‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 5 sur 20 · A LA VIE FUTURE · texte numérisé non relu

A LA VIE FUTURE

C'est tout de bon que les positivistes prétendent fortifier et agrandir le patriotisme , ce principe vital des sociétés humaines, en supprimant la croyance à la vie future. Pourtant s'il n'y a pas d'autres biens que les biens actuels, pourquoi voulez-vous que je sacrifie ma vie en qui se résument tous ces biens? Sacrifier sa vie, c'est tout donner aux autres et ne rien garder pour soi ; et la raison de ce grand sacrifice où est-elle ; où en trouver le dédommagement? Les positivistes prétendent que notre patriotisme à nous, croyants à une vie future, n'est qu'un calcul ; que nous donnons le moins pour avoir le plus : que leur patriotisme, à eux , est seul désintéressé.

Oui, mais tellement désintéressé, qu'il a bien l'air d'un acte impossible; car, où sont les héros de leur doctrine? Les mécréants de la vie future ont un autre principe de conduite. Avec cette idée dans l'esprit que tout finit à la

mort, héroïsme et dévouement, sagesse et vertu, croyances et vérités ; ils concluent hardiment et sûrement que ces prétendues grandes choses , parce qu'elles durent si peu , ne sont que des mots dont se payent les niais ; que les habiles s'en moquent et jouent le gros jeu , tout perdre ou tout gagner ; parce qu'en réalité , en perdant tout on ne perd rien puisque la mort est le sommeil absolu. En conséquence de ce principe, ils placent la souveraine sagesse à laisser aux autres le travail, la fatigue et le poids du jour, en se réservant le privilège de cueillir la moisson quand elle est prête. Quelquefois ils réussissent, quelquefois non. Et les maladroits, c'est ainsi qu'ils désignent leurs confrères malheureux, vont peupler ces maisons qu'on appelle des pénitenciers ou des bagnes qui déjouent un peu leurs calculs. On ne compte guère dans ces lieux d'autres habitués que des mécréants de la vie future ; la preuve en est dans leur refus obstiné d'accueillir les hommes du sanctuaire , d'écouter la parole qui apprend à croire. Toute leur doctrine est dans cette réponse d'un fameux assassin qui , interrogé s'il croyait en Dieu, répondait : Je ne Tai jatnais vu. Les positivistes répondent de même quand on leur demande s'ils croient à l'existence de l'âme ; € rien d'expérimental ne nous l'a fait' voir ]p, dit M. Renan; et M. Littré ajoute : <( Il n'y a aucun exemple de retour à la vie après la mort. > Singulière manière de raisonner I Pour croire à l'âme et à Dieu ils voudraient les voir ; oubliant que s'il leur était donné de les saisir par les sens , ils ne seraient plus ni des âmes ni des esprits.

Le patriotisme, dit-on, n'est pas incompatible avec l'athéisme. Et , pour preuve , on nous cite ces prétendues légions d'athées victorieuses partout sous le gouvernement

de la République de 93. Qui leur a dit que les légions des armées républicaines n'étaient composées que d'athées? Parce qu'un écrivain hostile à cette époque (Joseph de Maistre) a qualifié les soldats d'alors de cette épithète injurieuse , on nous propose de le croire sur parole ! Il n'est jamais rien sorti et il ne sortira jamais rien de bon d'une âme athée. On ne s'enthousiasme pas pour le néant ; et l'athéisme c'est le néant des plus grandes choses de ce monde , héroïsme , dévouement , honneur^ gloire et vertu : mots séducteurs qui ne trompent que les faibles , dupes d'une apparence dépourvue de toute réalité.

L'accusation d'égoïsme que l'on adresse aux martyrs de l'amour de Dieu et de sa loi sainte passe toute mesure. Où donc est l'égoïsme , dans Tâme qui aime les autres autant qu'elle-même , qui aspire et travaille à leur salut- avec autant d'ardeur qu'au sien propre , qui n'a d'autre ambition que de les entraîner sur ses pas dans la voie du bien? Encore une fois , où est l'égoïsme , là où c'est un crime de n'aimer que soi, là où la première des vertus est l'amour des autres? — Sait -on à quelles conditions le dévouement et rhéroïsme sont possibles? Â une condition que les positivistes ne peuvent remplir; à la condition qu'il existe un bien assez grand pour mériter d'être aimé d'un amour sans mesure^ parce qu'il est lui-même sans mesure^ parce qu'il n'a pas commencé et qu'il ne doit pas finir. Où trouver ce bien? Dans Dieu et dans sa loi immuable et sainte qui nous dit : Sois juste et tu vivras; incarne en toi la justice, fais-la passer dans tes pensées, dans tes volontés, dans tes actions; fais-toi semblable à elle , comme disait Platon , et tu vivras autant que la justice qui doit vivre toujours ; car, ainsi que le disait encore Platon , la justice û'est pas justice parce

qu'elle est aimée des dieux , mais elle est aimée des dieux parce qu'elle est justice. Le juste et le droit en soi sont aussi anciens que Dieu lui-même. Ils font partie de cette raison absolue qui était au commencement^ qui était avec Dieu et qui se confond avec Dieu lui-même. Avec une telle justice pour appuis pour levier et pour boussole^ nonseulement on meurt sur un champ de bataille pour la gloire et la patrie, mais on y meurt avec joie , avec transport, avec enthousiasme, parce que Ton sait que Ton ne meurt pas en vain ni pour soi ni pour les autres ; que cette mort profitera au règne de la justice , à la prospérité de la patrie, à Fagrandissement de sa propre vie qui ira se prolonger dans un autre monde.

Tout se lie dans Tédifice social : les fortes croyances qui en assurent la grandeur et la durée ont leurs racines ailleurs que dans des principes éphémères. Les principes qui les inspirent sont du nombre de ces vérités que ne connaissent pas les positivistes ( ils n'admettent que des idées relatives), du nombre de ces vérités appelées par Técole spiritualiste du nom de nécessaires, d'immuables, d'universelles, d'éternelles, d'absolues, pour faire comprendre qu'elles sont impérissables , indestructibles et qu'elles transmettent leur immortalité à leurs vrais adorateurs, comme par la loi du contraire elles enchaînent à la souffrance les volontés obstinément rebelles à leurs divins préceptes. C'est à cet ordre de vérités qu'il faut s'adresser quand on veut fonder une morale vraiment indépendante, vraiment affranchie de l'influence des temps, des lieux,. des hommes et.des choses; une morale qui subsiste toujours la même pour tous les peuples, pour tous les hommes sans acception de personnes et sans crainte de modifications au détriment des uns pour

le bénéfice des autres. Quel plus grand oubli de la pins simple des règles de la logique, de la concordance des idées., que de vouloir , à l'exemple des positivistes , d'une part une morale indépendante, et de l'autre des idées purement relatives, c'est-à-dire soumises à toutes sortes de variations ?

Nous voulons , disent-ils , une morale indépendante de ridée de Dieu. Mais le vrai Dieu c'est l'être souverainement indépendant et par conséquent le seul en qui nous puissions trouver la raison d'être d'un code de lois vraiment indépendantes elles-mêmes , c'est-à-dire soustraites aux caprices des législateurs humains qui, s'ils sont indépendants de toute autorité qui les surmonte, peuvent les faire autres aujourd'hui, autres demain, en un mot si changeantes qu'on ne sait plus'à quel signe les reconnaître. Le vrai type de la morale dépendante a toujours été et sera toujours dans cette formule à l'usage des partisans des idées relatives : a: Les peuples et les législaleurs en ordonnant font juste ce qu'ils ordonnent; et en défendant font injuste ce qu'ils défendent. :» Donner sa vie pour une telle justice n'est-ce pas tomber dans la plus délirante des idolâtries? N'est-ce pas adorer le fini à la place de l'Infini? — Que parlez-vous, positivistes, de préoccupations du salut personnel? Cette préoccupation est la sauvegarde du salut public dans une doctrine qui ne permet l'accès de la patrie future qu'à ceux qui ont commencé par bien mériter de la patrie présente. Tels sont les vrais principes fondateurs des sociétés humaines ; partout ailleurs il n'y a que ruines sous les apparences trompeuses du salut et de la prospérité de tous.

Page 1