COMTE PHILOSOPHE
Dans sa Polilique positive, Comte a parlé lui aussi du Vrai, du Beau et du Bien (qu'il appelle le Bon). Mais il n'a point dit, comme Cousin, que ridée du Vrai comprend la psychologie, la logique et la métaphysique, La chose va de soi. Dans le Vrai, je comprendrai Tintelligence ou la raison, dans certaines de ses applications, telles que ridée fondamentale de cause, la logique, les lois, sujet qu'il y a lieu de compléter. Puis, je passerai aux questions du Bien et du Beau.
DU VRAI : l'intelligence
On a fait souvent à Comte le reproche de n'avoir jamais fait aucune critique préalable de Tesprit humain. Il est évident qu'il n'a jamais essayé de l'analyser et de donner, ensuite, une synthèse faisant la part de chacun des éléments constitutifs de la subjectivité individuelle. 11 avait deux motifs pour en agir ainsi : le premier qu'il préférait, partir de la synthèse, allant ainsi de l'ensemble
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au détail; le second, c'est que pour lui Tindividu et sa psychologie ne sont que pure abstraction. La personne humaine n'est rien ni statiquement (son anatomie), ni dynamiquement (sa physiologie).
Il était, on le voit, bien rigoureux, même pour Tanatomie individuelle. Tl a poussé bien loin sa négation.
La première question à traiter, la citation précédente en est la preuve, quand on aborde Tétude duVrai, ou de l'intelligence jen général, est celle de savoir si nous possédons, oui ou non, la conscience psychologique, si notre esprit possède, oui ou non^ la. faculté d'observer ses propres actes.
. « .11 est sensible, en effet, que, par une nécessité invincible, Tesprit humain peut observer tous les phénomènes excepté les siens propres. Par qui serait faite Tobservation? L'individu pensant ne saurait se partager en deux, dont Tun raisonnerait, tandis que l'autre regarderait raisonner. Cette prétendue méthode psychologique est radicalement nulle dans son principe » (1).
Ce principe posé il n'y a plus de critique imaginable sur le fonctionnement de l'esprit, puisqu'il nous serait impossible d'en avoir la moindre idée. Où Comte est-il allé chercher le sentiment, l'amour qui a fini par être la synthèse finale de toute son œuvre, si ce n'est en lui-même? Son amour. pour Clotilde lui a-t-il été révélé par sa conscience pro-;
{i^<JourSil^ p. 31, 32.r.
pre oa pai» le rapport d'autrui? J'ajoute que Iç monde extérieur, en se réfléchissant en nous, suscite ractivité de l'esprit que nous n'ignorons nul; lement, et c'est à cette activité théorique que nous devons l'ensemble des lois qui se rattachent aux phénomènes objectifs et en font un même tout. De là les diverses sciences naturelles.
S'il y a une observation facile pour l'^iomme c'est l'observation psychologique, toutefois il faut distinguer les phénomènes pjBrçys des théoriesf auxquelles ils ont pu donner lieu, chose fort difr férente et dont Comte ne s'est pas avisé. Sur les premiers l'accord est facile car il n'y a vraiment lieu à aucune discussion. Quant aux théories, c'est autre chose.
Il y aurait d'ailleurs une autre manière de combattre l'observation intérieure. Ce serait de dire que puisque l'individu est une pure abstraction, une simple entité, on n'a absolument aucune question à traiter à son sujet, à moins que la définition ne vaille rien.
Prenons sur la question Tavis d'un vrai savant, Il me paraît de quelque importance de faire intervenir, ici, un vrai maître en physiologie qui s'appe-r lait Claude Bernard. Voici comment il s'estexprimé sur la question de l'observation intérieure : « L'esprit a en lui-même le sentiment d'une relation nécessairç dans les choses. L'esprit directeur institue les expériences, les sens passifs obéisr sent , à l'intelligence. C'est l'idée qui est le prin-
cipe de tout raisonnement et de toute invention. Les vérités subjectives sont celles dont l'esprit a conscience et qui apportent en lui le sentiment d'une évidence absolument nécessaire. La vérité n'apparaît à l'esprit de l'homme que sous la forme d'un rapport absolu et nécessaire. Quand nous raisonnons sur nos propres actes nous avons un guide certain, parce que nous avons conscience de ce que nous pensons et de ce que nous sentons. On peut dire que nous avons en nous rintuition ou le sentiment des lois de la nature ».
L'autorité de M. Cl. Bernard vaut bien celle de Broussais qui avait l'excuse d'être complètement étranger à la philosophie.
Il est évident que si Comte a pu croire à l'impossibilité de l'observation intérieure, il a été logique en n'en tenant aucun compte. Mais je crois facile d'établir, d'une manière générale, que son œuvre dite philosophique est surtout caractérisée par le défaut de logique rationnelle. C'est là sans doute une assertion qui paraîtra bien osée de ma part, car s'il y a une qualité exaltée, chez ce grand réformateur, par tous ceux qui le célèbrent comme un merveilleux génie, comme un homme qui fut grand parmi les grands, c'est l'inflexible pratique d'une logique impeccable.
L'élève, comme je l'ai déjà dit, voulant, à l'exemple de son Maître, régénérer la politique par Ja science, a cherché à repenser, à refondre et à régénérer les sciences spéciales, ce que le Maître
était d'ailleurs incapable de faire, aussi voulait-il régénérer la politique au préalable, ce qui était le contraire de son programme primitif. En ceci, il avait la logique contre lui. Elle fut aussi pins lard contre Comte. Après avoir déclaré que a Tétiide positive n'a pas de caractère plus tranché que sa tendance spontanée et invariable à baser l'étude réelle de l'homme sur la connaissonce préalable du monde extérieur» (l),et après avoir refondu les sciences (il le pensait du moins), au lieu d'en déduire directement la sociologie, il prétendit, comme je l'ai démontré, faire réagir celle-ci sur les sciences elles-mêmes, en les appelant à son propre tribunal pour les humaniser, ce qui était les soumettre, au moins en principe, à une refonte nouvelle et en sens inverse. Ce fut dans le Cours lui-même que l'œuvre commenceet elle se termina, non sans éclat, dans la politique avec le subjectivisme religieux qui la caractérise et le dévergondage de mysticisme amoureux qui lui est associé. Mysticisme amoureux sans frein, sans limites et arrivant, comme j'en donnerai la preuve plus tard, à abaisser puis à faire renier la science elle-même, c'est-à-dire le moyen indiqué par Saint-Simon, puis par Comte, pour créer une politique nouvelle propre à réorganiser la société corrompre et dévoyée par les métaphysiciens et leurs alliés les juristes. Je me sers ici bien entendu d'un langage qui n'est point le mien.
(1) Cours, III, p. 189.
Oui certes, logiquement partant, bien grande fut, sous ce rapport, l'originalité de Comte. Une contradiction intime et complète, dès Tépoque du CourSy s'introduisit dans sa pensée et lui fit, sans qu'il s'en doutât, abandonner le programme primitif de son maître, pleinement accepté par lui, pour un programme tout contraire. Parti de Tobjectif, il rebrousse chemin vers le subjectif et c'est de celui-ci que sous le nom de sociologie il va désormais s'inspirer.
D'après Comte, la force intellectuelle est la moins intense de nos facultés caractéristiques, et qui chez la plupart des hommes ne sollicite aucun développement direct (1). a L'esprit est destiné à lutter non à régner » (2). Le prétendu règne de l'esprit rêvé par la métaphysique grecque est une conception dangereuse, chimérique, contraire au progrès et à l'ordre et qui organiserait une dégradante immobilité t* (3). a Presque tous les hommes sont impropres par leur nature au travail intellectuel » (4). «La prépondérance politique ne saurait être conçue comme susceptible d'appartenir jamais à la supériorité mentale ». « Chimérique prépondérance des facultés intellectuelles dans la conduite générale de la vie humaine ». « Pour les métaphysiciens, l'esprit est devenu le sujet à peu près
(1) CourSy V, p. 223.
(2) Cours, IV, p. 22'*.
(3) Cours, VI, p. 447.
(4) Cours, IV, p. 389.
exclusif de leurs spéculations, et les divei-ses facul^ tés affectives ont été presque entièrement négligées et toujours subordonnées à FinteMigenee ». « Energique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles ».
Ainsi pour Comte, ce n'est point rintèlligeh^ë, « mais la vie affective, le sentiment, qui' est lu partie vraiment prépondérante de toute existèti'cte humaine. Seule elle fournit aux deux autres-Une impulsion et une direction continues ». a L'intelligence ne comporte réellement d'autre destination durable que de servir la sociabilité (disposition des divers êtres à l'amour universel), ce L'esprit n'est pas destiné à régner, mais à servir ». « Le positivisme érige donc désormais en dogme fondamental à la fois philosophique et politique, la prépondérance continue du cœur sur l'esprit ». a Ce dogme fondamental du positivisme constitue la plus précieuse acquisition intellectuelle de l'ensemble de l'humanité. « La saine théorie élémentaire de l'organisme social instinctivement ébauchée au Moyen Age, interdisant à l'intelligence la suprême direction immédiate des af(lait*es humaines». Puis dans d'autres passages, il y a comme un correctif de la doctrine développée : a Si le cœur doit toujours poser les question^, c'est toujours à l'esprit qu'il appartient dé lès résoudre, ce L'esprit doit, dans une élaboration quelconque, rester seul juge soit de la convenance moyens, soit de la réalité des résultats. En un
mot, Tesprit doit toujours être le ministre du cœur et jamais son esclave ».
Le premier des passages cité^ dans Talinéa précédent dit cpie le sentiment ou le cœur fournit à Tintelligence et l'impulsion et la direction continues. L'impulsion est acceptable, mais la direction est de trop, car alors le cœur n'est plus le ministre-, mais le serviteur, même resclave du sentiment.
Quoi qu'il en soit, la part de l'intelligence est évidemment meilleure dans les dernières citations que dans les premières. Elle s'améliore singulièrement dans les suivantes; on va le voir tout à l'heure.
Jusqu'à Comte tous les esprits philosophiques ont consifJéré l'intelligence, sous la forme de raison, comme la faculté maîtresse de l'humanité. Mais avec lui nous constatons un changement complet, sous ce rapport. Le premier rang appartient désormais, et je viens de le dire, à la sympathie, à TafFection, à la charité, à l'amour.
a La vie sociale est surtout caractérisée par le développement spécial des influences intellectuelles (1).
» Le développement individuel reproduit dans ses principales phases le développement social. L'un et l'autre ont essentiellement pour but com* mun de subordonner, autant que possible, la satisfaction normale des instincts personnels à
(1) Ibid., p. 440.
Texercicc habituel des instincts sociaux, et, en même temps, d'assujettir nos diverses passions quelconques aux règles imposées par une iiitelli* geiice de plus en plus prépondérante, dans la vue d'identifier toujours davantage Tindivitlu avec l'espèce (1).
» A ce caractère, doublement décisif, on ne saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle coir^me principe pré[)ondérant de l'ensemble de l'évolution de l'humanité (2).
» Malgré la faible énergie naturelle de nos organes purement intellectuels, dans l'ensemble réelde notre économie cérébrale, nous avons cependant reconnu que Tintelligence doit présider, non à la vie domestique mais à la vie sociale et, à plus forte raison, à la vie politique. C'est seulement par elle que peut être effectivement organisée cette réaction générale de la société sur les individus qui caractérise U destination fondamentale du gouvernement, et qui exige, avant tout, un syslème convenable d'opinions communes, relatives au monde et à l'humanité (3).
» L'Humanité ne saurait certainement trop honorer, en tant que premiers organes nécessaires de ses principaux progrès, ces intelligences exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse des •
(1) Jbid,. p. 447. Comle, on le voil, fait, dans l'occasion, du fioalisme.
(2) Ibid., p. 459.
(3) Cours, V, p. 481.
tination spéculative, esthétique, scientifique ou philosophique, consacrent noblement leur vte à penser pour Tespèce entière, et qui constituent pour notre race la plus importante richesse (t).
» Les forces morales et intellectuelles, éminemment susceptibles du concours social qu'elles seules peuvent convenablement organiser (2).
» Les forces intellectuelles et morales, surtout à cause de cet éminent privilège, tendent nécessairement de plus en plus à dominer le monde social (3).
» La Raison appelée à tout juger sauf ellemême (4).
» L'Intelligence doit nécessairement présider non à la vie domestique, mais à la vie sociale, et à plus forte raison à la vie politique. C'est seulement par elle que peut être organisée la réaction générale de la société sur les individus (5).
» Le progrès mental destiné à régler tous les autres (6).
» L'Evolution intellectuelle est le principe nécessairement prépondérant de l'ensemble de l'évolution de l'humanité. On ne saurait hésiter à la placer en première ligne (7).
(1) Ihid.,p. 222.
(2) Cours, IV, p. 436.
(3) Ibid., p. 437.
(4) Polit, pos,, IV, p. 169.
(5) Ibid., IV, p. 481.
(6) Ibid.. IV. p. 485.
(7) Ibid., IV, p. 459.
Ainsi, en disant que l'intelligence ou la raison est appelée à tout juger, Comte lui attribue, on le voit, le véritable rôle qui lui appartient. La nature du sentiment est très variable. Il comprend, sans doute, la bienveillance, la sympathie, TafFection, Tamour j)roprement dit, plus des passions à caractère franchement égoïste et dont les actes peuvent atteindre à la criminalité. Donner, d'une manière générale, la prépondérance au sentiment, est-ce un fait que l'on constate ou un droit qu'on lui reconnaît? Et, s'il s'agit d'un fait généralement constaté, quand nous traitons des sciences physiques, nous reconnaissons alors la présence d'une loi de la nature qui, en elle-même, ne comporte aucune appréciation de l'intelligence, comme détermination des règles de la conduite. Les phénomènes se succèdent les uns aux autres suivant un ordre ou plutôt un rapport nécessaire. Or, en fait^ dans la conduite de la vie, il y a toujours un jugement à porter et celui-ci caractérise l'acte que nous allons commettre, ou que nous rejetons comme inutile, comme fâcheux, comme nuisible, comme mauvais ou même parfois comme criminel.
C'es.t ainsi que la faculté prépondérante, la faculté qui doit dominer le sentiment dans les nombreuses circonstances où celui-ci intervient, est, comme le dit Comte excellemment, la raison elle-même. La passion peut l'emporter, sans doute, mais il n'y a plus là qu'une question de fait. La règle est dans le jugement porté, si nous
sommes maîlresde nous-mêmes, c'est-à-dire capables de nous conformer aux lumières de la raison qui, dans nombre de cas, ne sont que l'expression de la conscience morale elle-même. Ce jugement s'impose; sa vertu propre est obligatoire, puisqu'il nous parait vrai ou bon.
Comte a bien voulu convenir que les sentiments égoïstes prenant le caractère de passions proprement dites ont beaucoup plus d'énergie que les sentiments d'affection, de bienveillance, de sympathie. Donc, dans la pratique, ils prédomineraient toujours.
Comte était-il ou non la contradiction incarnée?
Le docteur Pellarin, dans son essai critique, fait remarquer combien sont nombreuses les contradictions, dans les ouvrages de Comte, ce qui tient, d'une part, à un défaut de logique naturel chez lui,, et, d'autre part, à la différence des points de vue auxquefs il s'est placé.
En se contredisant comme il l'a fait sur la question de Tintelligence, on peut affirmer que Comte a manqué de logique, celle-ci exigeant qu'au minimum on soit d'accord avec soi-même. Je passe à un autre exemple d'illogisme qui me paraît plus démonstratif encore. Nous savons qu'il se conforma d'abord aux idées générales de son Maître Saint-Simon qui, dans sa pensée première, n'eut pour but que de constituer une physique sociale. Ce but implique une méthode objective. En philosophie naturelle, on observe, on çxpé-
rimente, on ' fait des hypothèses, on raisonne par induction, et si Va priori de Tinduction est vérifié par Tobservation, nous sommes en légitime possession de la vérité. Seulement je viens de me placer à un point de vue particulier, celui de la science portant sur le concret, sur la réalité même. Or, il pourrait y avoir un autre cas, celui d'une science dont il n'est pas certain que toutes les données élémentaires portent sur le réel, la chose est même catégoriquement contestée par un homme que Ton considère comme l!,un des grands mathématiciens iUi temps présent, M. Poincaré. Les mathématiques, puisqu'il faut les appeler par leur nom, étant une science abstraite par excellence et donnant même lieu, d'après M. Cournot, à des considérations de pure métaphysique, toutes les fois que les doctrines sont invérifiables par l'expérience, les mathématiques, dis je, doivent être mises à part des sciences naturelles; nous ne sommes plus sur le même terrain. Nous n'observons plus, pour arriver à la connaissance des lois inhérentes aux mathématiques ellesmêmes. Les phénomènes manquent, la science est essentiellement abstraite, par nature, et le mot de i)hénomène implique une réalité, un fait concret, que nous ne percevons que dans son apparence extérieure, grâce à l'intermédiaire de nos sens. D'ailleurs, l'expression de phénomène ne signifie rien d'autre. D'où l'on voit que nous sommes ici essentiellement en présence d'une science
non naturelle, qaoique Comte ait cjit précisément le contraire et qu'elle est à peu près exclusivement ou exclusivement l'œuvre de la pensée humaine. Elle est donc subjective au premier chef. Le prétendu fondateur du positivisme s'en est-il jamais douté?
Sans doute, certains phénomènes naturels, particulièrement en astronomie, se comportent comme assujettis à des formules* mathématiques, mais cela ne les transforme nullement en phéoomènes propres à la science du nombre et de la mesure. Or, cela devrait être si Comte avait été l'interprète de la vérité en qualifiant la géométrie de science naturelle. La géométrie semble toucher à l'espace par l'étendue concrète, donnée surtout par la vue, mais ce n'est là qu'une occasion, pour l'esprit humain, qui conçoit l'étendue abstraite autrement que celle perçue par nos sens.
La première des sciences, celle qui constitue la base sur laquelle repose toutes les autres, dans la hiérarchie positive, est donc subjective. Cela donne espoir de retrouver la subjectivité, plus tard, quand on la voit constituer le fondement même de l'échelle hiérarchique. .Mais pour le positivisme, ce n'est pas une preuve péremptoire contre l'entreprise qu'il va tenter d'édifier, .d'organiser une physique sociale reposant sur le terrain assuré des sciences naturelles. H y aurait là cependant de quoi lui donner certaines préoccupations^ s'il pi'océdait autrement que les yeux fermés.
Les mathématiques aat donc été mises au. rang des sciences positives et même naturelles. Or elles sont constituées parle nombre et la grandeur* Il ne saurait y avoir dedoute relativement au nombre qui est une pure création de Tesprit. Gela dit, je ne peux mieux faire que d'invoquer le témoignage différé de M. Poincaré : ^a La grandeur mathématique est un cadre que nous avons fait mais non au hasarda Un autre cadre que nous im[K)sons au monde c'est l'espace » (1). a Les premiers principes de la géométrie viennent de nous... La géométrie ne dérive point de l'expérience. Ces principes ne sont que des conventions, mais ces conventions ne sont point arbitraires ». « Les principes de la mécanique, quoique plus directement appuyés sur Texpé-. rience, participent encore au caractère conventionnel des postulats géométriques » (2). « Le jugement synthétique a priori s'impose là nous avec une irrésistible évidence; c'est une affirmation de la puissance de l'esprit » (3). Si la géométrie était une sciçnce expérimentale elle serait soumise a une continuelle révision. Elle ne serait point une science exacte. Les axiomes de la géo^ métrie ne sont que des conventions déguisées (4). a .L'Espace représentatif, $ous sa , tri pie forme visuelle, tactile et motrice, est essentiellement différent de l'Espace. géométrique.
(1) Poincaré.
(2) La science et Vhypothèse, p. 4 et 5.
(3) lùid., p. 23.
(4) Ibid., p. 66.
y> L'expérience joue un rôle indispensable dans la genèse de la Géométrie, mais ce serait une erreur d'en conclure que la géométrie est une science expérimentale.
» La géométrie ne s'occupe pas, en réalité, de solides naturels, mais elle a pour objet certains solides idéaux absolument invariables; la notion de ces corps idéaux est tirée de toutes pièces de notre esprit, et l'expérience n'est qu'une occasion qui nous engage à l'en faire sortir.
x> Les principes de la géométrie ne sont pas des faits expérimentaux et, en particulier, le postula tuai d'Ëuclide ne peut être démontré par Texpérience.
» De quelque manière qu'un se retourne, il est impossible de découvrir à Tempirisme géométrique un sens raisonnable (i).
» Ce n'est pas la nature qui nous impose le Temps et l'Espace. C'est nous qui les imposons à la nature.
jo Ces délicates constructions que nous tirons tout entières de notre esprit (les mathématiques) ne sont-elles pas artificielles et créées par notre caprice » (2).
Dans un des chapitres précédents, le sujet traité, savoir la nature et le rôle des mathématiques, m'a permis de donner un aperçu de la question qui est due à Cournot. Je suppose avoir donné, grâce à
(1) Ibidem,
(2) Poincuré, De la valeur de la science.
M« Poincaré, une démonstration suffisante de la non-objectivité des mathématiques, qu'il s'agisse du nombre ou de l'étendue. Comte a voulu partir d'une science naturelle, science objective par conséquent, pour arriver ainsi, en traversant l'Astronomie, la Physique, la Chimie, la Biologie, pour arriver, dis-je, ainsi à la Sociologie. Œuvre grandiose sans doute et lui donnant Thomogénéi té des principes, des méthodes et l'unité systématique qu'il poursuivait. Or, arrivé aux tomes III et IV du Cours, force lui a été d'abandonner la méthode que son maître Saint-Simon lui avait inculquée, qu'il avait même complétée, en admettant l'unité scientifique du Cosmos et de son contenu, sous la formule d'une loi unique : la gravitation universelle. En ayant recours finalement à la méthode subjective, d'abord, et ensuite en faisant réagir cette méthode subjective sur les sciences naturelles proprement dites, Comte ne fit autre chose qu'avouer implicitement l'erreur profonde du Positivisme du Maître et de l'Elève, savoir d'identifier plus ou moins la nature humaine aux sciences naturelles proprement dites. Ldi Physique sociale est bien le terme propre. ^
Si les singes avaient constitué le plus haut degré de l'animalité comme ils ont dû le faire jadis, peut-on croire que Comte eût admis une méthode subjective apte ou non à réagir sur lea sciences naturelles inférieures ?
Gela étant, lorsqu'on s'inspire du point de vue^
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initial de la philosophie positive, savoir de traiter le subjectif par les mêmes méthodes et dans le même esprit que les sciences naturelles, il est d*évidence majeure que les sentiments les plus énergiques sont les plus fréquents dans leurs manifestations et que, par conséquent, la loi corn* mui\ç de la conduite est d'ordre passionnel. 11 n'y a ici ni bien ni mal, ni vrai ni faux, il y a un fait brutal qui est Texpression de la loi véritable, puisque ce fait est de beaucoup le plus fréquent. Au lieu de cela, Comte a idéalisé le sentiment, il Ta pris dans ses meilleures expressions et il a fait de rexception la règle, qu^nd il s'agit de l'ordre morah On ne peut évidemment le blâmer que d'une chose, c'est d'avoir idéalisé une règle, d'avoir fait un emprunt à l'intelligence, lorsque ses principes généraux lui interdisaient de sortir delà voie empirique. La loi véritable, pour le posi* tivisme conséquent, est de s'inspirer de Tordre phénoménal, et où les faits sont les plus nom* breux, là est la manifestation de la loi véritable.
Il était absolument essentiel de déterminer le caractère des facultés dominantes dans l'espèce humaine. C'était une question qui. s'imposait à Comte et on voit la solution qu'il en donne, «c II n'y a point de démarcation fondamentale entre l'homme et les animaux, et on ne peut méconnaître chez ces derniers la prépondérance réelle des facultés afïectives sur les facultés intellectuelles » (i)..fliLa
(1) Cours, III, p. 542-3-4.
psfychologie ou; idéologie présente une aberration fondamentale par une fausse appréciation d^ ra pports généraux - entre les facultés affectives et les facultés intellectuelles.;. L'Esprit est devenu le sujet à peu près exclusif des spéculations dçs métaphysiciensv les diverses facultés affectives ont été presque entièrement négligées et toujours siibordoanées d'ailleurs à rintelligence. Ôr, une telle conception représente précisément le contraire de la réalité, non seulement pour lesanimaux, mais aussi pour Thomme. Car Texpérjeace journalière montre, au contraire, de la manière la moins équivoque que les affections, les penchants, les passions constituent les principaux mobiles de la vie humaine... Il n'est même que trop certain que les penchants les moins nobles, les plus animaux sont habituellement les plus énergiques» et par /Suite les plus influents » (1).
C'est ainsi que Comte a pu être conduit à proclamer la prédominance essentielle de la sensible
lité sur les fatîultés intellectuelles parce que, dans J« cours ordinaire de la vie. Thomme obéit beauxjQup plus souvent aux inspirations du sentiment qu'aux impéi'atifs de la raison. La prédoniinance habituelle du sentiment constituerait ainsi la loi^ le véritable état normal. Seulement il faut aller jusqu'au bout, quand on se place au point de vue des sciences naturelles ou objectives, et ne point
mMà.
^idéaliser un des éléments de la sensibiHté : Taniour, de manière à en faire une règle universelle pour l'individu comn^e pour la société. La logique rationnelle n'eiigefiit rien moins que le helli^m omnium contra onmes de Hobbes, c'est-àdire la bataille de la vie de Darwin. ' La part du sentiment, ainsi que j'ai eu déjà Toccasion de le dire, est sans doute importante dans la conduite de la vie, mais comme adjuvant de Tintelligence. Alors il peut agir, à titre de sollicitation intime, pour nous diriger dans la voie que nous ouvre cette dernière.
'■ Au pointdevuehistorique, on constate qu'Anaxagore est le premier qui fasse intervenir rintelligence pour mettre Tordre dans le chaos primitif. Pour Pythagore les nombres, essence de la pensée, sont les éléments constitutifs de l'essence des choses. Pour Parménide d'Elée il y a identité de la pensée et de l'Etre, identité du sujet qui pense et de l'objet pensé. D'après Protagoras l'homme est la mesure de toutes choses : itàvxidv xp^f*^'^^*^ fjtérpov âvepa>itoç. Pour Socrate apprendre c'est prendre connaissance de soi ou de ce qui est en soi; connaître c'est se connaître soi-même < y^®'
Platon : La réalité n'existe que dans le monde intelligible, et les lois générales de la pensée se confondent avec les lois générales de la nature.
Aristote : Le fond de toute chose ^Bt^la pensée plus ou moins développée. La véritable s^ubtance
et la véritable individualité c'est la pensée. L'Entendement est vraiment toutThomme (1).
Bacon : On affirme à tort que le sens de Thom-; me est la mesure des choses. Au contraire toutes perceptions soit des sens, soit de Tesprit sont en analogie avec Thomme, non en analogie avec Tunivers. La grande, tromperie des sens ne peut être corrigée que par la raison et la philosophie universelle.
Descartes : Les sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que Tlntelligence humaine i qui reste une et toujours la même, quelle que soit la variété des objets auxquel elle s'applique. Les idées qui semblent nous arriver par Tintermé-j diaire des sens sont dites àbventices. Les organes des sens; ne nous apportent rien qui soit tel que. ridée formée à leur occasion. Ni le son, ni la. lumière ne ressemblerft aux mouvements qui les produisent.
Leibniz : La nature et l'esprit se répondent ; les lois lie la pensée sont celles des choses.
Locke : Les sensations ne répondent pas plus aux objets que les mots aux idées.
Berkeley : Vouloir et penser c'est tout l'être. Le monde extérieur eîft un ensemble de percep-, tions qui n'existent que dans l'esprit.
Huine : Que nous attachions notre attention, sur nous- même, que nous portions notre imagi-
(1) Et dire que Comte se donnait Aristo.te pour préoursepr! 11 en était de même pour le grand Descartes.
nation jusqu'aux derniers confins de rÛnîvèrà,^ nous ne faisons point un seul pas hors de nousmêmes, et nous ne concevons d'autre existence que les percéptioiis qui nous sont apparues dans ces étroites limites.
Kânt :.Ôn à pensé que rintelligehce se réglait sur le dehors et cette hypothèse n'a conduit à rien. Essayons d'ufte hypothèse contraire qui dorihe le dedans pour règle au dehors, en tant que leâ objets tombent sous notre connaissance.
Schopenhauer : En tant que phénomèti^ le monde est une représentation ; supprimez toute représentation dans le monde et le monde phénoménal tout entier est supprimé.
Stuart Mill : On peut établir comme une vérité évidente par elle-même, et admise par tous les atiteurs dont il y ail maintenant à tenir compte,que nous né connaissons du monde extérieur et ne pouvons en connaître absolument rien, exceptéi les sensations que nous en recevons.
On voit que, depuis une antiquité déjà reculée jusqu'à nos jours, il y a tout un ensemble de Philosophes, et non des moindres, qui s'accordent à reconnaître la subjectivité de nos connaissances, ce qui implique tout d'abord la possibilité de percevoir les phénomènes propres à la psychologie' individuelle, malgré l'opinion dé Hroussais acceptée par Comte, de Broussais qui n'avait aucune coTnpétence dans les questions de cet ordre. Un fait non moins important c'est que^ parmi les
méthodes qui procèdent de Tesprit lui-même, telles que Tintuition a priori, l'induction avec son a priori et la déduction, il y en a deux : Tinduction surtout et, dans une certaine mesure, la déduction qui sont d'un usage incontestable dans les sciences positives et aussi dans cette science exacte et non positive qu'on appelle les mathématiques. Celles-ci étant, au surplus, une œuvre essentielle-^ ment intellectuelle, vouloir créer la Sociologie en procédant de la nature Physique, suivant la prétention de Saint-Simon et de son élève Comte, ne peut se comprendre que de deux manières : 1® par les méthodes qui s'appliquent à l'étude de la nature; 2' par le contenu de cette nature ellemême. Dans le premier cas on doit mettre de côté les méthodes indiquées puisque, provenant de rintelligence, celle-ci s'en servait pour le dedans (mathématiques) comme pour le dehors. Dans le second cas, on n'a qu'à admettre, che? tous les êtres vivants ou non vivants, une essence homogène, appelée matière par exemple, d'une com-, plexité variable, ce qui fait toute la différence des choses^ et régie par une loi unique : la gravitation universelle. L'unité systématique et l'unité scientifique coïncident. Et c'est ainsi que Saint-Simon semble avoir compris les choses, mais Comte s'est refusé à le suivre, comme je l'ai déjà dit, sur ce terrain-là. Sous ce rapport il n'est point à blâmer, mais la logique rationnelle, étant donné le point de départ, est du côté de Saint-Simon. Dans la Politique il voulait faire de la Physique sociale.