LA PROPRIÉTÉ
Comte, rejetant le communisme, malgré le caractère sentimental qu'il lui attribuev s'exprime ainsi sur le principe fondamental de la propriété :
« Aucune propriété ne |)ouvant être créée, ni même transmise par son seul possesseur, sans une indispensable coopération publique, à la fois spéciale et générale, son exercice ne doit, jamais
êti^ J)ur<jment jnUividuiel. Toujours et partout, la coii[)muuauté y est;intervenu(B pour le subordonner aux besoins sociaux. L'impôt associe réellennrent le public à chaquie fortune particulièrcvCt la marche jspédiplé lie la civilisation, loin de diminuer' cette participation Taugmente continuellement, surtout clieîi les modernes, en développant dav^ntqgè la liaisioii de chacun à tous. Un autre usage ' universel/ prouve que la communauté se croit tneme autorisée à s'emparer de la propriété toute .entière. Nos communistes ^ont très bien rçfuté les juristes quant à la natu|e générale de la l^troi^riétéi.. Il faut adiîîettre aulssi laci-itique fondamentale de3 économistes, dont les maximes métapji^^siques inlerdtsént toute régularisation sociale des^fortnncs personnelles »(i).
^«: Dans tout état normal de l'humanité, chaque citpyeOrquelconquèéoftstit^ue réellement uii fonc^ tionnaire public, dôM les attributions plus ou moins définies déterminent à la fois les obligations et les prétentions, Ge principe universel doit certainement s'étendre jusqu'à la propriété où le positivisme voit, surtout, une indispensable fonction sociale, ^de^tinée à former et à adniinisti^er les. papitaux parlesquels tjhaque géRératioa [w-épare lès travaux dé la suivante.:
ic 3<>"^ ces divers- aspçcts> lé principe. foqdameii^tal du communî§mç est absorbé par le [K)si^
k(i^ Palijiiqu e jiositù'e'^ 1,. p . 1 55. , ' .
livismë: En^ le fortiGant beaucoup, Ja nouvelle philosophie rétend davantage, puisqu'elle rapplique aussi à tbus les'nfK)des quelconques de rèxislence humaine, indistinctement VOMéë aux services continua de la coriimunauté » (1).
Un auteur connu a écrit le^ lignes suivantes qui mettent suffisamment en relief le rôle sociologique de l'individu, abstraction pure et simple^ au dire de Comte qui n'admet de réalilé que dans THumanité. '^ '
« ... Dangereuse tendance du communisme à comprimer toute individualité. On oublie ainsi la prépondérance naturelle de l^'^nstincti personnel,
' et on méconnaît Tun des deux caractères fondamentaux dé l'organisme collectif, où la séparation des fo;n6tions n'est pas moins nécessaire qû.e leur concours. L'individualité est indispensable à notre nature sociale, afin d'y permettre la. variété d'efforts simultanés qui la rend si supérieure à toute existence personnelle. Le grand problème humafn consiste à concilier, autant qîië possible, cette libre divi&ion avec une >conv«rgencë non moins urgente.- Une préoccupation i exclusive de. fcétte dernière condition tendrait à détruire toute activité réelle » (2). i, ; ;; V ..
: La réflexiofique-je viens de citer ma parait jQn ne peut plus exacte et elle lie peut être que.pro-
(1) Ibid., p. 156.
{%\ Politique positive i I, p, 158.
fîtable à quiconque cherche à approfondir la question.
L'activité individuelle est le point de départ de toute société, et il serait inadmissible que Ton arrivât, dans l'évolution de celle ci, à ne plus tenir compte du fait premier. Si Taffection est la raison d'être de la famille et, ensuite, dans une certaine mesure, de la cité, il y a un autre élément, savoir Tutilité que flous constatons dans la coopération de caractères variés. Et, de Taveu de Comte luimême, c'est précisément cette dernière qui devient la raison dominante des phénomènes sociaux, i/amour ou sympathie ne joue plus qu'un rôle secondaire. D'où il s'ensuit que l'individu est devenu un facteur de premier ordre et, par conséquent, possède une incontestable valeur propre. Ce n'est point une négation, ce n'est point une abstraction.
Il y a plus. Nous avons à nous demander, maintenant, si nous ne sommes ici en présence que d'une valeur d'utilité, n'ayant de prix que relativement à l'ensemble du corps social, à l'humanité elle-même, soit prise au sens restreint, soit prise dans le sens religieux imaginé par Comte. Il y a, nous le savons, deux manières très différentes d'entendre la morale ou règle des mœurs, suivant qu'on n'admet que des devoirs chez l'homme, comme Ta prétendu Comte, ou suivant qu'on reconnaît en lui, non seulement des devoirs, mais aussi des droits. Les premiers impliquant
une liberté qui est la seule raison d'êti^e de la responsabilité de nos actes, ce que notre auteur n'a point compris. Les seconds- impliquant le respect de la conduite de nos semblables, quand elle ne dépasse point la mesure de la stricte justice. Celle ci est la règle de nos rapports réciproques.
La règle utilitaire en morale n'a qu'une valeur relative, car elle ne vaut que lorsqu'elle se concilie avec le droit et le devoir, qui sont des termes incompréhensibles quand on ne voit, dans le règne humain, que le prolongement, la continuation du règne animal. Ceci revient à dire que l'homme est un être moral, qualité infiniment précieuse puis:que nous n'en connaissons pas d'autre exemple dans la nature.
A un moment donné de l'histoire de notre globe, par une raison ou un mécanisme quelconque, cet homme vient prendre une place au sein de l'animalité préexistante.. Il doit subvenir a sa. subsistance et se livrer à des travaux variés dont le résultat, lorsqu'il dépasse les besoins immédiats de l'existence, constitue une réserve à laquelle on a donné le nom de capital. Â qui appartient ce capital?
Quand un citoyen travaille pour le gouvernement, qui lui donne des moyens de vivre ainsi qu'à sa propre famille, il est évident que le bénéfice du travail exécuté revient à la société que le gouvernement représente; maiâ à la condition toutefois que l'œuvre accomplie soit équitables^
. ment rémunérée. • Ainsi peut éUq constitué 4in
rcei'tain capital, au piix d'efforts- personnels dont
la société est tenue de respecter le résultat.; Elte
n'a 'd'auj^es droits, vis-à-vis de chacun, que la
part exigée par la justice. La protection accordée
à chaque citoyen et les autres avantages collectifs
.dont, il bénéficie doivent être aussi reconnus et
justifient le paiement de riitipôt. Mais il faut qUe
^celui-^'ci n'ait rien tPe^géré, cas auquel il devient
injuste, autrerfaetït dit inique. .La justice, qqi est la
*r^gle entre citoyens, devra exister aussi entre le
gouvernement ;et les divers membres du corps
-sociah L'Wstoivé ne donne pas toujours des leçons
pour la^ conduite à tenir. Elle nous montre- aussi
des choses dont l'imitation serait coiidamnable.
.Par exemple, la. confiscation qui n'est qu'un vol
:peu déguisé, pratiqué par un pur abus de la forcie
colJective, au détrime^nt du droit indiVrd'UeL
- Quelle est la pensée de Comte sut- cette question
Capitale? Elle est d'une cliarté parfaite et en hïii'-
unonie avec lé dogme de la collectivité possédant
4ous les droits* et de rindividualité n'ayant que des
dçvoirs a pi^atiquer. . . . ^ ;
a L'impôt associe réellement le public à chaque fortune particulière, et la marche générale de la ici viiisation, loin de diminuer cette participation Taugmente continueUement cliezles njodpriies,.eii développant davantage la liaison de chacun s^ tous. Un autre usage universel proqvé que, dans certains: c£|s.e)ttrèm^,Jâ eommun^u^è se^proit^fcnènf)^
autorisée à s'emparer de la propriété toute entière. Quoique la confiscation ait été abolie provisoirement en France, cette unique exception, due à l'abus récent de ce droit incontestable, ne saurait longtemps survivre aux souvenirs qui Tinspirèrent » (1).
« Le "positivisme systématise le principe spontané du communisme sur la nature sociale de la propriété ».
Décidément le citoyen n'est qu'un simple fonctionnaire de la collectivité, travaillant pour elle essentiellement et pour le plus grand bien de l'humanité en général, c'est-à-dire du Grand Être, qui, un jour ou l'autre, l'appellera dans son sein et l'y fera jouir (2), comme récompense de son absolu désintéressement, de l'Eternité subjective.
Nous en revenons donc à l'individualité non être qui n'a aucun droit et qui ne vit que pour accomplir ses devoirs.
Le passage que je viens de citer établit nettement les, choses. Nous sommes ici en présence d'une doctrine d'un socialisme très net, dont Comte donne la théorie. Et il la donne tellement nette, tellement précise qu'on peut être surpris de ce qu'il déclare ailleurs n'être point socialiste, ce qui a suffi pour le faire croire à d'autres, mais non à tous-.
(1) Politique positive, I, p. 155.
(2) ibid.,l, p.Abh.
DupuY 16
Le fond du débat est une question de puresociologie. La famille s'est formée pour le bien de l'individu, pour son bonheur domestique et pour une collaboration certaine du mari et de la femme. La peuplade, la cité se sont organisées pour des raisons d'utilité et, dans une certaine mesure de sympathie, mais ce qui domine est la collaboration, 9Cte utilitaire, et, de Taveu de Comte lui-même, je le répète, c'est celle-ci qui va remplacer généralement la sympathie dans l'évolution économique des sociétés.
D'où la conclusion péremptoire que la société est faite pour l'homme et non pas l'homme pour la société.
La double question sociologique de droits et de devoirs nous remet en présence de la morale proprement dite qui est constituée par ces deux éléments essentiels.
Il n'est point douteux qu'à l'origine la propriété du sol avait un caractère collectif ou commun. Il est, de plus, généralement admis que la propriété, des objets mobiliers, tels que outils, armes, vêtements, fruits de la chasse et de la pêche devait simultanément être individuelle. La propriété du sol, elle, n'a point été le fruit du travail mais d'une occupation, violente ou non, dont a profité la famille ou la tribu. Plus tard, il arriva, avec des habitudes sédentaires, qu'on partagea le sol de la tribu entre les diverses familles, tout en réservant une partie plus ou moins importante pour rusajge collectif.
Cette propriété du sol se tranismettait héréditairement dans la descendance à titre collectif et non individuel. Le chef de la famille la représentait, et il ne pouvait rien aliéner de ce qui lui était transmis. La coutume dans la race Aryenne, chez les groupes Grecs et Romains, s'est associée intimement à la notion religieuse. Les dieux du foyer, leur culte, le patrimoine, sont des termes étroitement, indissolublement unis (l). D'une manière générale, excepté pour la partie du sol demeurée indivise, l'usufruit primitif se convertit en propriété de famille. Le travail ne figure point comme raison d'être de la propriété du sol, mais on le trouve dans rhérédité pour la propriété mobilière.
Nous sommes en présence, pour la propriété du sol, d'une solution positive qui de la tribu nous conduit à la famille, et finalement à l'individu. C'est ainsi que nous constatons que le client, ce se>rf 4'un autre âge, mis en jouissance d'une partie du 3qI, finit par en devenir le propriétaire, étant parvenju à se détacher complètement du patron ou chef de la Gens, à Rome, et des E(q)atrides en Grèce. Mais ce fait de la propriété personnelle ne fut définitivement consacré, comme un droit naturel et imprescriptible, que par la Révolution Française. On sait que' Louis XIV n'y voyait qu'un usufruit consenti par la puissance royale et toujours révocable. La Sorbonne, si mes souvenirs me
(1) FusUl de CoulaDges.
sont fidèles, partageait cette ihanière de voir. Nous avons commencé par un socialisme communiste presque complet et sommes arrivés, /?oar ce qui nous concerne, au terme d'une longue évolution par une série d'étapes successives. L'Individu à l'origine placé à la périphérie à fini par occuper Je centre économique. Le processus s'est fait en «ens inverse de la donnée premièi'e de la collectivité. Mais on aurait tort de s'imaginer que l'évolution s'est produite d'une manière ininterrompue dans une même direction, comme il en aurait été, nécessairement, pour toute fatalité physique. Aprè3 l'esclavage survinrent le colonat romain de l'époqu«P impériale, puis le colpnat de la monarchie franque, puis le servage de l'époque féodale où se produisit le retour aux communautés de familles (1). Purs survinrent les corporations.
Comte a changé plusieurs fois de point de vue en bien des choses. Ainsi en est-il pour l'économife politique sûr laquelle son langage offre de grandes discordances. Il s'en tenait probablement à A. Smith et à Say, lorsque, aux jours de sa jeunesse, il écrivait à Saint-Simon, son véritable |>ère spirituel : « La seule politique raisonnable, c'est l'économie politique ». Elle n'a point eu jusqu'ici de base réelle : « Lui en donner une est ce qu'on j^eut faire aujourd'hui de plus important pour les progrès de la science. Or ce but me paraît rempli .—^— >—___-— —__.^».—^—«- - - - - — •
(1) DoDioK .■ ' . ■ ' \\
pâf votre idée fondamentale : la propriété est l'institution la plus importante de toutes, et elle doit être constituée de la manière la plus favorable à la production. Toutes les vérités acquises en économie politique me semblent pouvoir se rattacher à cette belle idée, et, par là, elle fournit les moyens de faire enfin la véritable science politique fondée sur les observations économiques. La morale est une science à faire tout comme la politique. La morale comme la politique me parait devoir être entée sur l'économie politique, car je pense que les règles morales, comme les institutions politiques, doivent être jugées d'après Tinfluence qu'elles exercent ou peuvent exercer sur la production d. Dans ce temps là, comme on le voit par ta base qu'il donne à la morale, Comte est un utilitaire de première grandeur.
Dans le Cours et la Politique Comte tient un, tout autre langage : « L'ensemble des travaux des économistes manifeste, évidemment, les caractères les plus décisifs des conceptions purement métaphysiques, à l'exception de ceux dûs à Adam Smith. L'économie politique n'est qu'une prétendue science.. L'esprit général de l'économie politique conduit essentieltement, aujourd'hui, à ériger en dogme universel rabsence nécessaire de toute intervention régulatrice quelconque, comme constituant, par la nature du sujet, le moyen le plus convenable de seconder l'essor spontané de la société, a 11 est certain que l'analyse économique
ou industrielle de la société ne saurait être positivement accomplie, abstraction faite de son analyse intellectuelle, morale et politique ».
Henri Marion, dans son intéressante et remarquable étude sur Locke (1), met à juste titre en lumière le côté économique de ce grand philosophe : a Par ses considérations sur les conséquences de la diminution de V intérêt et de Vaugmentation de la valeur de Vargent, il rendit un grand service à son pays et fut, sinon le fondateur, au moins le précurseur de la science économique. Ses arguments agirent sur Topinioti d'une manière lente, mais sûre... » « Plusieurs idées, aujourd'hui courantes et fondamentales, dans la théorie de la monnaie, ont été démêlées par lui le premier ». .
Dupont de Nemours s'exprime ainsi Sur les origines de la première école d'économistes, celle des Physiocrates : a Les économistes français, fondateurs de la science moderne de Téconomie politique (Quesnay, de Gournay, Turgol), ont eu pour précurseurs le duc de Sully, qui disait : le labourage et le pâturage sont les mamelles de TEtat; et le marquis d'Argenson de qui est la belle maxime : pas trop gouverner ». Quesnay fut secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie et médecin consultant du roi Louis XV. Long-
(1) J. Locke, Sa vie et son œuvre, d'après des documemts noU" veaux, p. 64.
temps avant lâ naissance de Comte, il conçut l'Idée |X)sitivè que l'organisation de la société est soumise, comme celle de Tindividu lui-même, en ce qui touche son développement et sa conservation, à des lois immuables et qui, par cela ttiême, ne doivent pas être contrariées par une intervention quelconque. De là la célèbre formule due à de Gournay : Laissez faire, laissez passer. Avant Gournay, dit E. Daire, rien n'était plus Vague que la notion du juste et de Tinjuste, et la détermination des droits naturels et imprescriptibles de rhomme n'avait été traitée par aucun philosophe. En ceci Daire se trompait fort, car il n'avait lu évidemment ni Hubert Languet ni le célèbre philosophe Locke. Mais, Quesnay ayant traité les qùestio^is susdites, il est évident, d'uiie part, que son analyse industrielle de la société a pu être positivement accomplie, puisqu'il n'en a point négligé l'analyse intellectuelle et morale. Turgol, l'un des hommes les plus éminents de son siècle, appartenait à la même école des Physiocrates et, s'inspirant du principe de Locke que la liberté est le fondement de tout le reste, consacra sa vie à la cause de la libre concurrence des intérêts et à celle du libre examen dans les idées. Il reconnut d'ailleurs que les lois nécessaires de la nature sont modifiées par des éléments nouveaux, tels que la raison, les passions, la liberté. On voit par l'exemple donné par Turgot que l'analyse économique et industrielle de la SQciété
a été accompagnée de son analyse intellectuelle, morale et politique. Comte Tignorait sans doute, comme tant d*autres choses dans Thistoire du passé.
Dans le cas présent, le nom de Physiocrates donné à Quesnay et à son école aurait dû bien disposer l'Ecole positive, qui avait inventé la physique sociale, à l'égard de la Physiocratie. Quesnay a pensé, en effet, que puisque la nature extérieure est soumise à des lois, il devait en être de même pour le travail agricole, seule source de l'industrie d'après lui. On peut se demander comment Comte a pu rejeter, dans l'espèce, une simple application de sa doctrine générale. En eff*et, à son dire, tous les phénomènes sont régis par des lois, donc ceux du travail agricole ou industriel proprement dit doivent l'être également. Mais, dans le cas présent, si la liberté de l'industrie lui est éminemment favorable, il va ^e soi que sa règle ou sa loi doit êtie une liberté complète. D'où la formule de Gournay : Laissez faire^ laissez passer.
Il sera bientôt question de la formule du gouvernement donnée par le Grand Pontife : Le gou-»vernement a pour mission de contenir et de diriger. Comment concilier pareille définition, qui nous montre les gouvernements conduisant les peuples à la lisière, avec le Laissez faire^ laissez passer^ qui est, qui ne saurait ctre que de l'anarchie pure et simple. Nos opinions^ nos pensées»
nos sentiments, nos règles de conduite nous viennent d'en haut, et procèdent directement de l'Hu* manité, notre mère commune. Il ny a donc qu'à nous y conformer. Ne point lé faire serait «metti^e en doule tout le système, ce qu'à l'Humanité nç plaise.
La formule de Gournay était faite pour scanda-r liser Comte et lui a donné l'occasion de porter^ sur l'économie politique, le langage suivant, aussi sévère qu'injuste : « L'économie politique a également son mode spécial de systématiser l'anarchie; et les formes scientifiques qu'elle a empruntées, de nos jours, ne font, en réalité, qu'aggraver un tel danger, en tendant à le rendre plus dogma • tique et plus étendu. Car cette prétendue science ne s'est point bornée, quant au passé, à critiquer, d'une nianière beaucoup trop absolue, là politique industrielle des anciens pouvoirs .européens, qui, malgré ses inconvénients actuels, avait certainement exercé longtemps une influence utile, et même indispensable, au premier développement industriel des sociétés modernes. Il y a bien plus : l'esprit général de l'économie politique, pour qui? conque l'a convenablement apprécié, dans l'ensemble des écrits qui s'y rapportent, conduit essentiellement, aujourd'hui, à ériger en dogme universel l'absence nécessaire de toute intervention régulatrice, quelconque, comme constituant, par la nature du sujet, le moyen le plus convenable de seconder l'essor spontané de la société ».
Sous ce rapport, comme à tout autre, Comte était un ëtatiste renforcé.
Comte a reproché à Destutt de Tracy d'avoir traité de l'économie politique dans la quatrième partie de son ouvrage d*Idéologie, entre la logique et la morale. Ne demandait-il point que lesj économistes^ pour être vraiment complets fissent une analyse intellectuelle, morale et politique de la société? Or, c'est précisément ce que Destutt de Tracy a tenté de faire, bien qu'il ait donné une base ruineuse à l'économie politiqup, en lui attribuant pour origine exclusive le besoin. Celui-ci est évidemment la condition de toute valeur et de toute utilité, mais du besoin ne peuvent naître ni là liberté ni la justice. Quoi qu^il en soit, le reproche formulé par Comte est mal fondé. Pas^ sant à A. Smilh, il en parle en tevmeë les plus louangeurs, car ce dernier a considérée la sympathie comme le mobile unique de nos actions et la loi du devoir. Ce principe exclusif de la conduite humaine, Comte le lui a ou non emprunté, et en a fait le grand usage que chacun sait. Il n*a point mentiotïiXé d'ailleurs que ce maître illustre a plaidé, mieux que personne, contre les monopoles et en faveur de la liberté du commerce.
Que penser de l'affirmation suivante : « Du reste, l'histoire contemporaine de cette prétendue science confirme, avec une irrésistible évidence, sa nature métaphysique » ? Elïectivement, l'économie^ politique a marché de concert pendant le xviii* siè-
de avec la philosophie critique; elle a reconnu des droits à l'individu, au lieu de les considérer comme le symbole le plus caractérisé de l'anarchie.
Cette économie politique a admis chez l'individu une valeur propre et non l'unité fictive d'une collectivité quelconque, simple matière à réprimer et à diriger datis toutes ses voies, a D'où la conclusion positiviste, sinon positive, que l'économie politique, comme toutes les autres parties de la philosophie révolutionnaire (critique), a également son mode spécial de systématiser l'anarchie ». Quant à sa nature métaphysique elle n'est pas moins douteuse puisqu'elle déplaisait à M. Èomte dont on connaît Thabitude eh cas pareil.
- H est bien manifeste que dans cette étude sociologique je n'ai eu qu'un but restreint, savoir montrer en termes généraux comment Comte compre* nait cet ensemble de connaissances relatives au travail humain, que ce travail soit agricole, et visant par cela même exclusivement les productions du sol (Quesnay), soit industriel proprement dit. j'ai tenu à signaler les graves conséquences qui résultent du positivisme -poursuivant sa carrière d'extermination de l'individu, au point de vue du travail comme à tout autre. La pensée est demeurée la même sur toute la ligne : là collectivité et rien que la collectivité, sauf les contradictions signalées.