CHAPITRE XV
RETOUR DU FONDATEUR DE l'ÉGOLE POSITIVISTE AUX II^ES SPIRITUAUSTES TANT DE FOIS FRAPPÉES DE SES ANA- THEMES t
11 n'est pas, dit Platon quelque part, de plus fort témoignage en faveur d*une vérité , que le suffrage de ceux-là même qui ont commencé par la combattre. Eh bien ! les idées théologiques et métaphysiques peuvent se prévaloir de ce nouveau genre de preuve.
La vie d'Àug. Comte se partage en deux époques, la première et la plus longue pendant laquelle il n'a cessé d'attaquer les idées théologiques ei métaphysiques comme formant le plus grand obstacle au bonheur des peuples , et comme étant dépourvues de toute valeur objective ; voulant démolir ces idées , il s'est fait arme de tout ; il a invoqué l'histoire, l'autorité des sciences mathématiques, physiques et naturelles , le suffrage de Kant , les contradictions des philosophes qui ne s'accordent jamais , et par leur désaccord enlèvent tout crédit à leur enseignement. C'est à cette
première époque qu'appartiennent les six volumes de sa Philosophie positive. La seconde époque nous présente un nouvel homme, le défenseur inattendu des idées qu'il avait si longtemps combattues ; il a changé d'opinion , et c'est pour justifier sa nouvelle opinion, qu'il publie sa politique positive en six volumes destinés à entraîner ses disciples sur ses pas. Ceux-ci un moment indécis, finissent par l'accuser d'être infidèle à ses propres principes. A-t-il mérité ce reproche? C'est ce qu'il vaut la peine d'examiner. L'histoire qu'il a invoquée la première contre les idées théologiques et métaphysiques , et qu'il invoque maintenant en leur faveur , est-elle pour ou contre ?
C'est un principe admis dans l'école positiviste a: que rhomme est un être naturellement religieux , du moins au début de sa vie (Littrê, Conservation, p. 288 et p. 80); qu'il Test par l'action spontanée de ses facultés : qu'aucune religion n'est absolument fausse, mais incomplète (p. 273); que la marche des intelligences est partout la même; qu'elles ne diffèrent que par le degré de lumière où elles sont parvenues , les unes étant plus avancées , les autres moins : qu'il est facile aux plus avancées d'élever à leur niveau les plus arriérées , à cause de l'ai&nité de leurs idées primordiales. 7> — En parlant ainsi, en reconnaissant tous ces faits attestés par l'histoire , comment l'auteur de ces lignes n a-t-il pas vu qu'il démontrait d'abord sans réplique ce qu'il a tant combattu , l'unité morale et intellectuelle des races humaines? Ensuite comment n'a-t-il pas vu que, d'après les faits qu'il cite , la religion est un besoin fondamental de la nature humaine , et par conséquent un besom indestructible? Et n'est-ce pas pour satisfaire à ce besoin , qu'à l'époque où nous vivons, son maître, Àug. Comte,
après aToir tant combattu les idées théologiqnes , nous apporte une religion nouvelle , sinon en réalité , du moins en paroles? Une humanité, foncièrement et spontanément religieuse y ne peut pas plus cesser de Fôtre qu'elle ne peat perdre les facultés qui lui en suggèrent le besoin et lui donnent les moyens de le satisfaire.
M. Littré n'attaque pas à la légère la noarelie doctrine de son maître ; dans une matière aussi grare , dit-41^ il faut citer; les citations textuelles sont nécessaires. {Philosophie positive, p. 571.) c La sagesse finale, dit M. Comte {Synthèse subjective, p. 9), institue la synergie d'après une synthèse fondée sur la sympathie , en conceyant toute activité dirigée par Famour vers Tharmonie universelle, s Proposition, dit M. Littré, qui bien comprise est une définition de la Providence théologique. Considérer le monde comme secondant l'humanité intentionnellement, qu'est-ce autre chose que de croire à des volontés supérieures qui protègent l'homme et lui arrangent sa terrestre demeure? — Mais, ajoute M. Littré {id,, p. 578), je n'ai pas encore touché le point décisif et le nœud ; il faut y arriver, c Dans les conceptions de la fin de sa vie , M. Comte confesse ouvertement que l'esprit humain ne peut se passer de croire à des volontés indépendantes qui interviennent dans les événements du monde. » — c Or si cela est vrai , l'esprit humain est nécessairement théologique ; et il y aurait autant de folie à lutter contre cette nécessité que contre les antres nécessités physiques ou oi^niques. Mais alors , jamais n'a été fait aveu plus mortel à la philosophie positive ; car elle repose sur cette donnée (traduisez : sur cette hypothèse toute gratuite), que l'esprit humain n'est nécessairement ni théologien , ni spirituahste ; qu'il ne l'est que transitoire-
( 107 ) ment. S'il Test nécessairement ( il accorde qu'il Test naturellement et spontanément 9 ce qui vaut pour le moins autant), que peuvent de chélives conceptions pour entrer en lutte avec la théologie émanée des profondeurs de l'histoire , et consacrée par la grandeur des institutions et xles services? ]&
On ne peut mieux faire deux choses en parlant comme vient de le faire M. Littré ; la première de prouver le retour de M. Comte aux idées théologiques^ et la seconde de légitimer ce retour. Car M. Littré accorde que ce retour est légitime si Tesprit humain est théologien autrement que d'une manière transitoire ; s'il l'est nécessairement , c'està-dire toujours et sans interruption aucune. Or il en est ainsi. A-t-il existé un seul peuple sans croyances religieuses *? Qu'il y ait eu et qu'il y ait encore des époques d'incrédulité, l'histoire nous en fournit bien des exemples. Mai^ elle nous apprend aussi que ce sont des époques de décadence ; que les peuples s'affaissent sous l'influence délétère du scepticisme et du matérialisme ; et qu'il n'y a pour eux d'autre voie de salut que de se reprendre aux antiques croyances,- ou d'aller se perdre chez des nations plus fortes capables de les retremper en se les assimilant , en leur inoculant une foi nouvelle.
Les dix ou douze disciples actifs et fervents d'Aug. Comte, parce qu'ils ont abjuré ou qu'ils croient avoir abjuré toute espèce de croyances religieuses, s'imaginent que leurs contemporains en ont fait autant ; que le siècle est à la veille de fermer tous les sanctuaires des vieux cultes , et qu'un beau matin le monde se réveillera positiviste. Qu'ils
« Voyez notre Unité des races humaines^ Paris, chez Hachette, Ubraire.
( 108 ) se détrompent ; qa^ils regardent pins attentÎTement antoiir d^enx, ils seront pent-étre étonnés de leur isolement et de leur petit nombre. Lenr doctrine est bien plus près de ronbli et de la décadence qae de Fascendant que gagne snr les masses nn système Tainqnenr. Si on prend la peine de la réfater, c'est beanconp moins poar Farréter dans sa marcbe que pour relerer et remettre en honnenr les vérités méconnues, altérées, obscurcies par leurs sophismes.
Âug. Comte , en faisant retour aux idées théologiqoes , bien loin d'être infidèle à ses principes historiques, n'a donc bit que substituer une application plus intelligente de ces pnncipes à une première application erronée. Il avait cru remarquer dans Thistoire , depuis le berceau da monde jusqu'à nos jours, une décroissance progressive dans les croyances religieuses , et c'est tout le contraire qui est la vérité. La foi de Thumanité grandit avec ses lumières , avec sa civilisation , et en devenant plus éclairée, elle devient plus forte et plQS vive. Et il le faut bien, d'après le grand principe d'Aug. Comte, savoir que tout se développe progressivement après avoir été enveloppé dans un germe primitif ; que le terme eitréme de l'évolution sociale est d'eu reproduire le type inilial. (M. LrrrBÊ, Philosophie positive, p. 574.) Or, puisque l'humanité a commencé par croire naturellement et spontanément , il faut bien qu'elle continue en vertu de la môme cause qui Ta faix croire primitivement. On nous la montre d'abord polythéiste , c'est-à-dire croyant à plusieurs divinités ; puis monothéiste , c'est-à-dire n'admettant qu'une seule puissance suprême assez forte pour se suffire à elle-même , sans avoir besoin d'auiiliaires ; on nous la montre , dis-je, persévérant à croire et à dégager ses croyances des idées
fausses qui viennent s'y mêler : puis tout-à-coup , sans aucune transition y sans qu'on nous dise ni pourquoi y ni comment, cette humanité , jusque-là si fervente dans sa foi, abjure toute croyance pour se faire athée et matérialiste. Outre que cette humanité n'existe nulle part , si ce n'est parmi les positivistes, elle est en contradiction manifeste avec la grande loi du développement progressif et continu. Que dirait-on de celui qui y faisant l'histoire de ridée du juste y après en avoir montré les diverses manifestations, les développements successifs ; après nous avoir montré cette idée faisant sa première apparition sous la forme de ce sentiment énergique qu'on appelle la vengeance y qui éclate sous le coup d'une oppression inique ; puis sous la foime d'un tiers arbitre choisi pour fixer l'étendue de la réparation que demande l'injustice reçue ; plus tard, sous la forme d'un juge, d'un magistrat inamovible comme la justice; que penserions-nous, dis-je, d'un historien qui, après avoir raconté les diverses phases par où a passé l'idée de justice depuis le commencement des choses jusqu'à nous , terminerait l'histoire des progrès de cette idée par ce qu'il appellerait son dernier développement, et qui n'en serait que la suppression radicale? Nous dirions qu'il n'entend guère la filiation des changements qu'éprouve une grande idée, avant d'arriver à sa dernière expansion. Eh bien! c'est là la faute que commettent les disciples d'Aug. Comte, et à leur tête leur chef, M. Littré, en refusant de suivre leur maître sur le terrain des croyances religieuses où la reconduit la plus vulgaire logique : car un principe qui se développe peut bien se modifier, se transformer ; mais il ne peut pas s'éteindre tant que dure l'humanité qui en est la sonnée.
D'après M. Littré, la cause de tout ce mal, il Tant dire du retour de son maître aux idées théoI(^qaes , c'est la méthode gubjective (obsenration inlérieure ) reprise par M. Comte qui , tout le premier, Tavait exclue i toujours. (M. CoBiTE, Philosophie po$iiùe , p. 579.) — Ce n'est jamais un mal de rerenir à ce qui est bon et yrai , et que, par erreur, on ayait cru faux et maurais. Or, la preuve que la méthode subjective a sa valeur propre , renfermée dans ses limites, c'est d'abord qu'on ne peut s'en passer dans Tétude de l'histoire qui s'occupe autant des idées, des pensées et des croyances des peuples, que de leurs actions extérieures. Ensuite, c'est que M. Littré lui-même, tout en repoussant le mot, a cru devoir reprendre la chose, c La philosophie positive, nous dit-il {Philosophie positive, p. 677), présente une grande lacune. Laquelle? La science du sujet qui doit compléter la science de l'objet. Et que comprend la science du sujet? Trois parties essentielles, répond M. Littré : la morale, Testhétique et l'histoire des idées et des croyances de l'humanité. Or, ajonte-t-il , aucuue de ces parties n'est de l'ordre objectif , mais bien de l'ordre subjectif. Et si c'est par l'étude de l'objet que se construit le savoir humain, c'est par l'élude du sujet qu'il se termine.» — C'est ainsi , qu'après avoir rejeté lobservation intérieure, comme une méthode vaine et sans valeur, le maître et le grand disciple ont été ramenés à en proclamer la nécessité pour compléter la science du dehors par la science du dedans. Mais la méthode subjective étant la méthode qui conduit à la théologie , par l'étude du dedans ou de l'invisible, qu'y a-t-il d'étonnant que M. Comte nous ayant dit , dans sa Politique posilive {L P% p. 443) € qu'il fallait revenir sur l'exclusion provisoire de la mé-