‹ Le positivisme d'Auguste ComteChapitre 15 sur 26 · MORALE ET RELIGION · texte numérisé non relu

MORALE ET RELIGION

Etant donné le caractère insuffisant, par trop élémentaire, de la religion quand elle existe chez les primitifs, on est porté à se rallier à Topiaion suivante de M. Guizot, telle qu'on la trouve exprimée dans ce passage de son Histoire de la Civi^ lisation : a 11 est évident que la morale existe in* dépendamment des idées religieuses », ce qui ne

(1) Durkheim. Revue philosophique, 1887, I}. La morale e.nÀil^' magne, - : . <

signifie point qu'elles ne puissent exister simultanément, li me sera permis sans doute d'invoquer le gra^nd saint Paul, suivant la parole de Comte, qui en fait le véritable fondateur du Christianisme, et qui le considère comme un de ses propres précurseurs. Certes, l'illusion n'est pas médjocre.

a Quand les Gentils qui n'ont point de loi font naturellement les choses qui sont selon la loi, n'ayant point de loi ils se tiennent lieu de loi à eux^ mêmes. Ils font voir que ce qui est prescrit dans la loi est, écrit dans leurs cœurs, puisque leur conscience leur rend témoignage, et que leurs pensées les accusent ou les défendent » (1). La conclusion est la mèfne que chez M. Guizot.

Donc pour Saint-Paul, la morale est une loi natU' relie qui est gravée dans Tesprit de l'homme, et dont l'analogie avec là loi révélée lui parait manifeste.

Spencer, qui n'était point un élève de Comte, quoi qu'en puissent dire Brunetière et certains autrès, parle dans les termes suivants des populations primitives : « Certains de nos premiers ancêtres, s'ils n'ont pas une bienveillance active, n'ont pas une malveillance active ; d'autres ont des sentiments synipathiques très prédominants ; d'autres associent à ces sentiments sympathiques une conscience très nette du droit ; d'autres qui

(1) Epître de saint Paul aux Romains, chap. II, v. 14 et 15.

les* manifestent encore nettement peuvent devenir très cnièls clans Poccasion » (t).

a Les Papous, tes Alfaroùs et les haturets deë îles Dalrymple n'ont pas de chefs : les géns^ vivent si bien en paix, et si fraternellement entre euXi qu'ils n'ont pas besoin d'autre autorité que celle des décisions de leurs anciens. Les Todas n'ont pas non plus d'organisation militaire, ils sont pacifiques, doux et n'ont pas de chefs politiques* H en est ainsi encore des Bodos et des Dhimals, qui ont des qualités aimables, sont honnêtes, vëridiques, sans aucun esprit de vengeance, de cruauté ou 'de violence, et dont les chefs n'ont guère qu'une autorité nominale. Les Lepch^s, dont parle Hooker, sont réellement aimables, et d'après Gampbell très honnêtes, singulièrement oublieux des injures, enclins à se faire des Concessions et des réparations mutuelles » ('2).

Des considérations qui précèdent il me parait se dégager une conclusion très nette, c'est que M.Guizotavaitraison quand ildisait que la morale peut exister, chez Thomme, indépendamment des idées religieuses. M. Comte, qui a toujours admis Texistence d'une morale, n'a jamais vu la nécessité, soit dans sa première manière (les publications de sa jeunesse), ni dans sa seconde ma* nière (le Cours)^ de donner une religion quelcon-

(1) Principes de sociologie, l, p. 101.

(2) Ibid., II, p. 98-99.

que comme terme et sanction de sa sociologie. La première raison de dissidence avec son maître Saint-Simon a été précisément les velléités religieuses que celui*ci commençait à manifester. Donc, aux yeux de Comte, la sociologie, qui comprenait d'abord la morale et qui lui est devenue inférieure plus tard, pouvait exister en dehors de toute religion, et l'expression de pouvoir spirituel n'a été d'abord appliquée qu'à des organes purement scientifiques, en dehors de toute idée de sacerdoce. Puis est survenue Clotilde Devaux. La passion qu'elle inspira à Comte fut si vive qu'il en fut régénéré, c'est-à dire qu'il naquit à nouveau, devint un nouvel homme, suivant l'expression scripturaîre. Et alors le besoin d'adoration devint une nécessité. De là, le culte adressé à la personne qui avait conquis tout son être, et dont son esprit 9ystématique fit le symbole de l'humanité ellemême. Ce qui revient à dire que, si la rencontre accidentelle n'avait pas eu lieu, entre le futur pontife et le futur symbole, l'humanité n'aurait pas eu les honneurs d'une déification.

La religion positive ou soi-disant telle n'est ni une déduction, ni une induction du positivisme. A une conception générale insuffisante et parfois erronée des sciences naturelles, à une sociologie singulièrement restreinte, car elle n'a point pour base une étude approfondie des types sociaux, le pape du nouveau culte a surajouté une reUgion quelconque. Elle le glorifiait, lui, Clotilde et ses propres œuvres; que lui fallait-il de plus ?

La Religion comme la Morale doit avoir un caractèœ impersonnel basé sur sa nature propne. D'autre part, la Religion, sous la forme élevée qui se trouve dans le Christianisme, nous présente une dogmatique qui a pour but la réalisation d^ane règle des mœurs ; et la conversion, la régénération n'pnt pas d*aulre sens que de signifier une vie nouvelle, des mœurs nouvelles, Or celles-ci, dont le dogmatique constitue Tldéal, sont-elles si différentes des mœui's se rattachant à Tldéal rationnel, ou si Ton veut à la loi qui est gravée, d'après saint Paul, dans la conscience humaine» Il y a* là un fonds commun qui est de première importance.

Dans les deux cas aucun rapport avec les postulats de la science positive qui sont : ti la réductibilité de tout phénomène à des forces mécaniques agissant selon des lois immuables; Timpossibililé, pour un composé, de posséder des propriétés dont rexplication adéquate ne se trouverait pas, en droit, dans les éléments et les conditions dont il dérive; en un mot la détermination des faits les uns par les autres, sans Tintervention d'aucune spontanéité. Que Ton considère les manifestations morales de la nature humaine à ce point de vue précis, et on obtiendra une science des mœurs qui n'aura rien de commun avec ce qu'on appelle la morale, puisqu'elle ne sera qu'une constatation et une systématisation des phénomènes donnés, alors que la morale est proprement

un comhiàncrefnent, l:éùoncéd'ua devoir être ».** Le problème des fins est le tout du proWèmé

moral Plus nettement aujourd'hui que jamais

les sciences physiques n'enseignent que ce qui est et non ce qUi doit être... L'humanité en poursuivant le progrès moral veut s'adapter à quelque chose de supérieur à elle^ « Ce n est pas la société c'est la perfection qui est le modèle »... C'est pài* delà toute réalisation visible de letre, vers l'atitetir mênié de l'être et de la perfection que l'homme se tourne^ plus ou moins consciemment^ lorsqu*il cherche l'objet auquel il doit adapter sa vie pour

lui donner vraiment un caractère moral Le

devoir n'est pas chose de science, mais de croyance. 11 implique un risque, un pari, une affirmation que ife peuvent ébranler les plus évidents démentis de l'expérience. Il implique un acte de foi....; La foi morale s'adreslse à un idéal que l'on a cou^ tume de désigner sous le nom dé bien... .Suprana^ turelles, en tant que le mot nature est pris dans son sens strict et scientifiqtje, les conditions premières de la vie morale répondent à l'idée que^ communément, les hommes se font de la religion. La Religion est l'élan de l'âme qui, se retrempant aux sources de l'Etre, conçoit un idéal transcen-: dant... La morale est l'effort de la raison pour formuler en termes intellectuels les créations d'une vie supérieure... Religion et morale doivent concourir loin de ^'exclure... Alors viendra tôt ou tard une heure où la morale et la religion, démêlant

leur solidarité profonde s'étonneronlde s'être combattues » (1). La Religion auxiliaire de la Morale.

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