‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

RÉPOIVSE A CETTE ASSERTION DE M. RENAN QUE LA NATURE EXTÉRIEURE n'eNSEIGNE NI DIEU, NI LA PROVIDENCE ; QUE TOUT AU CONTRAIRE, DE CONCERT AVEC l'hISTOIRE , ELLE DÉSAPPREND A Y CROiftE.

Ecoutons récrivain expliquer lui-même sa pensée : m La nature est muette sur Dieu. Toutes les théories qui supposent des lois intentionnelles dans la configuration des continents, dans la distance des planètes, se sont trouvées en défaut. {Revue des Deux-Mondes, 1860.) Sans doute il y a de Tharmonie dans la nature ; sans cela elle n'existerait pas. Mais si Ton tient compte de Tinfinité des cas qui assurent l'existence de tout ce qui est possible, et de la flexibilité d'accommodation qui fait que chaque être aspire à se mettre en équilibre avec les conditions extérieures, on cesse de trouver place dans le monde pour un choix à priori. Si Thumanilé n'était qu'intelligente, elle serait athée. Le bien et le mal sont indifférents à la nature;

jamais avalanche ne s'est arrêtée pour ne pas écraser an honnôtQ homme ; le soleil n*a pâli devant aucau crime ; la terre boit le sang du jaste comme celui du pécheur : loin de révéler Dieu, la nature enseigne à n'y pas croire..

:ù L'histoire de même est un scandale permanent an point de vue de la morale. Comme la nature, elle révèle des lois; mais pas plus que la nature, elle ne révèle un plan tracé d'avance. y> {Revue des Deux-Mondes, 1860.)

N'allez pas croire, lecteur, que ce soit là le dernier mot de M. Renan; si explicites que soient les paroles que noas venons de citer, ses doctrines changent plus d'une fois , suivant le besoin et l'inspiration du moment. Car c'est lui qui a dit aussi : a: Je préfère au métaphysicien le savant qui me révèle la nature et l'histoire ; car, dans la nature et l'histoire, je vois bien mieux le divin que dans les formules abstraites d'une théodicée artificielle, ou dans une ontologie sans rapport avec les faits, i^ {Revue des Deux-Mondes, 1860.) — Et à la page 401 {Etudes religieuses) , il nous apprend que e: la religion ne sufiSt pas pour résoudre le problème de la destinée de l'homme ; sa part est assez belle : consoler cette vie, mais non en révéler le secret. Il faut pour cela la science et le génie, puissances aussi nécessaires que l'élévation du cœur et la pureté de l'âme. Un monde sans science et sans génie est aussi incomplet qu'un monde sans bonté. y>

Tout-à-l'heure il nous disait que l'humanité serait athée si elle n'était qu'intelligente, et voilà que maintenant la science, c'est-à-dire l'intelligence, est nécessaire pour bien voir le divin dans la nature. La nature révèle donc le divin ; et en effet, à qui peut-elle échapper, cette harmonie préalable entre l'humanité et la planète qui lui sert de

demeure? Depuis Torigine des siècles, rhomme ne trouvet-il pas sous sa main, ou à côté de lui, Tinfinie variété des choses dont il a besoin pour assurer son existence et pour exercer ses diverses facultés? Les métaux qu'il transforme de tant de façons différentes pour les faire servir à ses usages, quelle autre main que celle d'une puissance bienveillante les a déposés dans les entrailles de la terre où nous allons les chercher? Et ces bois de tant d'espèces diverses, tous ayant leur utilité propre , ou pour nous abriter, ou pour nous réchauffer, ou pour nous fournir les innombrables outils qui doublent notre force et notre dextérité, qui, en prévision de nos besoins, les a sj libéralement multipliés sur la surface de notre planète, et prend soin de les renouvêler à mesure que nous les détruisons ? — A quoi bon , demande l'ignorance , ces immenses océans qui nous séparent les uns des autres ? Demandez donc aussi à quoi bon les rosées et les pluies fécondantes ; à quoi bon les nuages qui courent sur nos têtes, messagers de la Providence, pour aller porter au loin , là où leur présence est nécessaire, le raffraîchissement dont la terre a besoin pour retrouver sa jeunesse et sa vie. Vous accusez les montagnes de borner votre horizon; mais si la terre eût été plate, elle eût été inhabitable : elle n'aurait eu ni fleuves , ni rivières pour la baigner et la fertiliser par leur passage ; puisque ces petites mers ambulantes, que nous appelons des fleuves , prennent leurs sources aux pieds de ces cimes élevées qui, après avoir recueilli dans leur sein les torrents de pluie qui inondent leurs têtes, les purifient et les transforment en ces filets d'eau limpide qui s'élancent dans la plaine ou dorment aux pieds de quelques mamelons pour nous servir de fontaines. Qui donc peut ' contempler la

canfigaratioQ des mers sans deviner aos&itôt l'usage et l'emploi de ces petites lies qui forment ceinture aux grandes mers, ou surgissent tout-à-eoup au milieu de leurs ondes? N'est-il pas visible qu'elles ont été faites pour rassurer, par leur proximité de la terre ferme, les premiers navigateurs , en leur offirant tout d'abord un petit espace a parcourir, et en leur montrant dans le loiataia un lieu de halte et de refuge ? C'est surtout dans les soins dont elle entoure celles de ses créatures qui paraissent les plus abandonnées, que la Providence se montre admirable. Pour toute jichesse, elle n'a donné an Lapon que son renne ; mais dans cet ^nimal elle a réuni tous les avantages, toutes les qualités que l'Européen rencontre dans cette multitude de quadrupèdes rassemblés autour de sa demeure. Monté sur son traîneau attelé de deux'rennes, le Lapon s'élance sur la neige glacée , emporté d'une vitesse extrême. Il franchit en un clin d'œil les distances les plus grandes ; il court à travers les précipices sans crainte et sans péril, confiant dans l'agilité d'un coursier dont le pied ne bronche jamais. Le breuvage et la nourriture dont il a besoin, il les trouve dans le lait et la chair du compagnon de ses travaux ; de sa peau , il se fait un vêtement , une hutte, un abri contre les intempéries des saisons ; de ses os, il se fabrique ou des ustensiles de ménage on des armes pour se défendre; dans le bois qui pare son fi-ont , il trouve son arc et ses flèches, et dans ses boyaux la corde qui lui sert à tendre son arc ; et enfin , pour prix de tant de services , il n'est pas même chargé du soin de le nonr— rir : le renne pourvoit lui-même à sa subsistance ; Técorce de quelques arbres rabougris, la mousse que son pied déterre sous la œîge , suffisent à l'exignité de ses besoins.

Ce que le. renne est au Lapon, le chameau l'est à l'Africain. Lui aussi nourrit son maître de sa chair et de son lait; lui aussi se contente, pour toute nourriture, de quelques arbustes desséchés jetés çà et là sur le sable. Mais, par une attention particulière de la Providence, sans laquelle l'habitant de l'Afrique, confiné dans sa tribu, n'eût jamais communiqué avec les tribus éloignées, il a été donné à son compagnon de route de traverser, sans péril pour sa vie, les immenses plaines du désert où tout manque à la fois, et l'eau et les aliments : il lui a été donné , par une admirable* prévoyance, de recueillir, dans les cavités de son estomac, toute la quantité d'eau nécessaire pour étancher sa soif pendant toute l'étendue de la traversée. A la rencontre du premier puits ou de la première citerne , pendant que son maître rçnouvelle sa provision d'eau dans ses outres, le chameau, après s'être désaltéré, recharge son estomac de la quantité d*eau qu'il lui faut pour gagner la source la plus voisine ; et quelquefois , plus prévoyant que son guide, il lui sauve la vie par un peu d'eau que sa main meurtrière va chercher dans ses flancs quand il ne lui reste plus d'autre chance de salut. Partout à côté de l'homme la Providence a placé un être inférieur ou supérieur chargé de pourvoir à ses besoins et de lui révéler ainsi la bonté , la sollicitude, l'inépuisable amour de l'être qui lui a donné et lui conserve la vie. — Ne voir dans la nature qu'une œuvre de hasard, c'est tourner le dos au soleil et nier son existence. « La raison , a dit un grand métaphysicien , ne peut être tellement abaissée par le doute, qu'elle ne s'arrache à toute irrésolution sophistique , comme à un songe , à l'aspect des merveilles de la nature et de la majesté -qui éclate dans la structure du monde , pour s'élever de gran-

deur en grandear jusqu'à la plus haute de toutes , jusqu'à la hauteur suprême et absolue. Cet argument, le plus ancien , le plus clair et le plus conforme à la raison humaine^ mérite toujours d'être rappelé avec respect. Il vivifie Tétude de la nature et en reçoit par là de nouvelles forces. Mais , ajoute l'auteur de ces lignes , s'il prouve nn architecte du monde, il n'en prouve pas le Créateur auquel tout est soumis. » — Erreur. L'idée d'un architecte entraine après elle l'idée d'un Créateur. Celui qui façonne la matière à son gré pour en faire un monde , doit avoir sur elle un pouvoir absolu , un souverain domaine. Et cette souveraine domination implique nécessairement que celui à qui elle appartient lui a donné l'existence. Une matière indépendante , quant à l'être , le serait aussi quant à ses modes. Prouver un architecte du monde , c'est donc aussi en prouver le Créateur.

De qui sont les paroles que nous venons de citer? De celui-là même que M. Renan déclare avoir ruiné , de fond en comble, l'ancienne théologie des Platon et des Descartes, des Bossuet et des Leibnitz ; elles sont de l'illustre Kant qui, en apportant sa théologie propre, s'est borné à reprocher à l'ancienne théologie de n'être pas suffisante > de ne pas déterminer suffisamment l'idée de Dieu , sans l'accuser pour cela de manquer de toute espèce de valeur. {Critique de la raisonpure, p. 327.)

La nature, c'est-à-dire les cieux et la terre, au lieu d'être muette sur Dieu , raconte donc sa gloire et sa grandeur ; en eslr-il de même de l'histoire ? Ou, comme le prétend M. Renan, n'offre-t-elle partout qu'un scandale perpétuel? Ici encore nous avons deux M' Renan : l'un qui crie au scandale, et l'autre qui nous dit {Revue des Deux-

Mondes, 1860 , p. 388) : « L'humanité, les grandes races surtout, trouvent en elles un instinct divin dont la force , * Toriginalité , la richesse éclatent dans Thistoire avec une splendeur inouïe. Le devoir, le dévouement, le sacrifice, toutes choses dont l'histoire est pleine , sont inexplicables sans Dieu. Si Ton récuse ce grand témoignage de la nature, il faut être conséquent ; il faut avouer que tous les honnêtes gens sont des dupes : il faut traiter de fous les martyrs de tous les siècles. Mais soutenir cela c'est contredire formellement le témoignage de la nature. ]>

On ne peut mieux parler. Il y a du divin dans l'histoire. Ce quelque chose de divin , c'est de mourir martyr, de se dévouer, de sacrifier sa vie pour le triomphe de quelque cause juste et sainte ; pour le triomphe continu du vrai, du juste et du saint. Mais les artisans de ce triomphe, toujours obtenu et toujours à obtenir, parce qu'il n'est jamais complet, quel prix de leurs efforts les voit-on recueillir? Ils meurent presque tous ensevelis dans leur triomphe; ils succombent au moment d'entrer en possession de leur gloire ; ou bien trop grands pour être compris de ^ leurs contemporains, ils en subissent l'ingratitude ou les persécutions; ils méritent sans obtenir. Aussi leur mort demande-t-elle une autre vie réparatrice des torts de celle-ci. Elle demande et démontre un Dieu en qui se réalise la souveraine justice.

Il ne faut donc pas dire : a: L'histoire a aussi ses lois ; mais il n'y a pas de plan tracé d'avance. » — Ce plan c'est que tous les hommes , dans la mesure de leurs forces , ont pour mission d'assurer , d'étendre , d'agrandir en eux et hors d'eux le règne du vrai , du juste et du saint. Ne réussiraient-ils qu'à faire triompher une seule idée vraie , ils

de ses fautes , ce qu'elle fait toujours y sinon au dehors , du moins au dedans ; car il n*y a pas de rempart protecteur contre les coups de ce vengeur intime , le remords , qu'un peuple ancien avait figuré sous Tembléme des terribles Euménides.

M. Renan intervertit les rôles ; il demande à la matière ce qu'il faut demander à l'esprit. Non , ce n'est pas l'avalanche matérielle qui s'arrête pour épargner la vie d'un honnête homme ; c'est cette autre avalanche bien plus terrible qu'on appelle la scélératesse, dont le bras prêt à frapper s'arrête plus d'une fois, contenu par le cri menaçant de la conscience qui ne perd jamais ses droits. Le plan tracé d'avance, le plan divin dont M. Renan n'aperçoit de traces nulle part, est donc écrit sur le front de l'histoire en caractères qui frappent tous les yeux; ce plan, c'est le progrès, non pas celui que révent les positivistes , mais celui qui les réfute ; le progrès ou le triomphe progressif de la foi sur rincrédalité', de l'esprit sur la matière, du spiritualisme sur le matérialisme.

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