‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 13 sur 20 · DU SYSTÈME · texte numérisé non relu

DU SYSTÈME

Après avoir rejeté les idées de Tâme et de Diea, de la religion et de la vie future , de la création et de la Providence, les positivistes ont eu à se demander d'où venait cet univers qui pose sans cesse sous nos yeux^ qui sollicite sans fin notre curiosité. A-t-il toujours été? ou a-t-il commencé d'être? Et puisqu'il est admirablement organisé, d'où lui vient cette organisation ? Le problème n'est pas détruit parce qu'on écarte la solution des théologiens et des métaphysiciens. Platon expliquait le monde par un souverain moteur et un souverain ordonnateur. Moïse, avant lui , l'expliquait par un architecte Créateur. Erreur et préjugé que tout cela, disent les positivistes. — Qu'ils nous apprennent donc ce qu'ils mettent à la place ; qu'on les voie un peu à l'œuvre ; la critique est aisée , l'art ne Test pas autant. Le plus expérimenté d'entre eux répond :

€ Nous ne savons pas, et nous préférons notre ignorance à une fausse science. Nous ne connaissons de Tunivers que les faits qui se passent soiis nos yeux, et les lois qui goayement ces faits. Ces deux choses nous su£Ssent pour acquérir, sur le monde et sur la matière, l'empire qui nous est nécessaire dans Tintérét de notre consenration et de l'amélioration de notre existence terrestre. »

On ne peut mieux dire, surtout quand on a fermé toutes les issues par où pouvait venir la lumière. Mais les positivistes oublient bientôt cette prudence, et se laissant aller au mouvement instinctif de l'intelligence, ils entreprennent d'expliquer l'univers, et de l'expliquer un peu mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à eux. Une difficulté pourtant se présente qui les arrête dès le premier pas. Expliquer une chose, c'est en rendre raison par une autre. Par quelle autre les positivistes vont-ils expliquer l'univers ? Évidemment par la seule dont ils reconnaissent l'existence , par la matière. Mais comment la matière va-t-elle se transformer en ce tout, si savant, si régulier, si bien ordonné, que nous appelons le monde, le cosmos? Cette transformation demanderait deux choses , le mouvement et l'intelligence , et précisément ce sont ces deux choses qui font défaut à la matière. Le premier axiome sur lequel repose l'astronomie, c'est qu'un corps lancé dans l'espace ne s'arrêtera jamais s'il ne rencontre un obstacle. Et pourquoi? Parce qu'il est incapable, de sa nature, d'apporter le moindre changement à son état, et c'est cette impuissance qu'on appelle inertie. Privée de toute activité personnelle, la matière ne peut donc pas s'organiser ; et , d'après le système , il n'existe rien, hors d'elle, qui puisse y suppléer. Quelques positivistes croient franchir la difficulté en faisant de la force

une propriété de la matière : ils ne voient pas que la force n*est rien si elle n'implique la faculté de se mouvoir par soi-même ; la faculté de créer et de transmettre le mouvement. Or, Tastronomie, qui est Tune des sciences positives, dénie absolument à la matière la puissance de changer, par elle-même , l'état dans lequel elle se trouve. Comment sortir de cette impasse? Les positivistes ne sont jamais embarrassés. L'un d'eux en a trouvé le moyen. Écoutez bien, lecteur, je vais citer ses propres paroles :

a: Il y a eu une époque où notre planète ne possédait aucun germe de vie organisée. La vie y a commencé sans germe antérieur, par la force intime déposée une fois pour toutes au sein des choses. À un certain moment, la vie est apparue par le seul développement des lois de l'ordre naturel. Restait à former l'homme; mais qui nous dira comment une espèce animale prit tout-à-coup sur les autres une supériorité décidée, et se transforma en homme. L'univers bien compris est un mécanisme vivant qui s'organise et se perfectionne lui-môme. » {Revue des Deux-Mondes, année 1860, p. 385 ; Origine du langage, p. 248.) — La pensée de l'auteur de ces lignes est manifeste ; elle n'est dissimulée par aucun artifice de langage. Sa Genèse, à lui, M. Renan , c'est l'antithèse de celle de Moïse. La matière d'abord, éternelle et immortelle , mais la matière sans vie, sans mouvement, sans intelligence : un certain jour, par la force intime déposée en elle ; déposée par qui ? — Elle seule existe ; on ne voit pas de qui elle a pu la recevoir. C'est probablement une distraction de l'auteur. — En vertu, dis-je, de cette prétendue force, introduite ici uniquement pour la commodité du système , la matière s'élève à un degré supérieur d'existence ; de son état primitif.

morganique, elle devient organisée, puis elle se Ëiii vivante. Par une ascension nouvelle, elle montf' jnsqnà a vie animale, et puis enfin jnsqu à la vie hmiiaiiie ; s' 015anisant et se perfectionnant sans cesse , sans antre moteur que ses propriétés immanentes, nous dit M. Littré \Purok$ de philosophie positive, p. 34), oubliant d^ajonter que h première de ces propriétés , c'est Finertie.

La matière se porte donc d'elle-même au mouvement , à la vie , à Torganibation qu elle n'avait pas d'abord. FTIp se donne ce qui loi manquait totalement, ce dont elle n'avait pas même le germe antérieur. Où le prend-elle ponr se le donner puisque elle ne l'avait pas ? Ellle ne le prend nuDe part^ puisqu'il n'existe rien qui puisse le lui donner; elle le crée, et, par un prodige nouveau, elle crée nn effet plus grand qu'elle-même; privée de vie, elle enfaoïie la rie; privée de mouvement, elle crée le mouvement; privée d'intelligence, elle produit Fintelligence ! EUe fait plus que ie Dieu de Moïse, qui , pour créer, se sert de sa puissance infinie. La matière, avec son inertie qui est Fabsence de toute force y de toute espèce de vie, engendre la force et h vie. Sans organisation, elle s'organise; sans intelligence, elle fait acte d'intelligence : elle fait quelque chose de rien ; véritable néant de vie , de mouvement et de pensée , eDe crée en elle ces trois grandes choses !

Maintenant, que pensez-vous , kcteur, d'une anssi beUe découverte empruntée par M. Renan au génie d^H^el? C'était bien la peine^ en vérité, de tant déclamer contre la création de Moïse qui fait sortir le monde du néant , non avec le néant, mais avec la toute -puissance de l'Etre infini , pour lui eu substituer une autre bien autrement difficile à comprendre; car c'est la création de la vie, du

mouvement et de la pensée par un être dépourvu de ces trois propriétés. N'est-ce pas là le plus grand non-sens qui ait jamais été articulé par une parole humaine ? N^est-ce pas la négation du premier axiome de la raison qui nous enseigne qu'il n'y a pas d'effet sans cause , et que la cause est toujours plus grande que son effet? Et n'est-ce pas, par conséquent , la négation de la raison , c'est-à-dire la déraison même? Que signifient en effet ces paroles : Les éternels moteurs de la matière , ce sont ses propriétés immanentes ? Bien comprises^ quel autre sens peut-on y attacher, sinon que la matière impuissante à se mouvoir se meut elle-même ? Et de cette impuissance, qui est le néant môme du mouvement, les positivistes en font le principe moteur et organisateur de toutes choses.

Écoutez l'un d'eux, l'historien des religions théologiques, Emile Burnouf {Revue des Deux-Mondes, £864, p. B64.) (T La grande loi de la nature veut que toute chose commence par rien, et par là il ne faut pas entendre que, rien n'étant, la chose est apparue tout-à-coup, comme par un miracle , dans sa plénitude. Le rien, qui précède la naissance d'une chose , est suivi sans intervalle d'un commencement qui n'est presque rien. C'est par un développement continu, et en vertu d'une énergie interne (l'énergie d'un rien) qu'elle grandit peu à peu. Il n'est pas un être, pas un phénomène qui échappe à cette loi. C'est une erreur de croire qu'entre rien et quelque chose il y a un abîme infranchissable. La nature franchit sans relâche cet abime. Il n'est pas un mathématicien qui ne sache cela. j> — Oui, qui ne sache que cela, c'est du délire. — D'après de telles paroles le système est jugé. C'est aller plus loin qu'Épicure dont les idées nous font aujourd'hui sourire ; car Épicure ,

an !ieii de faire naître tonte chose de rien^ lesr doonst , ponr premiefs principes, ratome, !e monyemeiU et r^s^ace ifja!i\ ilLsait r^terneis. Il ae faisait pas la fante «le dérivrar le moirrenieiKt de ce qui ne la pas , de Tiaertie de !a notière. Les disciples ont surpassé le maître en. déTiatians fie la droite raison. Je dis les «iiscipies , car les positivistes a ont pas , même dans leur Genèse , le mérite de L'inyea^ tion. <K Tout a commencé , liit M. Littré ( Paroles ie phibh- :iophie positive, p. .'>4; , par ime période atomiqoe, à laquelle a succédé la période moléculaire produite par la cohésion <les atomes. ;) — Epicure ne disait pas antre— ment; et M. Ernest Renan, continuant l'explication de s Genèse, nous dit ( Retiw des Deux-Mondes, année 1360, p. ."iHfi) : or Si Ton -ient compte de Tînliniié des cas «jm assure l'existence à tout ce «jui est possible, et de la flexibilité d'accommodation qui fait i^ue chaque être aspire à se mettre en éi[uilibre avec les conditions extérieures, an cesse de trouver place pour un plan providentiel. » Ce cpii veut dire qu'à ia place de la Providence il faut mettre le hasard d'Epicure avec les innombrables chances de cohésion (que présente le concours fortuit des atomes; (jue ce concoiu^ fortuit suiBt à expliquer l'origine et la formation de tous les êtres. Les positivistes ont donc beau répéter qu Ils sont les continuateurs de la doctrine de Kant ; en partant ainsi ils veulent dissimuler leur véritable origine. En réalité, ils ne sont que les disciples d'Epicore, que de nouveaux adeptes de ce grand maître qui disait que le soleil n'avait pas plus de deux pieds de diamètre , attendu que le sens de la vue, ainsi que les autres sens^ était infaillible dans ses jugements; c'est à ce point, qu'ils en reproduisent jusqu'à la théologie ; car Epicure avait ans» son

monde divin. De même qa^il faisait naitre les ftmes, les esprits, on ce qaMI appelait de ce nom, de la cohésion des atomes les plus fins, les pins déliés ; de même aussi il faisait sortir, d'nne combinaison d'atomes encore pins subtils, des êtres d'un ordre supérieur à Thomme, qu'il disait immortels, et qu'à ce titre il appelait des dieux occupés, d'après lui , d'une seule chose , de leur propre bonheur, ilalgré leur immortalité, ik devaient leur naissance au hasard, c'est-à-dire à une a^lutination d'atomes mieux réussie que les autres. Et n'est-ce pas cela ou quelque chose d'approchant que nous enseignent les positivistes? N'admettent-ils pas des dieux, et autant de dieux ou de demi-dieux qu'il existe de grands hommes? Car chaque homme de génie est pour eux une incarnation de l'infini V {Revue des Deux-Mondes, année 1860, p. 385.) Peut-on Yoir autre chose dans ces incarnations que le digne pendant de la théologie d'Épicure? De part et d'autre ne sont-ce pas des dieux créés par le même procédé? Là, par un certain concours d'atomes , et ici par les propriétés immanentes de la matière? N'es^ce pas toujours la matière qui produit et les habitants de l'ancien Olympe et les hôtes de rOlympe nouveau? Peut-on accumuler, dans un système, plus de noQ-sens, plus d'offenses à la raison?

C'est du panthéisme, dira-t-on, et pas autre chose. — Je Le veux bien ; mais à une condition , que de tous les panthéismes , c'est le pire de tous ; il surpasse même celui de Spinosa, qui semblait ne pouvoir être surpassé en extravagance. Car Spinosa, s'il admet deux choses éternelles, la pensée et l'étendue, dont il fait deux attributs d'une seule

* Traduisez de la matière infinie.

et même sabstance, da moins ne fait pas naître la de la matière ; il échappe à cette erreur, qaî est rerrenr capitale et fondamentale du positivisme tellenienl infitoé de la matière et de ses propriétés immanentes qui lui bit produire l'universalité des choses, la vie, le moaTcment, la pensée, Tintelligence et jusqu'à ces simulacres drames, d^esprits, qu'ils appellent du nom de dieux. Singuliers dieux ! D'abord tributaires de la matière à laquelle ils doivent leur naissance ; ensuite emprisonnés dans ce tout petit coin de Tunivers , dans cette petite planète qai sert de demeure à Thumanité. Les autres mondes formés par tous ces globes immenses qui voyagent dans Tespace sont comptés pour rien : Fempire des dieux nouveaux ne s'étend pas plus loin ; ce sont tout au plus les divinités de notre planète. Quant aux autres planètes, les positivistes n'en parlent pas; et cependant Tune de leurs sciences positives, l'astronomie, nous annonce et nous certifie l'existence de mille autres mondes ; elle fait plus , elle nous donne la mesure de leur étendue, et va jusqu'à raconter l'histoire de leurs révolutions périodiques. Avec le secours d'une telle science, on ne comprend pas pourquoi les positivistes ne parlent que de notre planète et gardent le silence sur tout le reste : puisqu'ils croient à rastrbnomie , pourquoi n'admettenl-ils pas ses enseignements? Cette science qui, depuis des siècles , étend et multiplie sans cesse ses conquêtes , ne nous apprend-elle pas que les cieux forment un vaste empire , lequel compte autant de sujets qu'il y a d'étoiles au firmament ; et que le plus bel ordre , la plus parfaite harmonie régnent dans cet empire immense ? Ce bel ordre , qui l'a produit , qui le conserve et le maintient ? Le plus grand 4es artistes , répondent les Kepler et les Newton , de tous

les voyageurs qai ont visité ce vaste domaine, ceux qui ont pénétré le plus avant , et nous en ont fourni les renseignements les plus authentiques. Les positivistes , qui ne sont ni des Newton , ni des Kepler, répondent avec Épicure : Nous n'avons pas vu ce grand artiste , et nous ne croyons qu'à ce que nous voyons. L'harmonie des cieux est pour nous un grand mécanisme sans mécanicien; c'est une masse qui s'organise et se perfectionne elle-même. Telle est la réponse que leur souffle leur système. Jugez, lecteur, d'après de tels oracles , de la valeur de leur muse inspiratrice.

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