‹ Le positivisme d'Auguste ComteChapitre 23 sur 26 · DUCATI0N GENERALE · texte numérisé non relu

DUCATI0N GENERALE

D'après Comte il n'y a qu'un seul système d'écluôation universelle : celui du Catholicisme dans le moyen âge. On ne saurait accorder ce titre à la prétendue éducation universitaire que les métaphysiciens ont fait graduellement prévaloir, dans tout l'Occiilent, depuis la fin de cette grande époque. Ce prétendu système universel n'a jamais compris les prolétaires. Le positivisme, lui, constituera, par son enseignement, la prépondérance du cœur sur l'esprit d'une manière plus solide qu'elle ne Ta été sous le rcgime catholique, sans comprimer jamais le véritable essor spéculatif. La culture s|)ôntanée du sentiment se développera constamment par un triple exercice habituel : personnel, familial et social.

Une telle éducation, comme l'existence qu'elle doit |)réparer, subordonnera toujours l'iritelligence à la sociabilité, en prenant celle-ci pour but, l'autre |)our moyen. Elle est surtout destinée à disposer les prolétaires à leur noble office social de principaux auxiliaires du pouvoir philosophique ou spirituel, et aussi à leur faire mieux remplir leurs (onctions spéciales.

De. la naissance à la majorité l'ensemble de cette éducation comprend deux parties générales, l'une donnée au sein do la famille et finissant à la puberté, ayant pour but la culture esthétique;

raiilre systématique consistera en une suite publique de cours scientifiques, sur les lois essentielles lies divers ordres de phénomènes servant de base à la coordination morale. Au temps de rémancipation légale chaque prolétaire se trouvera ainsi préparé, d'esprit et de cœur, à son office public et privé. Dans la première partie Tenfant sera naturellement fétichiste et on ne combattra point ses dispositions spontanées. Dans la seconde partie le jeune homme suivant la loi d'évolution deviendra poly.théiste. Quant à Téducation théorique les études scientifiques du prolétaire doivent se rapporter, comme celles du philosophe, d'abord à notre condition inorganique, ensuite à notre propre nature personnelle et sociale, pour constituer la double base rationnelle de notre conduite. Deux années seront consacrées aux mathématiques et à l'astronomie, ain^i qu'à la physique et à la chimie, mais il y aura pour le premier groupe deux leçons par semaine, et une seule pour le second. La biologie sera condensée en quarante leçons pendant la cinquième année. La sixième année on consacrera aussi quarante leçons à l'élude directe de la sociologie statique et dynamique. Dans la septième année il se fera une exposition méthodique de la morale.

Dans les deux dernières années élude, à titre de complément poétique, de nos deux princi|)ales langues anciennes : le grec et le latin.

L'évolution philosophique de l'individu (comme

celle (le res|)èce) passera du polythéisme antérieur à un monothéisme non moins spontané, par la réaction croissante de l'esprit de discussion sur la prépondérance primitive de l'imagination. Puis un déisme, plus ou moins vague, dégénérera en une sorte d'athéisme finalement remplacé par le vrai positivisme, sous la lumineuse impulsion des conceptions biologiques et surtout sociologiques.

On peut craindre Tinsuffisancc des trois cent soixante leçons en sept ans, pour embrasser convenablement un tel ensemble d'études fondamentales. Mais il ne faut pas en juger par l'extension actuelle des cours correspondants, qui tient à leur si)écialité habituelle, et surtout à l'empirisme dispersif de la plupart des professeurs, d'après notre déplorable régime scientifique. L'efficacité didactique du sentiment a été jusqu'ici ignorée parce (|ue la culture de l'esprit coïncidait, depuis la fin du moyen âge, avec l'inertie du cœur. Il en sera tout autrement à l'avenir.

Il ne doit pas exister un autre enseignement organisé, du moins général. La dette sacrée, ainsi acquittée par la République envers les prolétaires, ne s'étend nullement aux classes qui peuvent aisément acquérir l'instruction qu'elles désirent. Au fond l'Etat ne doit l'instruction qu'aux prolétaires. Quant aux écoles spéciales, telles que l'Ecole polytechnique, le Muséum d'histoire naturelle, etc., ils n'ont de valeur capitale qu'à titre transitoire, comme toutes les bonnes créations de notre temps

anarchique. Celte éducation générale ne saurait être organisée actuellement, le milieu social n'est pas suffisamment préparé. Il n'y a à conserver actuellement que Técole primaire et les grandes écoles spéciales. A cela près, il importe beaucoup que le pouvoir temporel, central ou local, abdique son étrange suprématie didactique, en établissant la véritable liberté d'enseignement par la suppression simultanée <Je tous les budgets théologiques et métaphysiques, en attendant qu'une doctrine universelle ait librement prévalu.

a C'est donc aux adultes qu'il faut maintenant s'adresser pour leur communiquer des convictions systématiques qui permettront, ensuite, la vraie rénovation de l'éducation proprement dite. Des articles dans la presse, des cours publics sont les moyens à employer, moyens qui doivent toujours rester indépendants d'un gouvernement quelconque* a L'avenir nous montre une coalition fondamentale entre les philosophes et les prolétaires ».

Comte a une façon très particulière de comprendre l'instruction publique. D'après lui elle n'est due par la société qu'aux prolétaires, et à titre d'inçjtruction primaire, et comme éducation générale suivant son expression.

Une première observation à présenter, c'est que l'individu, prolétaire ou non, n'ayant que des devoirs à remplir, jamais de droits à exercer, n'a aucune espèçjç de droit sur le corps social, et que, par cela même, on ne saurait comprendre qu'un groupe d'individus, si considérable soit-il, puisse

exiger quoi que ce soit de la sociélé prise clans son ensemble. Ce qui n*est rien ni statiquement, ni dynamiquement, passé à Tétat collectif ne nous offre (|u\in ensemble de zéros, au lieu d*un seul, et» dans les deux cas, on ne saurait comprendre des droits à exercer ni des devoirs à'accomplir. Si le corps social a des devoirs à accomplir, vis-à-vis des humains, il les doit à tous, et si il ne les doit point à tous c'est qu'il ne les doit à personne.

Il y a ici une contradiction patente dans le système. Comment s'cst-elle produite? D'une manière très simple. Comte a admis un pouvoir spirituel qui est composé de trois éléments : des femmes (dont le cœur est la grande lumière éclairant les positivistes), des prolétaires et des philosophes, ou autrement dit du sacerdoce ayant passé par la filière scientifique, telle que la comprenait le Grand Pontife. Aux femmes on laisse leur spécialité propre, qui est l'amour, la sympathie, mais pour les prolétaires on les assujétit à une éducation complète, partant des mathématiques et «'élevant, en conformitéde Tordre hiérarchique, jusqu'à la sociologie et à son expression finale la religion positive ou religion démontrée. De la sorte le pouvoir spirituel sacerdotal aura, dans le peuple, son point d'appui et un protecteur puissant contre les velléités arbitraires du pouvoir temporel.

Il est manifeste que les prolétaires ne pouvaient s'assimiler, en sept années, comprenant 360 leçons, le cours de M, Comte, additionné par surcroît du

grec et du latin. Cela ferait 61 leçons par an. Le temps manquerait évidemment, et au point de vue de la durée générale, à celui du nombre des leçons, et aussi à cause des exigences de l'apprentissage, malgré les illusions du maître à cet égard. Mais il y aunbienmeilleurargumentquecelui-ci; Thomme à la contradiction incarnée s'est chargé de nous le fournir, a La force intellectuelle est la moins intense de nos facultés caractéristiques, et qui, chez la plupart des hommes, ne sollicite aucun développement direct ». « Presque tous les hommes sont impropres par leur nature au travail intellectuel. Chez la plupart d'entreeux l'excitation intellectuelle n'est produite que par la stinouLatipn de la vie organique ». N'est-ce pas le même mjaUre qui a dit que a les hommes de génie formaient une rare exception, et qu'ils pensaient pour ceux quj ne pensaient point »? Ce n'est point ceux qui ne pensent point qui mettent les hommes de génie à la tète de l'humanité, en poussant ces derniers dans les voies d'une évolution plus ou moins progressive.

Or, étant donnée l'insuffisance générale de l'intelligence chez rhomme, l'inaptitude manifeste chez la plupart de nos semblables à acquérir un développement direct, il s'ensuit l'impossibilité pour les prolétaires, comme pour la généralité, de s'assimiler le contenu d'un programme tel que celui de la hiérarchie des sciences, agrémenté des lî^ngues latine et grecque. Cette impossibilité

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s'impose à Tesprit comme une vérité du sens concimun. Mais nous avons eu déjà de nombreuses preuves de son absence ordinaire chez Comte.

Quant à l'appréciation de celui-ci sur les hommes de génie, qui seraient d'après lui les organes privilégiés des masses, dont ils rendraient claire la pensée obscure, elle est loin de lui être personnelle et il n'a fait que la corroborer par son propre dire. Quoi qu'il en soit, on n'ignore point l'opinion majestueuse qu'avait, à son propre égard le Grand Pontife de l'Humanité, et elle lui était bien permise étant donné certain délire des grandeurs, l'un des éléments de sa phrénopalhie. Cela étant, on doit supposer qu'il n'a vu en lui-même que la manifestation éclatante d'une pensée qui n'avait pu trouver jusqu'alors sa véritable formule, mais qui devait nécessairement la lrouver,enbrisantses enveloppes d'inconscience et d'ignorance. Tant et si bien que s'il n'avait point existé un autre se serait levé, parmi les hommes, pour occuper la place vide et écrire et le Cours, et la Politique positive, et la Synthèse subjective, et le Catéchisme positiviste. On voit|)ar ce qui précède que l'éducation générale de Comte n'en est point une, puisqu'elle ne s'applique |)oint à toutes les classes de la société, étant réservée aux seuls prolétaires, c'est-à-dire à ceux qui sont les moins à même d'en profiter, si profit il y a. Comte ayant jugé utile ou même nécessaire, pour le pouvoir spirituel proprement dit, d'avoir un appui solide dans les classes popu-

laires leur a accordé d'heureuses dispositions naturelles, comme l'énergie, Tinsouciance d'où Timprévoyance, la sympathie pour le sacerdoce, Tattrait qu'exerce sur elles le club, le côbaret, ee» salon du peuple, Téloignement de l'épargne et de la richesse proprement dite, ainsi que de tout ce qui se rattache à la vie politique. Ce tableau rie manque pas absolument d'exactitude, puisqu'il faut en retenir l'imprévoyance ou incurie trop fréquente, le club et le cabaret, le cabaret surtout. Sauf une réserve : on ne se fait pas une idée bien nette, dans notre pays, d'un club où on ne fait pasde politique.

Quoi qu'il en soit, il faut bien reconnaître que l'expression d'éducation générale ne s'applique en aucune manière à l'extension qui en serait due, par le corps social, à chacun de ses membres, mais à tout autre chose, savoir à la nature propre de l'instruction donnée. Quant à celle-ci elle s'explique sans doute par le rôle protecteur du prolétariat vis-à-vis du pouvoir spirituel proprement dit, représentant avec l'adjonction des femmes et l'intelligence et l'amour.

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