LIBERTÉ MORALE
Jl y a une question qui domine toute la morale parce qu'ellç en est le principe fondamental. L'ho-ï^ïïïC possèdent- il ou non la liberté de ses a;ctës propres, ce qu'on appelle ie libre arbitre ?
Comte n'admettait point le libre arbitre chez l'hpmme dont Tacti vite était, pour celui-ci comme pour l'ensemble dé la nature, sounfiise à des lois nécessaires. Phénomènes et lois s'impliquent réciproquement et ce sont ces dernières qui invariablement régissent les phénomènes; Nous sommes, de par la nature, des êtres éminemment sensitifs et, par cela seul, le sentiment est la condition déterminante du plus grand nombre de nos actes. D'où la conclusion que ceux-ci ne jouissent d'aucune liberté proprement dite, car là où le sentiment ne règne point, l'intelligence s'impose avec non moins de rigueur.
Or, Comte soumet à de très nombreux devoirs la créature humaine ; il va même jusqu'à dire que l'homme n'a point de droits et qu'il n'a que des devoirs à remplir. Mais, après avoir refusé tôule valeur propre à l'individu, après l'avoir réduit à
(l) Emile Boulroux, Revue des Deux-Mondes^ 1*"^ seplembre
Tétat de négation piire, lui dèmancter dé se dépenser eh devoirs de tout genre envers ses' sémMable's, qui sont dés entités comme lui-mêftîé, n'a aucune espèce de raison d*être. Nous sortîmes ainsi conduits à relever, chez Comte, une contradiction de puissante envergure.
Me plaçant au point de vue de rôbsei*vatiôn; intéric^ure, laquelle est Tévidence même, et sans laquelle: toute mémoire serait radicalement iiti-; possible, je dis et maintiens que nous avons une conscience très nette de la liberté de noâ actes. Or^ cette conscience ne se manifestant nulle part ailleurs daris la nature, l'existence d'un pareil fait serait absolument incompréhensible^ si l'homrtte n'était qn une simple résultante des vitalftés; qui le précèdent. • -
I>Vprès lesconsidérations dans lesquelles je viens d'entrer il me paraît qu'il est percnis de concltiré :-
1° Qu'il y a une morale individuelle, . qui n'est point une science, mais un idéalformulé par la raison dans la conscience personnellô. Cet idéal s'exprime par des règles, s'imposant à l'intelligence par eela seul qu'elles s'affirment, règles ayant trait et à rioUs-iïxêmes, pris individuellement, et à nos semblables, et constituant le devoir et le droit : devoir de justice et devoir de solidarité relative, d'une part; et, d'autre part, le droit qui est propre à notre nature, comme ?i celle de tous lès hunpains, et qu'il nous faut comprendre et respecter toujours, chez iious comme chez
les autres. Indépendamment des sanctions extérieures Tidéal, formulé par la raison, a aussi une sanction particulière dans la conscience, $ous la forme d'une approbation intime ou du remords, suivant que nous nous sommes acquittés ou non des devoirs qui nous sont imposés. J'ajoute que la prévision Certaine, qui est, au premier chef, la caractéristique de la science, n'est plus qu'une prévision incertaine, purement aléatoire, quand il s'agit de la morale individuelle;
2» Qu'il y à une morale collective pouvant offrir un caractère plus ou moins rigoureux et qui n'est autre que la science des mœurs. Celle ci s'étudie dans le présent et le passé, mais ne se prête point à la prévision certaine des sciences naturelles. Et, s'il en est ainsi, n'est-ce point la preuve que nous sommed eii présence d'un ou de plusieurs éléments nouveaux qui jouent, pour ainsi parler, un rôle perturbateur?
Pareils faits ne sont-ils point Ja démonstration que la science de l'homme individuel, et même dç la collectivité humaine, répugne à cette application intégrale des méthodes propres aux sciences naturelles, ce qui est le principe fondamental de toute doctrine positiviste ?
Au point de vue de la méthode objective. Comte serait conséquent avec lui-même; mais lorsqu'il a accepté la méthode subjective, il s'est contenté d'en supprimer tout ce qui le gênait, et, par cela seul, l'observation intérieure et son témoignage
décisif en faveur de la liberté morale. Je cjis qae ce témoignagne est décisif, parce qu'on ne saurait admettre que, dans un milieu soumis absolument à un déterminisme rigoureux, on puisse conce*» :volr une évolution quelconque d'où procéderait là iiotion de liberté. Nous ne pouvons la tenir du Cosmos, ni de nous-mêmes, si notre nature propre dérive directement de celui-là. Or la conscience de celte liberté existe-t-elle ou non ?
Dans Tordre logique une négation n'est pas une réfutation. Mais l'inconséquence n'est pas loin. LMndividu étant soumis à une nécessité inéluc^ table, il est évident qu*il n'est d'aucune manière responsable d'actes qui lui sont imposés par les conditions générales de sa nature. Un fait considéré par le vulgaire comme moral ou immoral est, en réalité, purement et simplement amoral, et ne doit-être J'obiet d'aucune sanction. Or Comte adniet la moralité des actes d'amour et l'immoralité de ceux qui sont contraires à ce principe «niversel de l'existence humaine. Pour ce9 derniers, il est. vrai, il n'y a aucune sanction, mais pour les individus plus ou moins nombreux qui ont pratiqué le principe susdit, il y a une sanction, une récompense qui consiste dans l'union subjective avec la déesse Humanité* C'est une bien haute récompense pour des gens qui n'en méritent aucune.
- Le dévoir implique la responsabilité et par con-' séquent la liberté, lé droit ne l'implique pas
moJns'^ à moa 'faoœbte aWs;. d*6û la conséquence que fa Kberté humaine. est le principe fondanïental de la hnorale. Comte s'est débarrassé du droit en te niant d'une manière absolue, mais par conitre il a donné une extensionabusivè à la notion de devoir, et il a dû reconnaître, lui, qui se refusait à admettre la liberté chez Thomme» que celui-ci n'en avait . pas moins la responsabilité de ses actes. C'est ainsi qu'il a pu dire : alJne préoccupatioit exclusive de la convergence tendrait à jdéti'uîre toute vraie dignité, en supprimant toute responsabilité D. Et cependant, pour toute pépsée lucide, il est. bien nuanifeste qtiè la res^ôpsabi^ Jitédenos actes ^ pouv àondilion y sine qUa n<^n\ h liberté morale. Point de liberté, pojntde j'espon-
^abilité.: : . . / ! i ^ . >
Nou;sl retrouvons dans Un tout au tre ordre d idées cette notion deresponsaUilité indiquée; par Comte lui-même. Il a prétendu que la morale du Christianisme était supévlatjvement égoïste, parce"; qu'il promettait le bonheur, dans l'autre mOndje^Ji ç^m;^ qui se conformeraient à ses propres; préceptes dans qeluirci; et, néanmoins, il n'a pas hésité à j^ror mettre l'étçrnité subjective aux fidèles positivistes qui, après avoir amélioré le grand Etre^ pendiint leur vie, s'uniraient à lui après leurmort objective. Certes pareille récompense dépasse toute mesure, puisqu'elle incorpore les dignes positivistes à la divinité nouvelle que Comte a donnée pour successeur à Tancienne. Jamais céllçci :n'a promis une
si mei^veilleuse destinée à ses élus. Le. fait éssen* tîeï dans les deux cas, c'est la récompense d'une vie méritanle, et il n'y a de mérite que si on a bien agi de soi-même, le sachant^ le voulant et le pouvant, c'est-à-dire en étaiit libre d'âgfr difFéremnrtent.
Comte ne s'est point aperçu qu'il était en con^ tradiction complète avec sa propre doctrine, en tenant un langage qui n'était que l'expressioa du sens commun. Celui-ci, d'ailleurs, ne fait que traduire et nous imposer la notion pratique dès responsabilités diverses accompagnant nos actes concients et voulus.