‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

DE LA PBÉTENDUE L(H TROUYÉE PAR AUGUSTE COMTE SUR L ORGATOSATION DES SdEIfCES HUMAINES.

L'on des plas grands titres de gloire da fondateur de Técole positiviste^ aux yeux de ses disciples, c^est ce qu'ils appellent sa découverte de la véritable loi de rorganisation des sciences humaines. A les en croire , jusqu'à lui tout était confusion ; on ne savait par où commencer, ni par où finir ; on ne savait à quelle place il fallait mettre chaque science. Âug. Comte , le premier, a dissipé ce chaos et porté la lumière là où régnait la plus profonde obscurité. En tête des sciences, il a placé le nombre ou les mathématiques, parce qu'elles s'appliquent à tout, et qu'elles possèdent la plus haute généralité. Immédiatement après, il a rangé l'astronomie, qui est une application des lois des nombres aux phénomènes célestes. Un peu plus bas est venue se ranger la physique plus restreinte dans sa généralité ; puis la chimie , puis la biologie ou physiologie , et enfin la sociologie ou la science des sociétés humaines,

laquelle implique et présuppose , comme étant plus complexe, la connaissance des sciences antérieures. Tel est l'ordre hiérarchique ou la série rationelle des sciences trouvée par Aug. Comte. La loi de cette série est, au point de départ , la plus haute généralité , avec une décroissance progressive de cette généralité, à mesure que Ton descend vers les sciences plus complexes ou plus concrètes qui s'appliquent à un moins grand nombre d'objets. D'après les positivistes , cet ordre est à la fois celui de la raison et celui de l'histoire, ce qui confirme et démontre la théorie. (M. LiTTRÉ, Philosophie positive, p. 301.)

L'histoire, n'en déplaise aux positivistes, dit tout le contraire. Elle nous montre la science des sociétés humaines arrivant , non la dernière , à la suite des sciences mathématiques, astronomiques , physiques et naturelles, mais bien la première , et devançant toutes les autres parce qu'elle est la condition indispensable de leur culture et de leurs progrès. Aucune science ne peut naître sans deux choses, des loisirs et de la sécurité. Or ces deux choses ne se rencontrent que dans une société déjà formée, déjà organisée. Partout où faute d'une organisation assez avancée, on est obligé de veiller à sa propre conservation, de se tenir prêt à se défendre et à défendre les siens , la pensée ne se tourne guère vers le travail silencieux de l'étude. L'histoire le dit assez haut : les Lycurgues , les Selon , les Numa , en un mot les législateurs , sont venus bien longtemps avant les mathématiciens et les géomètres. Il est de toute nécessité de courir au plus pressé ; d'organiser la société dans laquelle on doit vivre , et de créer les garanties qui seules peuvent permettre l'exercice paisible des facultés intellectuelles, comme aussi des facultés artistiques et esthétiques;

car h culture dn bean-arts et ceDe des sciences yont presque toujours en?»emble. Thre d*abord, et ponr Tim en paix 9 organiser b rie en commun. Qr cette mpaûsation demande et proToqne Fétude de b première des sciences, de b science des rapports qui nnissent les hommes entre en y b science de knrs droits et de lenrs deroirs. (Test . arec une société déjà oipjiisée qne commence cette grande chose qa^on appelle nn tribunal , on chacun Tient rendre compte de ses actions et reconnaître une autorité plus grande que celle de b force , Tautorité du droit et de la jus^. Sans ce tribunal extérieur emprunté au for intérieur qui en est le type primordial , il n^y a ni sécurité, ni loisir pour s^occuper des traTaux de b science. Chez les Romains , de tous les peuples du monde païen , celui qui a bissé le plus de souvenirs, b première science cultivée fat celle du droit ; et elle le fut avec tant de succès que les monuments qui nous en restent sont encore entourés du respect des nations modernes. Après b science politique sont venues les sciences dont le besoin s^est fait le plus vivement sentir ; b géométrie pour mesurer les héritages , pour en fixer les limites ; la médecine pour guérir et soubger les maladies du corps ; Fastronomie pour nous diriger dans b navigation : les mathématiques n'ont été cultivées que plus tard ; leur nature abstraite demandait et supposait des habitudes déjà formées de réflexion et de méditation. — Telle a été la marche du développement des sciences humaines ; leur véritable ordre hiérarchique a été déterminé, comme il devait Têtre, par l'importance de chaque science, et par le besoin que les hommes en éprouvaient. Les premières, qui ont occupé leur pensée, ont été celles sans lesquelles ils ne pouvaient pas vivre, c'est-àJire

la science de ce qui est permis , de ce qui ne Test pas ; de ce qu'il faut faire , de ce qu'il faut éviter , de ce qui est juste, de ce qui est injuste ; et par conséquent de la morale et de la religion qui vont ensemble y et qui toutes les deux enseignent ce que Ton doit à Dieu , à ses semblables et à soi-même.

D'une part les positivistes nous disent qu'il n'y a de véritables sciences que les sciences construites d'après les règles posées par Bacon, règles qui consistent à procéder par observation d'abord , pour trouver et saisir les phénomènes ; et à continuer par l'induction pour trouver les lois générales qui gouvernent les phénomènes. Phénomènes et lois, pour les positivistes il n'y a pas autre chose. A leur sens la grande loi de l'esprit humain, la vraie logique est de monter l'échelle des idées , d'aller du particulier au général : voilà ce qu'ils nous disent sur tous les tons. Et puis, sans le moindre souci de s'entendre avec eux-mêmes , ils élèvent jusqu'aux nues le fondateur de leur école pour avoir trouvé ,

devinez quoi? Pour avoir trouvé que la grande loi de

Tesprit humain est , non pas la méthode ascendante , mais la méthode descendante , qu'ils appellent la généralité décroissante. D'après M. Aug. Comte, l'esprit humain débute par les mathématiques, c'esl-à-dire par les idées les plus générales pour descendre graduellement aux moins générales. Lecteur, accordez cela si vous le pouvez. Avant le positivisme on disait , et l'on continue de dire encore , que les sciences exactes procèdent par déduction ou généralité décroissante; et les sciences physiques ou expérimentales par induction ou généralité croissante , ce qui constitue deux méthodes distinctes correspondantes aux deux ordres de vérités, qui existent les unes universelles et les autres

simplement générales. Mais les nouveaux précepteurs du genre humain excellent à simplifier : deux méthodes c'était trop , ils les ont réduites à une seule , comme s'il dépendait d'eux de changer la nature des choses et de confondre les sciences géométriques et mathématiques qui partent de l'axiome avec les sciences expérimentales dont le point de départ est l'observation des faits !

Le grand défenseur de la doctrine positive, M. Littré, a consacré, dans son livre de la Philosophie positive , tout un chapitre (p. 291) a expliquer la contradiction que nous venons de signaler. Il a cru y réussir en nous disant qu'il y avait deux espèces de généralités décroissantes , l'une subjective et l'autre objective : celle-ci est la vraie ; cellelà est la fausse qu'on ne rencontre que chez les métaphysiciens qui nous ont appris à la juger d'après la valeur de leur science. — En quoi consiste la généralité décroissante, objective? Un exemple, dit M. Littre, bien mieux qu'une définition, va nous l'apprendre : le corps vivant a d'abord été étudié en bloc ; de l'étude de l'ensemble on a passé plus tard à l'étude de chaque organe lequel à son tour a été décomposé en ses diverses parties qui sont devenues un objet d'études encore plus simples. C'est là, d'après notre auteur, la généralité décroissante. C'est d'après la même loi, ajoute-t-il, que le monde a d'abord été considéré en masse, puis étudié par parcelles ; les astres d'un côté, les plantes et les animaux de l'autre ; toujours en allant du plus au moins , du plus grand au moins grand , du plus général au moins général.

Cette dernière phrase est de trop. Tout était exact jusque-là; nous allons, en eS^i, tout d'abord, du plus composé au plus simple , du plus complexe à ses divers

éléments ; de la totalité à ses diverses parties. Mais est-ce bien là la généralité décroissante ; la généralité qui conduit des vérités les plus générales aux vérités les moins générales^ par exemple de l'axiome mathématique et géométrique aux conséquences qui s'en déduisent ? Le corps humain est un tout que nous décomposons dans ses parties ; estril ^ pour cela^ une généralité , un principe d'où Ton déduit des conséquences ? Qui a jamais confondu l'analyse qui décompose un tout dans ses éléments y avec la synthèse mathématique qui , de la plus haute des vérités j déduit un plus ou moins grand nombre de corollaires? On le voit : bien loin de n'être que simplement apparente y la contradiction que nous venons de signaler est tellement forte et tellement réelle, qu'il n'y a qu'un moyen de la détruire, c'est d'abjurer le système, de sortir de l'erreur pour revenir à la vérité.

Page 1