ORIGINE DU SYSTEME
Le fondateur de l'école positiviste , Auguste Comte , né à Montpellier en 1798 et mort à Paris en 18S7, ancien élève de l'École polytechnique, était, à ce titre, familier avec les sciences mathématiques , physiques et naturelles qu'on appelle aussi quelquefois du nom de sciences positives. Jeune encore , s'étant mis à comparer les diverses sciences cultivées par l'esprit humain , il crut apercevoir entr' elles une différence profonde, savoir que les unes avançaient sans cesse et que les autres demeuraient stationnaires; que les unes ajoutaient toujours de nouvelles découvertes aux découvertes déjà faites et se montraient progressives , pendant que les autres s'agitaient autour des mêmes questions , opposant solutions à solutions et n'arri-
vant jamais à rien de définitif. (Lctthé, Consetration , récolvtûm et positkùme, p. 47.) Il se demanda la cause de cette différence , et crut TaToir trourée dans la manière tonte particulière dont procédaient les unes et les autres.
Les sciences dites po$Uices n'admettent rien sur parole ; elles ont pour règle invariable d^examiner avant de croire ; de r^arder , d'observer , de voir par leurs propres yeux : et après avoir vu , de revoir encore , de vérifier si on a bien vu , de contrôler par l'eipérimentation les premières données de robservation ; en un mot de procéder suivant les préceptes posés par Bacon , préceptes dont la bonté a été démontrée par trois siècles de progrès dont s'enorgueillissent à bon droit les sciences positives.
Ce point arrêté dans son esprit, Aug. Comte trouva sous la main son système tout fait. Les sciences, les vraies sciences celles qui trouvent la vérité, quelles sont-elles? L'histoire nous l'apprend , celles qui avancent , qui procèdent par voie d'observation , d'expérimentation ; par voie d'expérience continuée et agrandie par l'induction et la déduction ; c'est-à-dire les mathématiques , l'astronomie , la physique, la chimie « la physiologie animale et la physiologie humaine ou la sociologie qui a pour objet l'étude de la vie de l'homme et des sociétés humaines considérées dans ce qu'elles sont , ce qu'elles ont été et ce qu'elles doivent être. Cette dernière science surpasse toutes les autres et les couronne par la grandeur de son objet. Telles sont les vraies sciences, les sciences basées sur l'observation. Et tel est par conséquent le cercle dans lequel doit se renfermer l'esprit humain s'il veut ne s'ouvrir qu'à la vérité et se fermer au faux savoir. Dans ce cercle tout est positif ; tout se traduit en faits observés ou observables, vérifiés ou
vérifiables ; en faits soumis à la double épreuve de Tobservation et de rexpérimentation. En dehors de ce cercle , ce que Ton appelle sciences , n'est qu'un assemblage d'hypothèses qui échappent à tout contrôle y à toute vérification , à toute expérimentation. Les objets dont on s'occupe ne sont pas des faits , mais des entités scholastiques , de prétendues causes, de prétendues substances invisibles, impalpables, insaisissables. D'un seul mot c'est la métaphysique, l'ontologie , la théologie , la cosmogonie biblique et les romans d'outre-tombe destinés à satisfaire les imaginations rêveuses.
Désormais donc, il faut tracer une ligne de démarcation entre ce qui est observable et ce qui ne l'est pas. D'un côté nous aurons les vraies sciences, les sciences positives, et de l'autre les pseudo-sciences ou le domaine de l'hypothèse. Le positivisme écarte donc les idées théologiques et métaphysiques non par esprit d'hostilité; il les écarte comme ne pouvant se justifier par la seule méthode admissible , par l'observation et l'expérimentation ; et à l'appui de l'exclusion dont il les frappe , il invoque le témoignage de l'histoire , science de faits et par conséquent science positive. A son dire, l'histoire nous montre, dans la vie de l'humanité , trois époques bien distinctes ; l'époque théôlogique, dans laquelle les peuples encore novices, tout-à-fait étrangers aux vrais procédés de la science , exclusivement gouvernés par leur imagination , expliquent tous les phénomènes dont ils sont les témoins par des agents occultes, bienveillants ou malveillants , calqués sur leur propre modèle, animés des mêmes passions, ne différant d'eux que par une plus grande puissance et une plus grande intelligence. C'est l'âge du fétichisme, du polythéisme; l'univers
est peuplé de dieux qui ont le ciel et le monde entier pour demeure. Chaque objet de la nature cache dans son sein une âme , un esprit , un génie bon ou mauvais que la crédulité cherche par des prières à se rendre favorable.
Mais^ bientôt désabusés par Texpérience, les peuples arrivent à un autre âge que l'on peut appeler Tâge métaphysique ou philosophique. Ils remplacent alors leurs dieux par d'autres agents plus subtils , plus raffinés ; ce sont des êtres dégagés de toute enveloppe matérielle , des abstractions réalisées : c'est la beauté , la force , l'intelligence , la raison, la sagesse personnifiées et converties en autant d'êtres vivants. C'est le règne de l'esprit métaphysique qui entre en lutte avec la théologie et s'efforce de prendre sa place. A la suite de ces deux âges que l'on retrouve plus ou moins marqués chez tous les peuples, en arrive un troisième : c'est l'âge mûr de l'humanité , l'époque de sa virilité. Les objets commencent à être vus tels qu'ils sont , grâce à la méthode d'observation qui n'admet que des faits vérifiés. Tout aussitôt l'esprit d'examen fait justice de toutes les hypothèses érigées jusque-là en corps de science ; il relègue dans le monde des visions tous les êtres fantastiques créés par l'ontologie et la métaphysique.
D'après l'école positiviste, ces trois âges se reproduisent •en raccourci jusque dans la vie de l'individu qui commence, lui aussi, par faire une large part à la crédulité, pour passer ensuite à l'âge adulte où il remplace le règne de l'imagination par celui de la réflexion, et de l'âge adulte il arrive graduellement à l'époque où, gouverné exclusivement par la raison, il juge de toutes choses à la lumière de l'expérience et de l'observation : c'est l'époque positive qui coïncide avec la maturité de toutes nos facultés.
Le positivisme écarte donc, comme dépourvus de valeur, les enseignements de la théologie et du spiritualisme qu'il désigne sous le nom de métaphysique; ou plutôt , ainsi qu'il le dit lui-môme , il ne fait que constater la ruine totale des idées théologiques battues et renversées par le flot toujours montant des idées positives, idées mises en circulation par les progrès des sciences physiques, astronomiques et naturelles ; progrès qui ont totalement changé les anciennes croyances d'abord sur l'origine du monde, qui n'est plus une œuvre de huit jours, mais d'une suite incalculable de siècles. Ensuite sur l'unité de la famille humaine remplacée par la pluralité des races ; en troisième lieu , sur notre planète qui tourne autour du soleil au lieu d'être immobile au centre de l'univers. La cosmogonie est toute changée et avec elle les idées qui servaient de base à l'ancien ordre social.
Ainsi , d'après les positivistes , il y a incompatibilité absolue entre la science et la foi religieuse et môme entre la science et la foi philosophique. {Paroles de philosophie positive, par M. Littré, p. 24.) Une désuétude latente a frappé les croyances théologiques par toutes les incompatibilités avec la foi qui surgissent à l'improviste de chaque coin de la science , « sans compter que la critique àe Kant a ruiné , jusque dans ses fondements , la vieille métaphysique de Platon , de Descartes , de Mallebranche , de Bossuet, de Fénélon, de Leibnitz, de Clarke. Méthodes et principes , idées et arguments , tout a été renversé. » (Renan, Revue des Deux-Mondes, 1860.)
A la place des anciens enseignements de la vieille théologie sur la nature de l'homme , sur son origine , sur celle de l'univers, sur sa destinée actuelle et sa destinée future,
MMi
l'école positiviste en apporte de nouveaux puisés, dit-elle, à de bien meilleures sources , aux sources de Tobservation et de Texpérimentation. Et c'est avec ces nouveaux enseignements , ces nouveaux dogmes , ces nouvelles idées , qu'elle prétend organiser un nouvel ordre social sur des bases qui doivent durer toujours parce qu'elles sont empruntées aux sciences positives.