y a donc au moins deux substances simples : TAme et Dieu.

De même pour la question de Torigine du monde : avant de faire aucun raisonnement, avant d'appliquer la raison pure y il faut reconnaître , comme dit Pascal , que cet univers y tout grand qu'il est , ne sait pas qu'il est univers ; que ce n'est pas lui qui s'imprime les mouvements qu'il exécute ; il manque donc de deux choses : la pensée et l'activité personnelle ; mais ce double manquement est une double limite : et ces deux limites en impliquent une troisième qui est la limite dans la durée, laquelle se confond avec le commencement dans l'existence. Donc l'univers a commencé d'exister ; et s'il a commencé d'être , il a reçu l'existence d'un être antérieur et supérieur, d'un être éternel et nécessaire qui est Dieu. C'est ainsi que par un simple changement de méthode , on résout sans effort les quatre problèmes précités. Kant n'avait pas vu qu'il faut à la raison pure des données premières pour pouvoir appliquer ses principes et ses lois : et ces données premières, c'est l'observation interné ou externe qui les fournit.

La théorie de Kant sur la valeur purement subjective de certaines idées est exacte ; mais à la condition de se renfermer dans des limites qu'il ne faut pas dépasser. Les principes , les axiomes de !a raison qui sont ses armes de combat et ses instruments de découvertes , portent , dans l'évidence qui les accompagne, une autorité si grande qu'ils ne permettent à aucune intelligence de leur fermer sa porte. Ils lui font violence ; ils s'imposent à tous les esprits. L'in-

crédalilé , si loin qu'elle soit portée , ne va pas jusqu'à les envelopper dans ses doutes. Bon gré, mal gré, il nous faut croire qu'il n'y a pas d'attributs sans substances , d'effets sans causes ; qu'il n'y a pas de fini sans un infini. Mais ces principes sont plus que des principes ; ce sont des lois qui gouvernent toutes les intelligences, qui les maîtrisent, qui les dominent , qui les marquent de leur empreinte ineffaçable ; cette empreinte est subjective sans doute et n'a pas de valeur objective. Mais qui l'a produite , si ce n'est les vérités objectives axiomatiques que nous ne concevons jamais que comme nécessaires , immuables , impersonnelles , indépendantes de nous , et par conséquent antérieures et supérieures à nous ?

Il ne faut pas non plus confondre ces lois , ces axiomes , ces principes de la raison avec ce que Ton appelle les catégories de la logique qui n'ont effectivement qu'une valeur purement subjective : ces catégories , comme chacun sait , n'ont d'autres fonctions que de servir de point de ralliement à nos idées , de les grouper , de les réunir sous certains chefs que l'on appelle des genres ou des espèces suivant leur plus ou moins de généralité. Ainsi l'idée de cause, qui n'est pas le principe de causalité , est une simple catégorie qui groupe sous elle toutes les causes , en exprimant ce qu'elles ont de commun , en leur servant de type et de modèle. A ce point de vue l'idée de cause n'a qu'une valeur subjective , mais sans qu'on puisse en dire autant du principe de causalité qui est tout autre. Il en est de même de ridée d'être dont on fait quelquefois l'équivalent de Tidée de Dieu : Dieu n'est pas l'être en général , l'être exprimant ce qu'il y a de commun entre tous les êtres finis et infinis, créés et incréés, spirituels et matériels; il est l'être parfait,

l'être lofini , incréé , TéCre premitf et nécesaire. Il a est ^ ^ davantage la cause ea général ; mais ia caose proûère qui a toat iait et n'a pas été faite. Il en est de sème des idées de temps et d'espace ; en tant qn^lles e^rÛKiit ce qu'il y a de eomman entre tous les temps et toas I& ces fiais et iafiais, créés et iacréés, elles n'oal qm* ?aletir subjective. — Les catégories n ont pas poor objet de Boas faire connaître la Térité ; mais seulement de mettre de Tordre dans nos connaissances, de les classer d^a^is leurs divers degrés de généralité. \jèi faute de Kant a donc été d'étendre beaucoup trop loin le domaine du subjectif. D n^a cependant pas coadaainé , ainsi que le prétend M. Lîttré , la méthode subjective ou d'observation întérieiire coraiBe dépourvue de toute valeur. Il en est si éloigné qu^il a fait de cette méthode le point de départ de sa philosophie morale ou pratique. C'est du dedans et nom du dehors , c'est de la ciMiscience qu'il fait sortir Tidée de deToîr, la première des idées auxquelles il reconnaît une valeur objectÎTe. I)escdrtes disait : c Je pense , donc je suis. > Kant a dît : € J'ai des devoirs, donc je suis libre. > Sans lui contester roriginalité de sa doctrine, on ne peut s'empêcher de p»H ser a ces lignes si connues du philosophe de Genève : € Conscience , conscience I instinct divin , immortelle et céleste voix , guide assuré d'un être intelligent et faible ! Que puis-je sans toi à Taide d'un entendement sans règles et d'une raison sans principes? i» Elever la conscience qu'il appelle la raison pratique au-dessus de l'entendement et de la raison pure , n'estn^ pas en deux mots tout le système de Kant?

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