‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'observation intérieure que renient les positivistes est la source où ils puisent a leur insu les idées de leur système.

Nous venons de le voir , la science des principes constitutifs des sociétés humaines condamne le positivisme ; la théorie du patriotisme lui renvoie le même arrêt de condamnation. Kant, qu'il invoque en dénaturant sa pensée > est contre lui^ et j*ai bien peur qu'il ne soit à son tour contre lui-même > qu'il ne soit le premier à prendre la peine de se réfuter complètement. — Les positivistes ne veulent à aucun prix de l'observation intérieure. Un inoi ^ qui se regarde penser pour savoir son histoire, les fait sourire de pitié. La vraie manière d'étudier l'homme, pour eux, c'est de procéder à la façon des naturalistes qui partent du plus

* PAt/o«op/»to]Do^a've d'Auguste Comte, t. 111, p. 774.

humble des êtres, de l'être inorganique , pour s'élever graduellement à l'être organisé , puis à l'être vivant , sentant , agissant , pour arriver enfin à l'homme qui couronne la série. Tout cela est fort bien. Rien de mieux que d'étudier l'homme extérieur; mais ne faut- il pas aussi étudier l'homme intérieur, et, pour celte étude, ne faut-il pas s'adresser à l'observation intérieure? — « Méthode vaine et sans valeur ^ , y> disent-ils , et cependant ils ne font pas autre chose que de s'en servir tous les jours , sans s'en apercevoir y sans doute, tant est grande leur sagacité. Ils nous parlent sans cesse d'idées , de croyances , d'opinions , de pensées , de volontés , de sentiments , de pouvoir spirituel, de régime mental, de conviction, de raison, de réflexion, de jugement, de vérité, d'erreur, etc. Ils ne veulent établir le règne de leur doctrine que par la puissance des idées , pour qu'un jour la société s'éveille toute transformée au dedans et n'ayant qu'un pas à faire pour je transformer au dehors. On ne peut qu'applaudir au choix de cette méthode. Mais, de grâce, qu'ils veuillent bien nous dire à quelle école ils ont appris ce que c'est qu'une idée, une croyance, une opinion ; ce que c'est que persuasion et conviction, régime mental et pouvoir spiritueK Ce dernier mot surtout étonne sous leur plume. Qui donc leur en a expliqué le sens ? Où ont-ils vu le spirituel, le mental, l'esprit, l'idée, la pensée, la conviction? Encore une fois, puisqu'ils parlent sans cesse de ces choses et qu'ils ne peuvent pas ne pas en parler, ils les connaissent sans doute; qu'ils nous disent donc où ils les ont apprises : est-ce ailleurs qu'en eux-mêmes? Et si c'est en eux-mêmes,

* Philosophie posiiive d'Aug. Comte, t. III, p. 774.

ils y ont regardé ; et les voilà du nombre de ces moi qui se regardent penser^ de ces mot qui toutàTheure leur faisaient hausser les épaules !

Que la vérité est terrible dans ses vengeances contre ceux qui osent se jouer de ses droits ! Car il n'y a pas de milieu : ou il leur faut renoncer à parler des choses mentales , des choses spirituelles ^ ou reconnaître qu'il y a une observation intérieure à laquelle ils sont redevables de tout ce qu'ils nous disent sur les idées^ les opinions, les croyances de l'humanité , et, par conséquent, à laquelle ils sont redevables tout au moins de la moitié de leur savoir ; oui, de la moitié, et ce n'est pas trop dire ; car la vie de l'humanité, la vie des peuples racontée par l'histoire comprend deux parties bien distinctes ; d'une part les idées, les volontés, les sentiments, les croyances, et de l'autre les actes visibles et matériels qui les manifestent extérieurement, qui servent à les traduire, à les porter au dehors. Le drame historique qui se déroule devant nos yeux sur la scène du monde n'est pas le véritable drame ; il n'en est que la parole plus ou moins fidèle. Derrière les actions humaines , grandes ou petites, héroïques ou ignobles, basses ou sublimes , lâches ou courageuses , égoïstes ou patriotiques, il y a ce que nos yeux ne voient jamais et dont ils n'aperçoivent que les signes : il y a le fait invisible de l'héroïsme ou de Fégoïsme, du courage ou de la lâcheté , de la bassesse ou de la grandeur d'âme. Le dedans et le dehors, le moral et le physique ne sont pas de vains mots. Tout le monde connaît ces choses , car tout le monde en parle ; on ne serait pas homme si ou n'entendait pas ce double langage : l'un qui parle du monde matériel, et l'autre du monde spirituel. Or, à quelle école les hommes de tous les temps, de

tons les lieux apprennent-ils à connaître les faits qui constituent leur vie morale et intellectuelle? A quelle école apprennent-ils ce qu'ils savent d'idéologie et de psychologie; car ils en savent tous plus ou moins , ainsi que l'attestent leurs idiomes tous en possession d'un dictionnaire où se trouvent des mots pour désigner les choses de la vie spirituelle? Cette école est-elle autre que l'observation intérieure ? D'où l'on voit qu'il existe une source de connaissances bien différentes de celles que nous devons à l'observation extérieure , et que n'en tenir aucun compte , c'est tout bonnement prouver que l'on ne comprend rien à la science de la vie humaine qui est tout autant et môme beaucoup plus la science des idées que des faits matériels qui les traduisent.

Cette science , qui a pour objet le dedans , il nous a été donné de l'agrandir de l'étendre par notre propre travail ; mais ce n'est pas nous qui la commençons par un acte personnel de notre volonté ; nous sommes naturellement idéologues et psychologues. L'observation interne est une porte de notre entendement qui s'ouvre d'elle-même pour nous permettre de voir le monde auquel elle correspond. La connaissance de notre vie morale est une science commune à tous les hommes, au moins dans son premier degré. Dans un degré supérieur, elle devient l'apanage spécial de ceux qui en font une étude particulière.

L'auathëme dont Auguste Comte a frappé l'observation intérieure ne se comprend donc que comme un moyen dont il s'est servi pour écarter les conséquences dont l'idéologie et la psychologie fournissent les prémisses; car la première de ces conséquences , c'est qu'il existe une âme.

En effet y il est inévitable ^ dès que Ton reconnaît une volonté, une intelligence , de reconnaître aussi un être voulant y un être intelligent ; il n'y a pas de rameaux sans un tronc ; il n'y a pas de rayons sans un centre. Le tronc, le centre , le foyer où aboutissent et d'où jaillissent toutes les volontés et toutes les idées y il n'y a pas un homme qui ne le connaisse ; car il a un nom dans toutes les langues ; ce nom c'est celui de moi ; le je , le mot dont nous parlons sans cesse, c'est l'âme elle-même. Il y a en nous un nombre innombrable de pensées, de volontés, de sentiments. Mais nous savons , à n'en pas douter, nous savons de la science la plus certaine , par une expérience intime et journalière , qu'il n'y a en nous qu'un seul et même être pensant, voulant et sentant, qu'il n'y a en nous qu'un seul moi. Cette unité du moi, qui se fait jour à travers la succession et la variété de nos idées, de nos volontés et de nos sentiments, est la preuve irréfragable de sa simplicité , de son indivisibilité, et par conséquent de son immatérialité ; car ce qui est un exclut la pluralité des parties , et par conséquent la nature matérielle qui a toujours longueur, largeur et profondeur; qui a toujours multiplicité de parties. L'existence de l'âme , comme dit Jouffroy, n'a pas besoin de preuves ; chacun de nous l'affirme en affirmant l'unité de son moi, en disant j^^ ce que nous faisons du matin au soir, tous les jours de notre vie.

11 est incroyable jusqu'à quel point de déraison on peut descendre sous l'influence de l'esprit du système. Les mêmes hommes qui nient l'âme , appelés par la loi à siéger comme jurés pour prononcer sur la culpabilité ou l'innocence de leurs semblables , n'hésitent pas à les déclarer coupables , sur preuves suffisantes , non-seulement de crimes commis

depuis peu , mais de crimes commis depuis plusieurs années et restés impunis faute des preuves nécessaires. Or en punissant l'auteur d'un crime qui avait échappé jusque-là à la vengeance des lois , ils déclarent formellement que les années écoulées entre le jour du crime et celui du châtiment n'ont rien changé à la responsabilité du coupable. Ce qui veut dire que s'il a changé physiquement y il est toujours resté le môme être , auteur du crime ; qu'il a persévéré dans son unité morale à travers la succession des années et les transformations de son organisme. Or une telle unité est-elle possible dans un être matériel toujours changeant et toujours soumis au changement ^ toujours perdant quelques-uns des atomes qui le constituaient et les remplaçant par de nouveaux? Évidemment non. Elle ne peut donc se réaliser que dans un être, par essence^ homogène à la pensée ^ simple et spirituel comme elle et par conséquent dans une âme. La nécessité où l'on se trouve , qaand on fait l'âme matérielle d'aboutir au fatalisme , n'est-elle pas une preuve sans réplique que la liberté ne peut avoir son siège ailleurs que dans une substance immatérielle? Or qui peut nier la liberté sans mentir à sa conscience ?

Un des faits les plus gênants pour le matérialisme c'est l'influence journalière du moral sur le physique ; c'est-à-dire l'action bienfaisante ou hostile que les idées et les sentiments exercent sur le corps. La lame^ dit-on tous les jours^ use le fourreau. Les peines du cœur, les chagrins, les émotions trop vives et trop fréquentes affligent les organes de maladies souvent mortelles. L'âme tue le corps. Comment donc nier son existence? Les positivistes ont cru avoir trouvé une réponse à ce fait irrécusable, dans ce qu'ils appellent l'idée ou la sensation réflexe. Qu'entendent-ils

paHà? Dans leur système les idées et les sensations sortent toutes du cerveau; et par conséquent elles en subissent toutes les modifications : elles sont saines ou malsaines , raisonnables ou folles , sensées ou extravagantes , marquées au coin du bon sens ou de la folie , suivant les divers états dans lesquels se trouve le cerveau. Et c'est par cette influence du cerveau sur les idées qu'ils expliquent la vie humaine.

Un seul «point les avait arrêtés jusqu'à ce jour; c'était rinfluence du moral sur le physique , phénomène inexplicable dans leur système où le cerveau est censé maîtriser tout le moral. La difficulté était grande. Comment la résoudre? Écoutez bien, lecteur, et admirez surtout la fécondité de leur esprit inventif.

La sensation et l'idée sont filles du cerveau et par conséquent soumises à son empire absolu ; mais cette soumission, d'après eux, ne les préserve pas de l'esprit de révolte : elles se tournent quelquefois contre leur principe générateur; elles l'attaquent , le font souffrir et donnent naissance à ce que l'on appelle l'influence du moral sur le physique ; leur réaction va quelquefois si loin qu'elle fait mourir le cerveau; elle devient donc plus forte que celui duquel elles tiennent toute leur force. Comment cela se peut-il faire? Ce n'est pas possible, direz-vous; c'est une invention suggérée pour le besoin du système et pas autre chose. Les positivistes n'y regardent pas de si près. La sensation et l'idée se tournent , disent-ils , quelquefois contre le cerveau , et voilà tout le mystère expliqué; il ne faut pas leur en demander davantage.

Les positivistes ne prennent pas la peine de discuter les preuves surabondantes qui ont été données en faveur de

l'existence de Tàme * ; ils croient qu'il leur suffit de dire que ce sont des preuves subjeclives , mot emprunté à Kant, qu'ils ne comprennent guère. Ils ne parlent de ces preuves que du haut de leur plus fier dédain , du dédain transcendantal qu'ils ont imaginé. Cette méthode est expéditive et commode. Voltaire se moquait.de ses adversaires quand il ne pouvait avoir raison contre, eux ; les disciples d'Auguste Comte se moquent et méprisent ; ils ont retenu , de leur maître son habitude du dédain pour toutes les idées antagonistes aux siennes. C'est un progrès qu'on ne peut leur contester.

1 Les positivistes en fournissent eux-mêmes tous les jours* de nouvelles. L'un d'eux nous parle « des idées justes et fécondes [Revue des Deux-Mondes , p. 946. Avril 4866) qui ne doivent leur naissance qu'à l'invention et au génie de chacun. » Sur quoi on peut lui demander quel est le foyer de ces idées justes et fécondes qui changent quelquefois la science tout entière, qui font penser et deviner les choses avant de les voir réalisées sous les yeux? — Un autre parle du désaccord fréquent du physique et du moral; celui-ci se montrant sain, pendant que l'autre est malade : ne suffit -il pas de ce désaccord pour attester la dualité de i'étre humain ?

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