CHAPITRE III
LA CROYANCE A LA VIE FUTURE EST UN COROLLAIRE INSÉ- PARABLE DES PRlNaPES CONSTITUTIFS DE TOUTES LES SOCIÉTÉS HUBIAINES.
Rendons me justice aux promoteurs du nouvel ordre social : ils le caractérisent avec tant de précision qu'il est impossible de le confondre avec tout autre. Jusqu'à ce jour, toutes les sociétés humaines ont vécu avec la croyance bien arrêtée , bien positive que la vie actuelle se prolonge par-delà la tombe. Dans le nouvel ordre social , ce prolongement est supprimé comme une superstition bonne tout au plus pour les premiers âges du monde. Dans la nouvelle société, toutes les pensées, toutes les affections doivent se concentrer sur un seul point, la vie actuelle : elles ne doivent avoir d'autre objet que le présent. Ainsi que Ta dit l'un d'eux. : « Notre ciel, notre terre, notre temps, notre espace, et plus rien au-delà. 2> L'intervalle qui sépare le berceau de la tombe , voilà ce qu'il faut aimer. La patrie
TÎsîble qui nous prot^e et nous défend, c'est ceUe à laquelle il faut s'attacher ; c'est pour celle-là qu^il laat vivre et aa besoin savoir mourir.
Convenons qu'on ne peut être pins clair dans l'exposition d'une doctrine. Félicitons^n les auteurs, et félicitonsles aussi d'avoir posé la question décisive ; car , s'il n'y a pas de vie future, le système triomphe ; tout est gagné par ce seul endroit , comme aussi tout est perdu s'il est vrai qu'il existe une autre vie.
Ne demandons pas aux positivistes si des intelligences humaines consentiront jamais à vivre ainsi parquées, claquemurées dans Félroit espace, dans la prison de la vie de ce monde qui dure à peine quelques jours , à peine quelques heures ; si elles s'accommoderont de ce régime qui refoule l'élan aventureux de leurs puissances toujours en qnéte de quelque chose de nouveau , toujours ambitieuses de s'étendre un peu plus loin : leur réponse est toute prête. La preuve qu'elles s'en accommoderont, c'est qu'elles s'en accommodent déjà. L'incrédulité, c'esl-à-dire Taffranchissemenl des vieux préjugés ihéologiques, n'est-elle pas un fait devenu de nos jours à-peu-près général ? Les sciences mathématiques, astronomiques, physiques et naturelles n'ont-elles pas depuis longtemps démoli les anciennes croyances ?
Oui, dans quelques esprits, chez les positivistes, par exemple, mais à-peu-près partout : cela n'est pas démontré. La croyance à la vie future, vieille comme le monde, toujours attaquée et toujours debout, semble avoir des racines plus fortes que Ton ne pense ; elle plonge au plus profond de la conscience humaine ; on la dirait soudée aux principes qui portent toutes les sociétés humaines, anciennes et
modernes ; elle en jaillit comme une conséquence sort des antécédents logiques qui la contiennent ; la connexion est si étroite qu'il ne parait pas possible de conserver Tun sans Tautre.
Quels sont ces principes ? Ce sont deux idées dont les positivistes ne parlent guère et qu'ils n'osent cependant pas attaquer de front. Ce sont deux idées qu'il est facile de nommer ; car depuis l'origine des siècles elles ont une place dans toutes les langues, avec le privilège de ne rencontrer jamais ni dédain, ni indifférence ; que dis-je, avec le privilège d'exciter le plus vif enthousiasme , et avec la gloire de compter parmi leurs défenseurs les plus grands hommes, ceux que l'on appelle des héros. Comment se nomment ces deux idées? Elles se nomment le droit et la liberté.
Que les disciples d'Aug. Comte acceptent ou rejettent ces deux choses , peu importe pour le moment. Nous ne voulons pas les défendre. L'humanité y a toujours cru ; elle y croit encore, parce qu'elle les trouve écrites, gravées dans le fond le plus intime de son être. Elles n'ont pas besoin de. preuves. La victime qui succombe sous les coups d'une agression injuste, lègue au ciel et à la société le soin de veAger son droit opprimé et non détruit. L'affirmation de ces deux grandes choses échappe spontanément aux lèvres de quiconque est lésé dans l'une d'elles. Droit et liberté, noms sacrés , arche sainte des sociétés humaines , que n'a pas fait l'humanité pour ne pas vous perdre , pour jouir de votre auguste présence ?
Oui, il y a des droits ; car sans droits l'homme n'est rien ; il descend du rang de personne au rang de chose que le premier venu peut briser impunément sans encourir aucun reproche ; là où il n y a pas de droits , ou ne saurait les
( 14) violer ; et quiconque ne viole aucun droit est irréprochable; on ne fait mal, on n'est injuste envers autrui que par la violation de quelqu'un de ses droits. La justice consiste à rendre à chacun suivant ce qui lui est dû , à lui rendre suivant son droit. Le droit d'abord, la justice ensuite parce qu'elle consiste dans le respect de tous les droits. La morale sociale est tout entière dans l'idée de droit qui conduit à celle du juste et à celle du devoir. Que doit-on aimer, que doit-on respecter? Les droits de chacun et de tous.
Il y a autant de devoirs sociaux qu'il y a de droits à respecter dans autrui. Le droit, de sa nature, est inviolable. Il couvre l'humanité de son égide. Il déclare coupable quiconque le méconnaît et l'offense. De plus il est immuable : ce qui est vraiment droit se confond avec la rectitude même, et par conséquent ne saurait changer. Le droit en soi est la mesure première qui mesure tout et n'est pas mesurée. U est le même dans tous les temps et dans tous les lieux; il n'est ni grec, ni romain , ni égyptien, ni persan; il est universel ; il s'applique à tous les hommes. Et parce que l'homme est partout un être intelligent et libre, il lui offre partout une lumière pour son intelligence et une règle sûre et certaine pour le diriger dans l'exercice de sa liberté.
Le droit est donc tout à la fois et le bouclier qui couvre l'humanité, et la lumière qui l'éclairé, et la boussole qui lui montre le chemin où elle doit marcher. L'idée de droit se fait jour de bonne heure dans notre intelligence. L'enfant grondé pour avoir frappé son camarade , s'excuse en disant : Ce n'est pas moi qui ai commencé. Il sait à peine parler, et il comprend déjà ce que c'est que le droit de la défense personnelle. Il comprend qu'il ne doit pas être
offensé tant qu'il demeure inoffensif envers les autres. C'est du droit en soi^ du droit primordial que dérivent tous les droits que nous désignons sous les noms divers de droits civils^ de droits politiques, de droits religieux, etc.. C'est en lui qu'ils ont leur source première.
La liberté n'est pas une moins grande chose que le droit; car c'est par elle et par elle seule que nous sommes aptes à avoir des droits ^ dont le premier, celui qu'impliqaent tous les autres, est le droit de la propriété de sa personne, de ses facultés physiques et morales, de ses actes, de ses œuvres, de toutes ses actions ; car qui peut dire en toute vérité : je m'appartiens , je suis à moi , ma vie tout entière est mon œuvre ; c'est moi qui l'ai faite ; j'en suis responsable, et la honte ou la gloire m'en revient? Qui peut parler ainsi en toute vérité , si ce n'est Celui qui est le principe, la cause, le foyer d'où jaillissent toutes ses actions ; si ce n'est Celui qui, par essence, est une force maîtresse d'elle-même, qui s'impulsionne par sa propre éner-* gie ; qui, de sa libre volonté, se porte au repos ou au mouvement; qui ne comporte ni violence, ni contrainte; qui ne fait que ce que bon lui semble ? Et cette force , cette puissance de causation, n'est-ce pas notre liberté ellemême?
C'est donc dans la liberté qu'il faut chercher l'origine du premier de nos droits , du droit de propriété personnelle. Supprimez la liberté dans Thomme, iaites-en le simple instrument de ce drame qu'on appelle la vie , ôtez-lui sa qualité d'agent , et dites quels seront ses droits ? N'étant plus un principe d'action, mais ane simple chose, de quelle injustice poarra-tr-on se rendre coupable à son égard ? En quoi différera-t-il du bras, de la main , de l'outil , du glaive
dont nous nous servons pour agir , sans les rendre aucunement responsables ?
La liberté n'est pas le droit, mais elle réalise le droit et donne naissance au premier de tous^ la propriété de la personne d'où dérivent tous les autres. Elle est aussi le principe de toutes nos vertus : ce que nous appelons un acte normal , un acte juste et bon n'est pas autre chose qu'un acte conforme au droit. La vertu naît de l'union de ces deux grandes choses : le droit et la liberté ; et c'est de leur divorce que sortent tous les désordres qui affligent les sociétés humaines. En un sens , on peut dire que la vertu c'est le droit incarné, le droit fait homme, le droit prenant domicile dans une âme humaine ; mais pour incarner le droit, la liberté a besoin de laire effort ; car le droit se confond avec le bien qui , étant au-dessus de nous , nous demande un certain élan pour arriver jusqu'à lui. L'œuvre de Ja vertu ne peut se réaliser que par un premier effort pour monter jusqu'au bien , et par un second effort , pour résister aux attraits séducteurs du mal qui, toujours semblable à lui-môrae, s'offre dans ce monde tel qu'il s'offrit au premier des humains sous une apparence trompeuse. Un troisième élément de la vertu, c'est le sacrifice d'un bien, d'un bonheur que l'on possède légitimement, mais auquel il faut renoncer souvent pour faire le bien des autres. La vertu s'élève jusqu'à l'héroïsme, lorsque , pour la famille, la patrie ou l'humanité, elle fait le sacrifice du plus grand des biens matériels, le sacrifice de la vie.
La vertu est donc une œuvre méritoire. Que mérite-t-elle? Le bonheur. L'obtient-elle ici-bas? Oui et non. Oui, s'il s'agit de la paix du cœur, du contentement de soi-même , du suffrage de la conscience. Non, s'il s'agit de s'affranchir
( 17) des misères de la vie et des conditions de l'existence bu* maine. La paix du cœur ne saurait soustraire celui qui jouit de cç trésor inestimable à l'action de la souffrance, de l'injustice , de l'oppression et de tous les désordres inbérents aux gouvernements des bommes. Le bonbeur n'est pas une satisfaction égoïste ; il ne va pas sans le bonbeur de ceux qui nous toucbent de près, qui composent le cercle où nous vivons. Or, la mort frappe en aveugle : elle sépare le fils du père, l'enfant de la mère, l'époux de l'épouse, les ascendants des descendants ; elle fait des blessures que le temps est impuissant à guérir.
 ces coups de la mort se joignent les coups non moins rudes du mal pbysique, des maladies, des infirmités contractées ou béréditaires , des fléaux du ciel, des intempéries des saisons, et de ces secousses violentes qui agitent parfois notre planète comme si elle voulait nous exiler de son sein. A tous ces éléments de souffrance dont la vertu n est jamais exemple, il faut ajouter le malheur si fréquent de ses droits méconnus, de ses services comptés pour rien, de son dévouement payé d'ingratitude. Et cependant une voix intérieure nous crie du matin au soir : Sois juste et tu seras heureux; mérite d'abord lu obtiendras plus tard. Celte voix, c'est celle de la conscience qui n'est pas à nos ordres , qui parle suivant ses inspirations personnelles, qui vient de plus haut que de nous, et, par conséquent ne peut nous tromper. Si le bonheur extérieur fait défaut à la vertu dans ce monde, la conscience nous apprend pourquoi; c'est qu'il est réservé à un monde meilleur, à une autre vie dont celle-ci n'est que le prélude et la préparation en quelque sorte. Mais s'il y a une autre vie, il y a un Dieu rémunérateur et vengeur, un Dieu maître suprême de l'bumanité
qui lui demande le travail^ la fatigue^ le labeur de TÀme et du corps ^ la vertu et le mérite, avant de l'admettre au bénéfice de la récompense. Et voilà que toutes les idées théologiques , repoussées par les positivistes comme une superfétation inutile^ reviennent d'elles-mêmes comme un corollaire indispensable des deux grands principes qui ser- ' vent de fondement à toutes les sociétés humaines. De telle sorte qu'il faut abdiquer le droite abjurer la liberté pour se précipiter tête baissée dans le despotisme et la servitude^ ou se rallier au dogme de la vie future qui à lui seul comprend toutes les idées ihéologiques impérieusement réclamées par ce quelque chose qu'on appelle la vertu ^ qui a sa source dans Tunion du droit et de la liberté.
Il est des esprits auxquels une preuve démonstrative ne suffit pas ; ils veulent de plus Tautorité de quelques grands noms. Les lignes qui suivent pourront les satisfaire. Dans sa théorie de la raison pratique , Kant raisonne ainsi : Il est des devoirs ; rien n'est plus évident. Oser le nier serait déclarer que tout est permis, même le mal. Il est des devoirs ; donc je suis libre : car le devoir commande et défend ; or on ne commande qu'à ceux qui peuvent obéir ; et on ne défend qu'à ceux qui peuvent désobéir. Cette puissance d'obéir ou de résister, c'est la liberté même et la première des libertés , la liberté morale. Or, que prouve la liberté? Un être libre; et un être libre, parce qu'il se meut lui-même , n'est-il pas nécessairement au-dessus de la matière? La liberté prouve donc une àme. L'âme libre , quand elle fait ce que le devoir ordonne , quand elle se soumet à ses ordres, s'élève à la hauteur de l'ordre moral ; elle devient l'ouvrière et l'artisan de cet ordre qui est la vertu même. Mais la vertu qui implique toujours lutte ,
effort, courage 9 sacrifice , est une œuvre souverainement méritoire ; elle a droit au bonheur auquel elle aspire de toutes ses forces. Mais la douleur ^ dans ce monde ^ abonde même sous le toit qui abrite Tinnocence et la vertu. Nul n'est à Tabri de ses coups^ et la vertu moins que tout autre parce qu'elle est un sacrifice permanent de soi à autrui. Elle n'est donc pas rétribuée suivant ses œuvres ; l'espérance qui la soutient et la console ne saurait donc être illasoire. Le bonheur est donc par-delà ce monde^ dans un antre monde ; il est donc un Dieu juste et bon qui rétribue chacun suivant ses œuvres. Telle est, en peu de mots , la théologie de Kant, de ce prétendu sceptique que M. Renan félicitait tout à Theure d'avoir renversé de fond en comble la philosophie de Platon, de Descartes, de Leibnitz, de Dossuet, de Fénélon ; comme si l'on pouvait mieux s'y prendre qne ne l'a fait Kant pour défendre et consolider cette philosophie !