LE GOUVBRNBMBNT POUVOIR TEMPOREL
Le gouvernement est constitué par deux éiémënts : le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel.
a II y a une tendance élémentaire de toute société humaine à un gouvernement spontané.
Cette tendance nécessaire est en harmonie, dans nôtre nature individuelle, avec un système correspondant de penchants spéciaux, leâ uns vers le commandement, les autres pour Tobéissance. Ces derniers sont les plus fréquents » (1).
a La force de cohésion sociale désignée sous le nom de gouvernement doit contenir etdiriger» (2).
a Dès le début de ce traité, j'ai moi-même caractérisé les fâcheuses conséquences intellectuelles de Tesprit de spécialité exclusive qui domine aujourd'hui. Si d^une part, en effet, la séparation des fonctions sociales permet à l'esprit de détail un heureux développement, impossible de toute autre manière, elle tend spontanément, d'autre part, à étouffer Tesprit d'ensemble, ou, du moins, à l'entraver profondément.... ».
« La spécialité croissante des idées habituelles et des relations journalières doit inévitablement tendre à rétrécir de plus en plus l'intelligence^
(1) Cours, IV, p. 430.
(2) Cours, IV, p. 437.
quoique en Taiguisant dans un sens unique... Si Ton a justement déploré de voir un ouvrier exclusivement occupé, pendant sa vie enlière, à la fabrication de têtes d'épingle, la saine philosophie ne doit pas moins regretter Temploi exclusif et continu d'un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de quelques insectes )>(!).
Que les savants se le tiennent pour dit.
« La destination sociale du gouvernement me parait surtout consister à prévenir et à contenir, autant que possible, cette fatale disposition à la dispersion fondamentale des idées, des sentiments et des intérêts, résultat inévitable du principe même du développement humain et qui, si elle suivait sans obstacle son cours naturel, finirait par arrêter la progression soc'ale sous tous les rapports importants. Cette conception constitua la première base positive de la théorie du gouvernement caractérisé, en général, par Tuniverselle réaction nécessaire, d'abord spontanée^puis régularisée, de l'ensemble sur les parties. La nature d'une telle action indique assez qu'elle ne doit pas seulement être matérielle, mais aussi et surtout intellectuelle et morale. Ceci montre déjà la double nécessité distincte de ce qu'on nomme le gouvernement temporel et le gouvernement spirituel^.. C'est donc la. prédominajncjjjJeTesprit d'ensemble
(1) Cours^ VI, p. 429-430.
qui constitue nécessairement le caractère véritable du gouvernement » (i).
a La force dispersée et conce^iïtrée constitue le fondement naturel de l'existence humaine, a C'est sur le seul principe de coopération que repose la société politique proprement dite. Il suscite naturellement le gouvernement qui doit la maintenir et la développer. Cette puissance est essentiellement matérielle puisqu'elle résulte toujours de la grandeur ou de la richesse. Mais Tordre social ne peut jamais^ avoir d'autre base immédiate. « La domination spontanée de la force constitue au fond le seul pas capital qu^ait encore fait^ depuis Aristote jusqu'à moi, la théorie positive du gouvernement »,
» Cette foi-çe a besoin d'être complétée et réglée par Tintelligence et l'influence morale. Il faut de plus un régulateur social.
» Tous les dogmes essentiels de la métaphysique révolutionnaire conduisent à la négation indéfinie de tout vrai gouvernement. Cela est. surtout sensible pour le dogme de l'égalité, le plus essentiel et le plus actif après celui que je' viens d'examiner (le dogme de la liberté illimitée de conscience et qui, d'ailleurs, est en rapport néces^^arre avec lui), d'où devait évidemment résulter la proclamation immédiî^te, quoique indirecte, dej Téga-
jité la plus fondamentale : celle des. intelligences » (1). « Pareil dogme tend, à son tour, à empêcher toute véritable réorganisation, lorsque, prolongée outre mesure, son activité destructive^ faute d'aliment convenable, se dirige aveuglément contre les bases mêmes d'un nouveau classement social » (2). a II est évident que les hommes ne sont ni égaux entre eux, ni même équivalents, et ne sauraient, par suite, posséder dans Tassociation des droits identiques » (3).
Ainsi donc de cet ensemble de citations il résulte que, conformément à l'opinion de Hobbes, le gouvernement est fondé sur la force, ne pouvant avoir d'autre base immédiate; que sa fonction essentielle est de réprimer et de diriger, d'où la nécessité d'un autre pouvoir issu de l'intelligence et de l'influence morale qu'on désigne sous le nom de spirituel^ qui joue le rôle de régulateur social, et qui n'est autre chose que la religion positive.
Comte, on le sait suffisamment, s'est inspiré essentiellement, non de la dogmatique du catho-
(1) Cours, IV, p. 52.
(3) Ibid., p. 54.
Après : droits identiques, Comle énonce la réserve suivanle : a Sauf, bien entendu, ]e droit fondamental, nécessairement commun à tous^ du libre développement normal de l'activité personnelle, une fois convenablement dirigée y. C'est dans la queue (ou les quatre derniers mots) qu'est le venin. En effet, c'est le pouvoir spirituel qui doit diriger notre conduite, A ce point de vue nous abdiquons ou devons abdiquer complètement entre ses mains. Tel est notre devoir strict* Or, l'homme n'a que des devoirs.
licisme, qu'il prétend remplace!' à tous égards, par son propre système, mais de Tesprit même et de l'organisation de ce qu'il appelle le chef-d'œuvre de la sagesse humaine. Vers la fin de sa vie, il s'est préoccupé de se rapprocher de plus en plus de cetidéal,d'unepart, et du fétichisme de l'autre.
Ces deux considérations réunies (la force et la direction intellectuelle et morale) sont en rapport avec l'humilité du rôle qu'il assigne à l'individu qui n'aurait, d'après lui, aucune valeur ni statique ni dynamique. N'étant qu'une simple négation, il n'y a qu'à ne lui rien attribuer en propre, ou, si on le fait, ce ne sera après tout qu'une contradiction de plus et à laquelle il n'y a pas lieu de s'arrêter. L'individu d'ailleurs ne possède aucune liberté morale, étant soumis, comme les animaux ses frères aînés, à des lois nécessaires qui le dominent et règlent toute son activité, dans l'ensemble, comme dans le détail. Accorder des droits particuliers à unêtrepareil est absurde puisque la liberté morale lui manque, et qu'une affirmation de ce genre ne peut avoir qu'un caractère aiiai'chique et révolutionnaire. Mais comme, à tort ou à raison, on admet l'utilité d'une morale ou règle de la conduite, et que Comte a fait jouer un rôle considérable à la pseudo-morale qu'il a inventée, il a jugé a propos de n'attribuer à l'individu que des devoirs à remplir. — Et cependant qui dit devoir dit liberté, qui dit liberté dit droit.
On sait l'hostilité déclarée de. Comte pour le
protestantisme. Il implique le droit individuel à la liberté de conscience, vis-à-vis du pouvoir spirituel qu^ëtait et qu est encore le catholicisme. De plus cette liberté de conscience ne tarda guère h avoir son écho dans Tordre politique pour y constituer le droit naturel au gouvernement soit directement, fait très rare, soit indirectement, par l'intermédiaire de représentants.
Le pouvoir temporel toujours partiel, suivant l'expression de Comte, est appelé d'après lui à s'exercer dans des limites très restreintes, après avoir traversé une phase dictatoriale devant durer une génération au moins, dirigée par d'éminents prolétaires, tandis que le pouvoir spirituel est appelé à régner sur toute la planète. Dans de telles conditions, le souverain pontife de Thumanité aura une autorité morale plus grande que celle d'aucun pape du moyen âge et le sacerdoce universel pourra mieux modifier le gouvernement national, car le régittie positif rendra le gouvernement de plus en plus spirituel, de moins en moins temporel. Tandis que dans Tordre final les Etats orientaux n'auront pas une étendue normale supérieure à celle que nous offrent maintenant la Toscane, la Belgique, la Hollande (1), après la pro-
(1) Il y aura 70 républiques dans le territoire occidental comprenant 300.000 familles par Etat. Le patriciat occidental sera constitué par 2.000 banquiers, 100.000 commerçants, 200.000 manufacturiers, 400.000 agriculteurs. Mais pourquoi ne pas nous indiquer aussi le nombre des prolétaires qui y avaient peut-être quelque DuPUY 17
chaîne décomposilion des Ellats. actuels de la Grande République Occidentaie (La France) sera partagée en 60 républiques indépendantes. Il n'y surgira jamais d'autorité temporelle susceptible d'y commander partout. Il en résultera la permaivence désormais inaltérable de la paix, universelle et la fin du régime colonial. Le système parlementaire et sa conséquence le suffrage universel seront abolis à jamais. Les proljétaires doivent demeurer étrangers au mouvement politique, mais la création de clubs leur est très favorable, car, au lieu de propager Je goût et de développer l'exercice de ce qu'on appelle les droits politiques, nos clubs tendront bientôt à détourner profondérnent d'une vaine intervention temporelle* en appelant nos prolétaires à leur principal office social, comme auxiliaires essentiels du nouveau pouvoir spirituel contre le temporel, ceux de Tâge mpderne n'ont point d'attraits pour les droits politiques.
Et dire que toutes ces belles choses devraient être déjà réalisées d'après les vaticinations du suprême pontife.
a II me paraîtrait injuste de ne point indiquer,
droit, après avoir exercé le pouvoir suprême, sous foriue dictaloriale, pendant une génération au moins. Quoi qu'il en soit, Comte annonce dans le Catéchisme positiviste (p. 183) Ja réduction des grands Etals actuels à de simples cités convenablement escortées. Le rêve s'accentue.
Et cependant, eu présence de ces sérieuses balivernes, on ne peut s'empêcher de songer au temps où Comte se proposait de mettre en pratique la méthode d'observation.
chez la portion la plus avancée de TEcole révolutionnaire une sorte de contradiction qui l'honore beaucoup, comme étant en réalité éminemment progressive. Il s'agit surtout de l'important principe de la centralisation politique, dont la haute nécessité n'est aujourd'hui bien comprise que par cette école, malgré l'évidente opposition d'une telle notion avec les dogmes d'indépendance et d'isolement qui constituent l'esprit de la doctrine critique » (1).
L'Ecole révolutionnaire a hérité de la monarchie absolue et du catholicisme le principe de la centralisation, qui est pour ainsi dire l'A B G du despotisme. Tous les esprits libéraux le condamnent comme étant l'instrument d'une détestable politique. Il ne suffit point à Comte de supprimer Tindividu, l'usage des libertés locales est, ou serait une gêne pour le pouvoir central. Donc ces libertés doivent avoir le même sort que l'individu.
a Le principal problème humain consiste à faire graduellement prévaloir la sociabilité sur la personnalité, quoique celle-ci (l'aveu est précieux à recueillir) soit spontanément prépondérante to (2). Il semblerait par conséquent que l'évolution ou le développement devrait se faire dans le âens indiqué si formellement par la nature. Tel n'est point l'avis de Comte qui annonce une dictature positi-
{i) Cours, IV, p. 67.
(2J Catéchisme positiviste, p. 8.
viste comme étant un préalable nécessaire au triomphe du positivisme, et qui se réjouit de rheureuse crise (1851) qui vient d'abolir le régime parlementaire et d'instituer une république dictatoriale. Les conditions de la liberté et de Tordre public vont concourir à transférer révolutionnaîrement le pouvoir central à quelques éminents prolétaires, tant que durera l'interrègne spirituel. « De son vain début parlementaire uniquement propre à la tradition anglaise, notre république passe spontanément à la phase dictatoriale, seule vraiment française, bien qu'elle convienne également aux autres nations catholiques o. La situation républicaine actuelle permet et exige la dictature... a Le vote universel a étendu aux prolétaires les vices intellectuel et moraux propres au régime parlementaire... J'ose assurer, au nom (lu passé et de l'avenir, dont je suis maintenant Tunique interprète, qu'aucun dictateur ne conservera la tendance monarchique ».
On n'éprouvera, sans doute, aucune surprise à In lecture des lettres de Comte à l'empereur Nicolas, qu'il proclame le seul homme d'Etat de la chrétienté. On ne sera pas surpris davantage qu'il ait envoyé un ambassadeur, disons mieux, un légat au général des Jésuites, pour lui offrir son alliance contre les protestants (ît les libres-penseurs. Cette compagnie ne considère-t-elle point aussi Tlndividu comme étant un véritable cadavre ou un simple bâton dans la main d'un vieillard, {>elut
cadaver aut baculurn in manu senis, ce qui équivaut sensiblement à la négation pure et siniple.
Je reprends mes citations... « La Convention, Tunique assemblée française dont le souvenir doive rester, eut l'admirable conception du mouvement révolutionnaire... a Haute incapacité politique des Girondins.... Les prétendus droits humains sont de nature antisociale, a Nul n'a de droit que de faire toujours son devoir... et II faut remplacer les droits humains toujours subversifs par des devoirs universels ».
Le pouvoir temporel est constitué principale-: ment par des industriels, par des banquiers, quelques grands de la terre, qui ne seraient ni industriels ni banquiers, pourraient y figurer. Le pouvoir spirituel a eu, suivant les époques, des compositions différentes. Ainsi, à Torigine, lors des premiers écrits, il était exclusivement formé d'éléments empruntés aux académies scientifiques. Par exemple, Tlnstitut. Plus tard, ces savants firent place à d'autres qui étaient, en même temps, membres du sacerdoce positif, et même médecins ou exerçant la médecine. Puis, grâce à Clotilde, le sexe féminin tout entier fut adjoint au sacerdoce comme étant, par l'amour qui domine essentiellement son existence, l'expression directe de la déesse Humanité. Un autre élément doit aussi réclamer sa place, savoir les prolétaires, mais ils sont plutôt une base solide et un point d'appui qu'autre chose. D'ailleurs ils tendent sans cesse à améliorer nos meilleurs instincts.
Après avoir combattu, incidemment, nombre d'idées de Comte, il faut maintenant lui opposer un ensemble qui a sa raison d'être dans Thistoire et qui relève de l'intelligence elle-même.
Le premier terme de la société civile est Tindividu, d'où procède la famille, et de celle-ci surgira la société. Supprimer ce premier terme, telle est l^'cjifuyre absurde de Comte, qui détruit ain^i le fo^\4Gjjiç,nt de tout le reste. Le conserver, c'est respectiÇi; le germe dont la famille doit sortir. Ce germe a une spontanéité propre qui doit évoluer dans les sens multiples où il est appelé par la raison et le sentiment, en se conformant à une discipline particulière qui doit s'imposeren s'affirmant. Tel est le point de départ dans la constitution de la famille, qui n'est qu'un ensemble d'individus. Cet ensemble constitue, plus tard, la cité, puis l'Etat. L'un et l'autre sont tenus de laisser à chacun de ceux qui en font partie le libre jeu de fea spontanéité naturelle. Et, d'autre part, chaque individu doit respecter, chez son semblable, le droit que celui-ci possède comme lui-même et au même titre, savoir comme être moral. Le respect du droit commun par tous, l'Etat compris, c'est la justice.
La propriété a pour principes fondamentaux le travail et l'hérédité. Le principe de la société politique est le consentement des individus et sa fin est la conservation de ce que chacun possède : la vie, la liberté et les biens. Pour remplir cette mis-
sion, l-Ëtat doit donc obéissance aux lois naturelles, lai aussi, et s'il manque à ce devoir, qui est la raison de son institution, il se met en état de guerre avec la société.
La politique libérale étant brièvement exposée dans les quelques considérations que je viens de développer, il est impossible de ne point signaler en France le rôle initiateur qu'il faut, à ce point de vue, attribuer à la réforme du xvi® sièclQ> G'iÇst ainsi que pour compléter ma réfutation je v4iBfaiire appel au Vindiciœ contra tyrannos d'Hubert Languet et à l'œuvre principale du philosophe LocJie.
Quelques années après la Saint-Barthélémy, parut le Vindiciœ contra tyrannos d'Hubert Languet, ami intime de DuplessisrMornay. Je vais donner un aperçu de Touvrage.
Les hommes libres par nature sont impatients de la servitude, et n'oiit accepté d'obéir au commandement d'un autre homme que par un motif d'une grande utilité pour chacun d'eux. Aussi les rois ne doivent point s'imaginer qu'ils l'emportent sur leurs semblables par une certaine supériorité de nature. Ils n'existent que par le peuple et pour le peuple. La fin unique, le but exclusif du gouvernement, c'est l'utilité publique, si bien que la dignité royale n'est point un honneur mais une charge, une servitude publique. Les hommes en créant les rois et les empereurs, avec le devoir de veiller aux intérêts du peuple, ne leur ont point donné leurs propres biens, mais ils leur en ont
confié la défense, et les souverains ne peuvent les réclamer qu*à titre de voleurs. La royauté n'est point un héritage, ni une propriété, ni un usufruit, mais une fonction et une procuration. Il est évident, par le droit naturel, que les roisne sont pas les destructeurs, mais les directeurs de la République. En établissant le |)rince, il intervient un pacte sacré entre lui et le peuple, pacte tacite ou formulé. Le prince promet d'être juste, le peuple de lui obéir s'il tient sa promesse. Le peuple n'est donc obligé que sous condition, tandis que le prince l'est absolument. Donc, la totalité du peuple (ou ceux qui la représentent) est certainement supérieure au souverain.
La raison est l'âme de la loi, qui est la raison des sages prenant un corps. Une chose n'est point juste parce qu'elle a été décrétée par la volonté royale, mais cette volonté est juste lorsqu'elle rend des arrêts qui sont justes par eux-mêmes. La volonté du peuple doit elle-même se conformer à la raison.
Le prince n'est que le ministre du peuple; s'il emploie la fraude et la violence, il s'ensuit qu'il s'est rendu coupable envers son supérieur; et on peut employer contre lui tous les moyens que le droit et la force autorisent. On peut en appeler aux armes, mais avant de rien entreprendre il faut attendre l'ordre de ceux qui représentent tout le peuple. Il n'y a point de prescription contre les droits du peuple, et sa liberté originelle demeure entière.
Comme Pont dit également les hommes de 89, les droits de la liberté sont imprescriptibles. A l'égard de la tyrannie, ledroit àTinsurrcction serait donc lt)UJours ouvert dans le cas de tyrannie. « Si ce grand droit social, a dit M. Guizot, Vie pesait pas sur la tête des pouvoirs mêmes qui le nient, depuis longtemps le genre humain, tombé sous le joug, aurait perdu toute dignité comme tout bonheur » (1). -
Hubert Languet n'a eu certainement aucune influence sur la Révolution française, mais la question change du tout au tout lorsqu'il s'agit de Locke (2). r
Dans la déclaration d'indépendance des Etats- Unis d'Amérique, on ne voit généralement, en France, qu'un simple écho des principes formulés par nos grands écrivains du xviii® siècle. La vérité vraie est que la liberté est pour nous, fils de la tradition impériale romaine en politique et en religion, une importation étrangère de provenance anglo-saxonne et protestante. Je vais donner un compte rendu sommaire de l'ouvrage de Locke sur le Gouvernement civil .
Comme l'avait fait Hobbes avant lui, comme le fera Rousseau après lui, Locke part de l'hypothèse d'un certain état de nature antérieur à la
(1) Guizot, Washington, p. xv.
(2) Dans les Etudes politiques publiées en 187^ (éditées par Germer-Baillière), j'ai donné un compte rendu de i'çeuvre d'Hubert Languet et de celle de Locke.
société, état qu'il fait consister dans une liberté parfaite ne pouvant reconnaître crautres limites que Taction analogue de volontés égales. Nous sommes loin de cette sauvagerie originelle, que suppose Hobbes, où Thomme «st un véritable loup pour son semblable : homo homini lupus.
Quels sont maintenant les caractères de l'état de nature? a L'état de nature a Ja loi de nature qui doit le régler... » La raison-, qui est cette loi-là, enseigne à tous les hommes qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre. Cette loi est aussi intelligible et aussi claire, à une créature raisonnable que peuvent Têtre les lois positives des sociétés et des Etats. L'état de nature est donc l'exercice spontané de la raison, au lieu d'ètiîCile régne de l'instinct aveugle et des passions brutales.
Un autre caractère de la liberté, c'est d'être inaliénable. Un homme, n'ayant point de pouvoir sur sa propre vie, ne peut se rendre esclave de qui que ce soit, ni se soumettre à un pouvoir absolu et arbitraire.
Un autre caractère de la liberté, c'est d'être un droit égal pour tous les hommes. La raison nous enseigne donc que nous sommes non seulement indépendants, mais aussi égaux. Chacun a un droit égal à sa liberté.
Un autre caractère de la liherté, c'est la faculté de possession et d'appropriation de certains biens. L'homme, dans l'état de nature, est seigneur
absolu de sa personne et de ses possessions^ égal au plus grand et sujet à personne. Le travail de son corps et Touvrage de ses mains sont son bien propre. Bien que la nature ait donné toutes choses en commun, Thomme, néanmoins, étant le maître de sa propre personne, de toutes ses actions, de tout son travail, a toujours en soi le grand fondement de la propriété.
Chacun est né avec deux sortes de droits. Le premier est celui qu'il a sur sa personne, de laquelle seule il peut disposer. Le second est celui qu'il a, avant tout autre, d'hériter des biens de son père ou de ses frères. Car les enfants ont le droit de jouir des biens de leur père pour leur subsistance.
Dans la famille, le pouvoir des pères et des mères sur les enfants doit cesser à un certain moment. L'âge qui amène la raison amène aussi la liberté.
J'arrive à la société politique : « Tous les hommes étant rois, tous étant égaux, et la plupart peu exacts observateurs de l'équité et de la justice, la société civile n'a été formée à Torigine que pour procurer à tous sûreté et protection efficace. Aussi n'y a t-il d'autre fin à un gouvernement que de conserver à chacun ce qui lui appartient. Il n'y a vraiment de société politique que là où chacun des membres de la communauté s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société pour qu'elle
en dispose suivant les cas particuliers. Les hommes sortent de l'état de nature et entrent dans une société politique lorsqu'ils créent et établissent des' juges et deâ souverains sur la terre. Comme le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, le pouvoir législatif dans la société n'est qu'un droit ^ti^ansmis, communiqué. Tous les commencements paisibles des gouvernements ont eu pour cause le consentement des peuples. Ainsi le principe de là société politique est le consentement mutuel, la convention; son but exclusif, le bien de ses membres ; son fonctionnement, la délégation faite par chacun d'eux des pouvoirs législatif, judiciaire, exécutif.
» Le pouvoir politique se subdivise en législatif, exécutif et confédératif; des trois, Te pouvoir su|)rème est le législatif, mais il ne saurait avoir un caractère arbitraire sur la vie et les biens d'un peuple, car un homme n'a de pouvoir que jusqu'où s'étendent les lois de la nature pour la conservation de sa personne et de celle du genre humain. C'est tout ce qu'il donne et qu'il peut donner à une société, et par ce moyen au pouvoir législatif; de sorte que le pouvoir législatif ne peut avoir plus que cela. La suprême puissance n'a point le droit de se saisir d'aucune partie des biens propres d'un particulier, sans son consentement. Si quelqu'un prétendait avoir le pouvoir d'imposer et de lever des taxes sur le peuple, sans le consentement du peuple, il vio-
lerait la loi fondamentale de la propriété des choses et détruirait la fin du gouvernement.
» Quand les législateurs s'efforcent de ravir et de détruire les choses qui appartiennent en propre au peuple, ils se mettent en état de guerre avec le peuple qui, dès lors, est délié de toute espèce d^obéissance à leur égard et a droit à recourir à ce commun refuge que Dieu a destiné, pour tous les hommes, contre la force et la violence. Qui jugera si la puissance législative passe Tétendue de son pouvoir? C'est le peuple qui doit juger de cela.
» Les rois entre les mains desquels se trouve ordinairement le pouvoir exécutif ont dû être, à Toriginc, des chefs d'armée. On les a choisis sans limiter leur pouvoir, à cause de la confiance qu'on avait dans leur droiture et leur honnêteté. Mais jamais il n'était monté dans l'esprit de personne que la monarchie fût de droit dwin. Lorsque le l)rince se met au-dessus des lois, il est permis d'en appeler au Ciel contre sa tyrannie, comme contre celle des législateurs. La monarchie absolue est incompatible avec la société civile, to
Locke distingue tiois formes principales dans la société politique : la démocratie, l'oligarchie, la monarchie héréditaire ou élective.
LE POUVOIR SPIRITUEL l'humanité (1)
a La famille et la patrie satU les deux êtres collectifs dont la accession normale devait spontanément préparer la conception et le sentiment de riiumanité qui devient la commune patrie ou la famille universelle ».
Le Cours, dans son ensemble, ne parle de riïumanité qu'en lui attachant le sens de genre humain. Mais dans la Conclusion générale du Discours préliminaire sur V ensemble du positii^isme le langage du grand pontife devient tout autre :
« A 9on principe affectif, à sa base rationnelle et à son but actif le positivisme doit joindre un centre unique qui embrasse, à la fois, le sentiment, la raison et l'activité. Celle condUioji se trouve entièrement remplie par la convergence naturelle de tous les aspects positivistes vers la grande conception de l'Humanité qui vient éliminer irrévocablement celle de Dieu, pour constituer une unité définitive, plus complèteet plus durable que l'unité provisoire du régime initial.
» Le caractère propre de ce nouveau Grand Etre
(1) Je n'aborde directement pareille question qu'à cause du rôle considérable que lui a fuit jouer Comte en sociologie, après lui avoir donné une signification aussi nouvelle qu'aventurée. En effet, l'Humanité étant devenue le principe du pouvoir spirituel, il m'était impossible de la passer sous silence, le pouvoir temporel faisant chétive figure à côté de lui.
(de celle Déesse, loi me qui est employé ail leurs) est trètre nécessairement composé d'éléments séparahles, et la raison comme Tamour participe à celte condensation finale. De même l'activité. Ainsi THumanilé condense les trois caractères essentiels du positivisme : son moteur subjectif, son dogmeobjeclit et son but actif...
» L'Humanité est Têlre le plus relatif et le plus perfectible... La foi positive condense Tenscmble des lois réelles autour de Tètre collectif qui règle immédiatement nos destinées, d'après sa propre fatalité, modifiée par sa providence... A la vérité cet être immense et éternel n'a point créé les matériaux qu'emploie sa sage activité ni les lois qui déterminent ses résultats... L'Humanité est notre commune mère... à elle nous devons l'ordre naturel des choses... Le Grand Etre dans sa pleine maturité prendra possession de son domaine planétaire, en y développant toutes les améliorations compatibles avec l'ordre universel (1). i>
Chacun des vrais éléments de la Suprême puissance comporte deux existences successives : Tune objective, toujours passagère, où l'homme est appelé à servir directement le Grand Etre; Tautre subjective, naturellement perpétuelle, où son service se prolonge indirectement par les résultais qu'il laisse à ses successeurs. A i)ropre-
(I) Polit, positive, l, p. 329 et suiv.
inenl j)arler, chacjue homme ne peut presque jamais devenir un oigane de l'Humanilé que clans celle seconde vie. La première ne constitue réellement qu'une épreuve destinée à mériter cette incorporation finaJe qui ne doit ordinairement s'obtenir qu'après l'entier achèvement de l'existence objective. Ainsi l'individu n'est point encore un véritable organe du Grand Etre, mais il aspire à le devenircommeètredistinct. Incorporée l'Etre Suprême, il en devient vraiment inséparable^ et ne demeure plus assujetti qu'aux lois supérieures qui régissent directement l'évolution fondamenlale de l'Humanité. Celle-ci augmente surtout en vertu de la perpétuité subjective des dignes serviteurs objectifs. Ainsi les existences subjectives prévalent nécessairement, de plus en plus, tant en nombre qu'en durée, dans la composition totale de l'Humanité. L'homme sert donc comme être pendant sa vie proprement dite, et comme organe après sa mort individuelle. Ce qui transforme finalement sa vieobjectiveen une viesubjective. a Quoiqueessentiellement formé d'existences, il ne fonctionne directement que par des agents objectifs qui sont des êtres individuels (des négations !) de la même nature que lui, seulement moins éminents et moins durables. Chacun de ces organes personnelsdevient donc capable de représenter à quelques égards le Grand Etre après y avoir été dignement incorporé. Le culte des hommes vraiment supérieurs forme ainsi une partje essentielle du culte de
l'humanité. Même pendant sa vie objective, chaéun d'eux constitue une certaine personnification du Grand Etre.
a L'existence du vrai Grand Etre est toujours soumise à Tensemble de Tordre naturel dont elle constitue le plus noble élément.
« II y a lieu, pour constituer le pouvoir spirituel, de fonder une société plus générale et plus noble qui se superpose à la société politique, comme celle-ci le fut d'abord à la société domestique. Telle est la principale destination de la vraie religion. Une telle construction devient le principal effort du Grand Etre.
JD Trois sociétés humaines : la famille, Ja cité, TEglise. Celle ci distincte de la cité ou Etat.
» Le sacerdoce complète la constitution naturelle du gouvernement politique en lui fournissant un régulateur continu, sans pouvoir davantage le dominer qu'en être dominé.
a Le pouvoir matériel est concentré chez les grands ou les riches; le pouvoir intellectuel appartient aux sages ou aux prêtres; et le pouvoir moral réside parmi les femmes : ils reposent respectivement sur la force, la raison et l'affection. Les deux pouvoirs intellectuel et moral se combinent de manière à constituer un pouvoir unique qui, sous le titre de spirituel^ est destiné surtout à modifier le pouvoir matériel.
» En nommant l'un des pouvoirs temporel, on indique assez \ éternité do l'autre.
DupuY 18
» Le domaine territorial du pouvoir spirituel est universel et le domaine territorial du pouvoir temporel est toujours partiel. »
C'est cet être imparfait, qui n'est ni immense, ni éternel, qu'on offre à Tamour et à Tadoration dû genre humain! Celui-ci n'est d'ailleurs que la généralisation abstraite de faits parfaitement réels. L'originalité du grand ponlifc du positivisme consiste éminemment, sous ce rapport, à prétendre donner une réalité majeure à ce qui n'est obtenu qup par une abstraction. Nous en avons Taveu dans le passage suivant : a La science abstraite pouvait seule fournir la première conception générale de Thumanité. Quelque réel que soit le nouvel Etre suprême, sa nature collective exige beaucoup d'abstractions préalables. »
Mon intention est de ne parler que d'une manière incidente de la religion de l'Humanité, que Littré considère comme n'ayant aucun rapport avec la première manière de son maître. La tendance actuelle est d'admettre l'unité fondamentale de la pensée de Comte depuis ses premiers essais jusqu'à la Synthèse subjective. Le Cours ne serait, en conséquence, que la préparation de la Synthèse subjective et la Méthode objective que le terme initial de la Méthode subjective, cpii, en réagissantsur la première, l'absorbe en se Tassimilant. La systématisation est désormais complète et l'unité du point de vue universel est assurée. En effet, il est impossible de l'obtenir en se pla-
cant au point de vue objectif. Comte le déclare en propres termes. Il oublie de dire que c'est ce qu'il cherchait d'abord.
Maintenant une réponse à ceux qui ne voient dans le positivisme de Comte qu'une évolution naturelle et unique, de son premier à son dernier mot.
« Quoique profondément préparée par ma fondation philosophique, la construction religieuse n'aurait pu dignement surgir si je n'avais pas, en temps opportun, subi personnellement une intime régénération morale, sous une sainte impulsion féminine... C'est ainsi que le digne concours du cœur avec l'esprit fît enfin surgir, au sein de l'anarchie moderne, le dogme fondamental de l'Humanité, seule base possible de la religion universelle.
» Faute d'une stimulation directe et continue, le sentiment ne trouvait point consacré, dans le positivisme, son ascendant normal d'où dépendait une synthèse complète, seule décisive, même mentalement, afin de s'élever de la philosophie à la religion. Ce complément nécessaire résulta d'une angélique inspiration trop tôt développée ])ar la mort. Quelques mois après cette effusion fondamentale, mon cours public de 1847 marqua l'irrévocable avènement du positivisme religieux, en condensant nos sentiments, nos pensées et nos actions autour de l'Humanité, définitivemcntsubstiluéc à Dieu. »
Ainsi donc, d'après Comte, sans Clotilde la construction religieuse n'aurait pu surgir ^ car il lui était nécessaire de subir personnellement une intime régénération morale^ car le sentiment ne trouvait point consacré dans le positivisme son ascendant normal, d'où dépendait une synthèse complète, seule décisive pour s'élever de la philosophie à la religion.
D'où l'on voit, sauf à fermer les yeux à l'évidence, que, sans la régénération morale due à rimpulsion féminine, la construction religieuse n'aurait point surgi. C'est à l'influence de Clotilde qu'est due l'apparition de l'Humanité au sein de l'anarchie moderne, et, avec l'Humanité, celle de la religion universelle. Dans le second passage que je viens de citer, il manquait an sentiment une stimulation directe et continue, pour s'élever de la Philosophie à la Religion. Ce complément nécessaire résulte pour Comte d'une angélique inspiration, survenue après la mort de Clotilde, et développée par cette mort. Aussi l'irrévocable avènement du Positivisme religieux ne se produisit que dans le Cours de 1847.
C'est ainsi que fut révélée h Comte Tinconlestable suprématie de la femme.
Le rêve de Comte sur le Grand Etre, on le voit, se continue.
Cependant il y a une vue logique certaine dont il y a à tenir compte à l'auteur de la Politique positive. N'en a t il point appelé à l'Histoire
comme leçon et comme méthode? Et les Annales du Passé, comme celles du Présent, ne témoignent-elles point dans le genre humain d'une incontestable vitalité de la pensée religieuse? Comte arrivé à la Sociologie ne se sent pas au bout de sa tâche. Alors il la couronne par la morale, mais, ceci fait, l'œuvre d'unité cherchée n'est pas encore atteinte, et, grâce à la mort de Clotilde, il lui faut plus encore. Il lui faut mettre une religion au sommet de la hiérarchie encyclopédique : a Inanité des synthèses objectives, irrévocable présidence du point de vue humain en cosmologie; il est seul apte à tout lier. Il Faut seulement que la rationalité comme la dignité des spéculations abstraites se trouvent toujours garanties d'après la fusion finale de la Science et de la Religion. » De ce passage je rapproche le suivant : « Mais, malgré nos prévisions scientifiques, il faut également reconnaître que le moderne ascendant de l'objectivité (c'est-à-dire la raison d'être du Positivisme) pousse actuellement
à l'Idiotisme, en comprimant la spontanéité mentale, sous prétexte dé réalité ».
Pénétré comme on lésait de l'esprit du Catholicisme, Comte eut la prétention de refondre la science et de lui donner un caractère définitif. La Religion, telle qu'il la concevait, ayant ce caractère, il fallait bien l'étendre à la science elle-même, puisque science et religion ne faisaient plus qu'un : l'infaillibilité, ce chef-d'œuvre
si aclniiré de systématisalion, régnait définitivement sur Tensemble des manifestations de Tlntelligence. C'était du Catholicisme, sans doule, mais le christianisme en était absent. Dieu avait disparu, mais il était, et combien heureusement, remplacé par cet être à la lois abstrait et concret, comme disait M. de Blignières, et en tout cas fort équivoque qu'on appelle l'Humanité, inère des humains, essentiellement composé par des morts, et qui compte dans son sein, avec les hommes qui ne sont point des individus, les femmes qui sont des individus, plus un certain nombre d'animaux^ supérieurs, lesquels sont des individus qui ont faussé compagnie à leurs propres Grands Etres. Quoi qu'il en soit, il fallait un Dieu ou une Déesse et on en avait une. C'était l'essentiel.
Incontestablement Comte avait bien compris, par tradition de famille ou autrement, la valeur sociologique des Religions, qui ont été, et qui sont encore, un lien puissant dé fraternité entre les Hommes. Renoncer à l'ancien Catholicisme, en bannir toute la dogmatique et en conserver le plus possible comme organisation générale du culte et absolutisme, dans le gouvernement des âmes, tel fut l'Idéal poursuivi et pleinement réalisé par le nouveau Pape de la Religion sortie de ses lobes cérébraux moyens (1). Dans de
(1) C'esl là, d'après lui, que siège le sentiment.
pareilles conditions, il est de pleine évidence que le Droit n'existe point pour THomme et, par cela même, pas de libre examen, pas de liberté de pensée. Il n'a qu'à accepter intégralement les opinions, les idées quelconques émanées du Pouvoir spirituel qui a conçu une dogmatique nouvelle, laquelle doit être aveuglément acceptée; faute de quoi Texcommunicalion est prononcée. Prééminence morale de ce pouvoir spirituel sur le Pouvoir temporel, qui est déchargé du souci de rinstruction publique, et qui, dans le cas de faute commise par lui, est rappelé à Tordre par son confrère, qui est chargé des intérêts les plus sérieux de THumanilé.
Comte attribue donc à l'Humanité, sa création personnelle, tout un ensemble de qualités, qui en font un être très éminent et où on ne saurait reconnaître l'autre humanité dont il parlait dans ,sa première manière. Dieu n'ayant jamais créé quoi que ce soit, puisque l'existence lui est refusée, il s'agit de se rendre compte de la genèse de ce Grand Etre qui doit tenir sa propre place. Provient-il de l'Homme ou l'Homme previent-il de lui?
La première question ne peut recevoir qu'une réponse négative, puisque d'une part l'Humanité est notre mère commune, et que, d'autre part, un être immense et éternel ne saurait avoir une origine aussi inférieure que le premier homme ou les premiers hommes. Ce fait seuU d'ailleurs, lui
inlerdirait non seulement Timmensité, mais il serait de plus exclusif de Téternité. De pareils attributs ne sauraient appartenir qu'à Dieu luimême, tel que no« ancêtres l'ont compris, et toute la différence consiste en ce que le père éternel est remplacé par une mère jouissant aussi de Téternité et de Timmensité. A vrai dire, cette conception merveilleuse se réduit à une différence de sexe.
Cette Déesse nous crée-t-elle de toutes pièces ou s'y prend-eHe autrement? Voici la réponse : a La famille et la patrie sont des préambules nécessaires de THumanilé, sans attribuer d'éléments véritables à cet être indivisible dont nous ue pouvons contempler jusqu'ici que TEnfance et l'adolescence. » Pareils états présiables se concilient fort mal avec l'éternité et l'immensité.
a Quand la maturité du Grand Etre sera complète, on admirera sa providence directe envers ses dignes serviteurs ».
Poursuivons : a L'Humanité est l'ensemble continu des êtres convergents, êtres passés, futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l'ordre universel. Elle consiste essentiellement dans l'ensemble des morts, tandis que les vivants, toujours nés ses enfants, deviennent ordinairement ses serviteurs, à moins qu'ils lie dégénèrent en parasites. Le Positivisme incorpore au Grand Etre tous nos libres auxiliaires animaux (autant de grands petits êtrels
qu'il y a d'espèces animales), tandis qu'il écarte d'indignes parasites humains. Comment se représenter cette humanité existant depuis l'homme et comprenant les espèces animales nos auxiliaires, car pour converger ces divers êtres doivent exister? Il est manifeste que c'est eux qui sont les pères de l'Humanité.
» L'Homme est l'élément indivisible et le produit nécessaire du Grand Etre. » Politique posi^ tive, IV, 185. Elément et produit est-ce conciliable?
« L'Humanité est un <^re actif et intelligent. Ceci nous explique la possibilité de sa Providence envers ses serviteurs.
S'il s'agissait de Dieu lui-même, on nous dirait que la Providence n'existe point.
« Tout être devant se former de ses semblables, l'Humanité se décompose d'abord et!
cités, puis en familles, jamais en individus t>. Ceux-ci n'en sont-ils point les éléments?
L'Individu étant une négation pure et fttmple pour Comte, il est évident que THunoânité ne saurait être composée d'individus, C^ést-à-dire d'abstractions. Comment se fait*il qtfe, d'après un autre passage, elle consiste éi^sentiellement - dans l'ensemble des morts qui en s'unissant -nentre eux donnent lieu à son existence. Ces morts objectivement individuels, avant leur décès, ne sont-ils plus des individus lorsqu'ils sont mis en possession de l'existence subjective qui leur
est propre, dit-on? Ce serait pour des négations proprement dites une bien haute récompense que de se fusionner dans le Grand Etre, comme le font d'ailleurs nos auxiliaires animaux. Heureusement qu'il m'est permis de cil:er le passage suivant : « A proprement jmrler, chaque homme ne peut prescpie jamais devenir un organe de l'Humanité que dans la seconde vie [post mortem). La première ne constitue réellement qu'une épreuve destinée à mériter l'incorporation finale qui ne doit ordinairement (pendant sa vie objective, chacun des hommes supérieurs constitue une certaine personnification du Grand Etre) s'obtenir qu'après l'entier achèvement de l'existence objective. Ainsi l'individu n'est point encore (dans ce bas monde) un véritable organe du Grand Etre, mais il aspire à le devenir comme être distinct.
» Voilà par conséquent l'individu qui est devenu quelque chose, qui a une véritable valeur, et qui aspire à devenir un véritable organe de THumanité, comme être distinct. Celle-ci est dojic non seulement un être composé, mais dans sa composition les éléments ne peuvent pas ne point avoir une valeur propre, qui est celle d'incUvidus jouant le rôle d'organes distincts, et (pii sont do la même nature que le Grand Etre (« êtres individuels de la même nature que lui »). Resterait à expliquer le passage suivant : a Tout être étant formé de ses semblables, l'Humanité
se décompose d'abord en cités, puis en familles, mais jamais en individus.. » On nous disait tout à l'heure qu'elle était essentiellement constituée par Tensemble des morts.
Tout cet ensemble de pseudo-définitions de rhumanité est un véritable imbroglio. Quoi qu'il en soit, l'Individu me paraît prendre sa revanche. Il est d'ailleurs probable que Texistence subjective qu'on lui accorde, après la mort, implique et l'activité et l'intelligence, qui sont des caractères propres à l'Etre suprême. En effet : « Le principal privilège de notre nature consiste en ce que chaque individualité se perpétue indirectement par l'existence subjective, si son essor objectif a laissé de dignes résultats. »
« L'Etre suprême en tant que réel a une nature relative et modifiable... Soit, mais alors ni l'immensité ni l'éternité ne lui sont propres, car ce sont deux absolus qui ne peuvent appartenir au Grand Etre, qui n'est point un absolu.
a Loin de le supposer parfait, nous étudions avec soin ses imperfections naturelles afin de les corriger autant que possible ». Comprend-on bien la possibilité d'adorer un être assez imparfait pour qu'on s'applique avec soin à rechercher les imperfections qui lui sont propres pour y mettre un terme? Il eût été encourageant pour l'homme objectif de savoir si l'Humanité ellemême s'associe aux efforts que nous faisons ; « pour la corriger et l'améliorer. »