‹ Le positivisme au tribunal de la scienceChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

ÉTRANGE MÉPRISE DES POSITIVISTES SUR LA TÉRITABLE ORIGINE DES IDÉES SPIRITUAIiSTES.

Rien n'arrête les positivistes : aucune difficulté ne les embarrasse; ils se jouent des plus grands problèmes. Demandez-leur d'où a pu venir à l'esprit des peuples et de tous les peuples , l'idée qu'il existe des êtres inaccessibles aux sens y des âmes, des esprits, des intelligences sans corps ; ils vous répondront sans hésiter : Tous ces êtres fictifs, toutes ces créations mensongères, doivent leur naissance à cette faculté brillante , mère des beaux-arts , qu'on appelle l'imagination. Et après avoir prononcé ce mot , ils croient avoir tout dit : il leur semble avoir fait une découverte.

Sans contredit, l'imagination invente bien des choses : qui ne le sait? S'ensuit-il que sa puissance d'invention ne connaisse aucune limite ? Donnez-lui les idées de montagne et d'or, elle vous fera une montagne d'or. Donnez-lui les deux idées d'homme et de cheval , elle vous fera un centaure. Elle invente, mais avec des éléments donnés. Avec l'idée de stature, elle vous fera des nains et des géants; avec

d'aulres idées, elle vous fera un cyclope, un sphinx , un minotaure ; elle vous fera tout ce que vous voudrez , mais à la condition que vous lui mettrez sous la main le premier élément des créations que vous lui demandez. Si cet élément lui manque, vous la frappez de stérilité : elle ne peut rien produire. Avez-vous les idées de son, de couleur, de figure? Avec l'imagination vous inventerez toutes sortes de combinaisons de sons, de couleurs, de figures. Si vous ne les avez pas, vous n'en soupçonnerez pas même Texistence. Le sourd et Taveugle de naissance ont beau avoir de Timaginaiion, ils n'arrivent jamais à concevoir ce que c'est qa'un son ou une couleur : il leur manque ce sans quoi rimaginalion ne peut faire un pas, en fait d'harmonie et de peinture , le premier élément qui lui sert d'étoffe pour ses créations et ses combinaisons; et ce premier élément, puisqu'il ne s'invente pas, nous est donc donné par quelque faculté spéciale qui le saisit là où il est parce qu'elle a été faite pour ce rôle particulier. De ces considérations il suit rigoureusement que l'imagination n'a pu inventer ni Fâme ni l'esprit. Son action créatrice s'est bornée à accroître ou leur nombre ou leurs puissances , ou leurs facultés ou leurs divers modes d'action : avec une âme donnée, elle a pu, sur ce premier modèle , en inventer beaucoup d autres, en varier l'existence, leur donner un plus ou moins grand nombre d'attributs. Mais si nous avions été déshérités de la faculté qui trouve l'âme , l'imagination réduite à sa seule puissance n'aurait pas mieux réussi à en trouver l'idée que l'aveugle ne parvient à trouver l'idée de couleur et le sourd l'idée de son.

Mais, diront les positivistes, apprenez-nous où se trouve la première idée de l'âme, à quelle faculté nous en sommes

redevables. Je réponds que nous la trouvons là où la trouvent tous les hommes, en eux-mômes, dans la conscience, dans le sentiment de leur double vie, de la vie de la pensée et de la vie des organes ; dans la conscience permanente de cet être que dans toutes les langues on appelle moi on je; que partout on désigne comme Tartisan libre et responsable de tous les actes de la volonté ; comme le centre où aboutissent toutes les impressions , comme le foyer d'où jaillissent toutes les idées, tous les sentiments. Pour n'être pas visible aux yeux du corps , cet être n'en est pas moins réel ; il a la même réalité que la pensée , la volonté et le sentiment dont il est le principe. Quelqu'un s'est^il jamais avisé de mettre en doute la pensée parce qu'il ne la voyait pas ? Eh bien I la pensée , c'est l'âme elle-même considérée dans l'une de ses plus grandes manifestations. Mais l'idée de l'âme trouvée, l'idée de Dieu l'est aussi ; car Dieu c'est l'Esprit incréé, l'Esprit infini dont l'idée est toujours suggérée par celle de l'esprit fini qui est l'âme elle-même.

L'imagination bien comprise prouve donc tout le contraire de ce que l'on veut lui faire prouver. Sa fécondité créatrice, toute grande qu'elle est, reconnaît des limites qu'elle ne peut dépasser. Pour . inventer en quoi que ce soit, il lui faut une donnée première qu'elle est impuissante à produire. Ce n'est qu'une fois pourvue de ce premier élément de ses créations , qu'elle se donne carrière , qu'elle le combine, l'arrange et le diversifie de mille manières suivant ses goûts et ses caprices. Si donc les positivistes avaient été plus attentifs à étudier la marche de l'imagination , ils y auraient trouvé ce qui y est , non la preuve , mais la réfutation de leur système.

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