PHYSIQUE) CHIMIE
D'après Comte, la matière brute est active, la matière vivante l'est aussi. Celle-ci est déterminée par des motifs intérieurs. 11 rejette l'affinité qu'il qualifie de métaphysique, mais il attribue l'activité aux molécules. Il paraît accepter la théorie atomistique.
. Si la matière brute est active, si tous ses mouvements ne sont pas communiqués, il est très manifeste qu'elle a aussi des motifs intérieurs qui pe,u vent être très différents de ceux de la matière vivante. Mais on ne comprend point pour quel motif l'affinité serait un principe métaphysique, tandis que l'activité moléculaire ou tout autre ne le serait point, puisque aucune de ces activités ne tombent sous les sens. Tous ces- faits nous mettent en présence de la notion de force dont Cournot adonné la définition suivante : a La force est. ce qui fait mouvoir ou tend à faire mouvpir UU: corpj^. Les notions de force et celles de corps sont corrélative)^ 35» (2).
(1) H. Poincaré, La valeur de la science, p. 166-167.
(2) Traité do V enchaîne ment des idées fondamentales dans la science et dans ('histoire, l, p. 265.
D'après Poincaré : « L'idée de force est une notion primitive, indéfinissable, irréductible» (1).
On sait que Comte a trouvé, en physique comme en chimie, des applications métaphysiques dont, à son dire, un homme de science doit bien se garder. C'est ainsi qu'il a reconnu la nature métaphysique de l'affinité, et des fluides lumineux, électriques, magnétiques, de l'éther lui-même ou surtout de l'éther.
Or, depuis Comte, les progrès considérables des sciences physico-chimiques nous ont mis en présence de la doctrine de l'énergie, mot qui, pour venir du grec, n'en dit pas davantage que celui de force, dérivé du latin. L'un et l'autre se prêtant à des interprétations différentes : mécanique ou autre.
ce Les trois domaines de la lumière, de l'électri^ cité et du magnétisme n'en forment plus qu'un puisque la lumière, considérée parFresnel comme un mouvement de l'éther, n'est plus qu'un courant électrique d'après Maxwell. Reste à savoir quelle est la nature propre de l'électricité. Comme la chaleur, est-elle un phénomène mécanique? a Maxwell ne donne pas une explication mécanique de l'électricité et du magnétisme; il se borne à démontrer que cette explication est possible » (2).
Le grand De.scartes admettait dans la totalité
(1) La science et l'hypothèse ^ p. 129,
(2) H, Poincaré, La science et l'hypothèse p.- 249,
des êtres un véritable' dualisme : le tnouverrient d'une part (syslème dès tourbillons) et la pensée, de Pautre. L'un des deux termes du dualisme, contiu sous le nom général d'énergie, fait grande figure de nos jours. Dans les forces physiques, il n*y aurait point d'ailleurs des transformations dé forces entre elles, mais les phénomènes môleùrs seraient susceptibles de se transformer les uns dans les autres. Cela se fait par mesure et mouvement, comme disait Pascal. Reste évidemmeiit l'autre terme de dualisme, savoir la pensée elle-^ même. Serait-elle une énergie absolument distincte de l'énergie multiforme précédente, ou bien y aurait-il entre elles une unité aussi încompréhen-: sible que profonde. Je rappellerai à cette occasion une formule demeurée célèbre, celle àe l'équivalent mécanique de là penhéè. Cet équivalent me parait aussi peu exact qu'un équivalent mécanique de la^ vie, là où la pensée n'existe point. Claude Bernaixl n'a-t-il point, dans sa physiologie, catégoi'ique-^ ment réfuté pareil principe, au point de vue de la vie proprement dite ?
On sait que Comte a toujours beaucoup insisté sur la distinction essentielle existant d'après lui entre chacune des sciences constituant la hiérarchie. La physique n'est point la chimie et la chimie n'est point la physique. Il n'était point encore question de physico-chimie de son temps. Celle, des deux sciences qui était pour lui la plus arriérée était inconte.stablement la chimie, bien qu'il adres-
sât à la physique officielle le reproche d'admettre un éther métaphysique auquel on faisait une large part dans les phénomènes de la nature. Quant à la chimie, voici comment il en parle :
a La nature complexe et équivoque des principaux phénomènes chimiques concourt à expliquer la tardive et incomplète positivité des conceptions qui s'y rattachent (1).
s> Il est clair que dans la plupart de ses recherches, la chimie actuelle mérite à peine le notii d'une véritable science, puisqu'elle ne conduit presque jamais à une prévoyance réelle et c^r^taine (2).
]D La science chimique maintenant si faible et. si incohérente, malgré sa riche collection de faits D (3).
Dans ces conditions, toute généralisation, c'està-dire toute abstraction, toute philosophie devait être mise de côté, parce qu'on ne doit |>hilosopher sur les choses qu'après une étude approfondie des faits |)articuliers. Mais Comte n'hésite point et donne une philosophie dont il a affirmé, au préalable, que les éléments lui font défaut.
Huxley (Sermons laïques) déclare qu'il à la conviction que si Auguste Comte a exercé une influence négative ou même fâcheuse sur les soien-
(1) Cours, III.
(2) Cours, III, p. 7.
(3) Cours AU, ^. 40-82.
ces physiques, c'est René Descartes qui est le véritable père de^la pensée moderne.
Après cet énoncé général, Huxley, parlant de ses premières impressions, après la lecture du CourSy s'exprime ainsi : « Cette partie des écrits de M. Comte, qui traite de la philosophie des sciences physiques, me semblait avoir une valeur singulièrement restreinte et prouver qu'en ce qui concerne la science, comme on l'entend habituellement, la connaissance qu'il avait de la plupart des branches qui la constituent était des plus superficielles et purement de seconde main. Voici ce qui me frappait : Comte n'a pas su saisir les grands traits de la science, il se trompe étrangement à l'égard du mérite de ses correspondants scientifiques, et ses idées erronées au sujet du rôle que devaient jouer, dans l'avenir, quelquesunes des doctrines scientifiques qui avaient cours de son temps, nous font sourire. Personne ne sera étonné de m'en tendre dire qu'avec de semblables impressions dans l'esprit, j'aie été périodiquement irrité depuis 16 ans, en voyant présenter si souvent M. Comte comme le porte-drapeau de la pensée sqientifique, et de voir étiqueter comtisles ou positivistes d'autres écrivains dont la philosophie ne dérive que d'eux-nièmes, ou de celle de Hume, et cela malgré des protestations énergiques. Combien d'efforts n'a-t-il pas fallu à M. Mill pour se débarrasser de cette étiquette? J'observe aussi M. Spencer, comme on regarde un homme de bien luttant
contre Fadversité, chercher encore à se dépêtrer de cet écriteau qu'on lui a accolé; tout disposé à s'arracher 1^ peau et le reste plutôt que de conserver semblable marque o.
a Je trouve à la philosophie positive peu de valeur scientifique, pour ne pas dire qu'elle en est entièrement dépourvue, et j'y trouve bien des choses aussi contraires à l'essence même de la science que tout ce que renferme le catholicisme ultramontain » (1).
Pour nous faire juger de la valeur scientifique du positivisme, M. Huxley rappelle Comte condamnant la théorie des ondes lumineuses, adressant à cette théorie une objection ridicule, niant presque l'utilité des recherches microscopiques, soutenant que la biologie n'est pas une science expérimen-' taie mais simplement comparative, que l'ordre de la série animale est nécessairement linéaire, etc. 11 remarque, et rien n'est plus vrai, que lès savailts spéciaux, pris chacun dans sa partie, s'dccordent à certifier que Comte n'a répandu aucune lumière* sur le sujet de leurs études (2). '
Relativement à la classification des sciences, Huxley nie formellement la subordination des sciences concrètes aux sciences abstraites. C'est, dit-il, une énormité (et qui montre bien que Comte n'avait étudié les sciences naturelles que*
(l) Huxley, Sermons laïques, (2j Ibidem,
dans leà livres) que de préteiidi-e que Tétude spéciale des êtres vivants est nécessairement fondée sur Tétude générale des lois de la vie (1).
«Tous les problèmes scientifiques/ hormis les problèmes purement mathématiques, tendent clairement à se réduire à des questions de physique moléculaire, aux mouvements des particules ultipies de la matière et à la coordination de ces molécules entre elles. La physique, la chimie, la biologie ne sont pas trois échelons succesifs dans l'échelle des connaissances, mais trois branches d'un tronc commun : la physique moléculaire.
» L»e plus léger effort d'attention montre que Tastropomie, Tune des sciences hiérarchisées de Comte se forme de deux parties : d'un côté^ description des phénomènes et branche d'histoire naturelle; de l'auti^e, explication des phénomènes à l'aide de lois dont l'étude est du ressort de la physique (2)..
D Les mathématiques, science initiale de Comte et science abstraite dont il prétend faire l'instrU' ment unique de la méthode scientifique et de l'éducation de l'esprit, sans s'inquiéter ni de la
(1) L'une des grandes erreurs de Comte est de partir de la syn- Ibèse qui n'est jamais qu'une généralisation abstraite pour orriver epRuite à l'analyse proprement dite. C'est là, et j'y reviendrai, une erreur de méthode des plus graves.
{2) Huxley, op, cit^\ La hiérarchie des sciences, nous l'avons vu précédemment, n'est point l'œuvre de Comte, mais en réalité appartient à Saint-Simon.
logique^ ni des procédés deJ*obserViaUoh;^t; de i expérimentation, les mathématiques se divisent eo deux branchés et rompent la hiérarckie. L'éj:ude des relations pures du nombre ei de retendue dominé les sciences et s'ap|)lique également à toutes, comme la logique* L'étude dès m^lhémar tiques appliquées, dès la mécanique, a pour objet les plus générales des conceptions, physiques, et 'dépend delà physique à ce titre.
» Comte professe que les sciences se sont déve--loppées historiquement dans Tordre même de sa hiérarchie. L'assertion est profondément erronée » (Voir Spencer, Essai sur la genèse delà science) (1).
a L'unité des sciences physiques est réelle et visible même dans leurs imperfections, comme dans rétablissement définitif de leur caractère et de Içur but, et la classification de Comte, erronée en principe, fausse en tous ses arguments, n'aur rait pu que nuire aux savants qui s'en seraient préoccupés dans leurs travaux. Mais il est vrai.de dire qu'elle leur est demeurée parfaitement indiffé-^ rente » (2).
BrOLOGIE
En biologie, au point de vue anatomique ou statique, le fait élémentaire, est le tissu. Telle fut du moins l'opinion de Bichat à laquelle Comte
(t) Huxley, op, cit, (2) Huxley, op, cit.
8*estrallié. Preuve en soient les passages suivants : « Nous ne décomposons un organisme d'après un simple artifice intellectuel qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue une recom* position ultérieure. Or le dernier terme de cette décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y aurait plus d'organisation » (l). « La théorie des tissus est le dernier degré rationnel de la saine analyse anatomique. Elle montre que l'idée de tissu constitue, dans le système des spéculations organiques, le véritable équivalent logique de l'idée de molécule exclusivement adaptée à la nature des spéculalions inorganiques » (2).
Si Comte avait lui-même devancé son siècle, ou suivi une hygiène cérébrale moins extravagante (ne se tenir en rien au courant de la science), il n'aurait pas manqué d'attribuer c6 tôle d'élément à la cellule. Mais il n'a jamais dit : omnis ^eellula ex cellulâ, nen ayant eu aucune connaissance.
La présence de la cellule avait été entrevue chez les végétaux en 1682. Le fait fut confirmé par Malpighi, en 1686, et par Leuwenock, en 1719, et définitivement établi par Mirbel ciî 1800. Enfin en 1839, Schwann appliqua aux animaux la théorie cellulaire reconnue vraie pour les plantes,
(1) Cours, III, p. 372.
(2) Ibid,, p. 373.
-Blet il formule ce principe fondamental que toute cellule procède d'une cellule* De plus il fut reconnu que ces cellules sont aptes à se transformer en tissus qui, comme je viens de le dire, représentaient Télément essentiel et premier au point de vue anatomique. Puis surgit Tillustre Virchow qui ne tarda guère à lui faire jouer un rôle capital en pathologie.
Comme Torganicisme en médecine Técole positiviste a fait de la propriété de vivre la conséquence de l'organisation, représentant celle-ci comme Tantécédent nécessaire de la vie* M. Charles Robin en donne pour preuve qu'il n'y a pas de vie sans corps organisé et qu'il y a des corps organisés sans vie. « La belle preuve, dit M. Pillon; de ce que l'organisation peut persister après la vie, a-t-on le droit de conclure qu'elle Ta précédée » (1). Un peu plus loin : « Naître, c'est-à-dire s'organiser, appartient incontestablement à l'état dynamique; c'est le premier moment de l'action vitale, c'est la vie dans la plus essentielle de ses manifestations et la propriété de naître, de s'organiser ne saurait être la conséquence de l'état statique » (2). D'où viendrait celui-ci, l'état dynamique mis à part?
D'après Cuvier, la vie procède d'un double mouvement de composition et de décomposition.
(1-2) Pillon, Critique philosophique t 1878, I, p. 55-56. DupuY 6
Maïs cçtte définition ne devient complète qu'en citant le tè>tte lui-même :
: « Si pour nous faire une juçte idée de Tessence de la vie,, nous la considérons dans les êtres où ses effets sont les plus sinnples, nqus nous apercevrons promptement qu'elle consiste dans la faculté qu'ont certaines combinaisons éorporelje^ de durer, pendant un temps, et sous uhe'fora>e déterminée,; en attirant sans cesse dans leur composition une partie de leur propre substance^
r> La vie est doue un tourbillon plus ou mqins rapide, plus ou moins compliqué dont la direction est constante et qui entraîne toujours des molécules de mêmes sortes, mais où les molécules individuelles entrent et d'où elles. sfortent çQntjnuellement, de manière que la forme. du corps vivant lui soit plus essentielle que sa matière » (3). , Définition de de Blainville: alJncorps vivant est une sorte de foyer chimiquepùily a, à tout moment, apport de nouvelles molécules, et. départ de molécules anciennes, où la combinaison n'est jamais, fixe (si ce n'est dans un certain nombre de parties véritablement mortes ou de dépôt), mais toujours pour ainsi d\.vo în nisu, d'où mouvement continuel plus ou moins lent et chaleur. La vie est donc le
(3) Le règne animal distribué diaprés son organisation^ édit. de 18l7, I, p. 12« Le iQurbillan vUaU admis égaLemeat...pLar...de Blainville, consliluerait donc un renouvellement incessant de la matière dans la trame solide des tissus.
r<^sultat çVune combinaison chimique in ni$u^ successivement répétée » (I).
(Le tourbillon vital constituant un renouvellement incessant de la matière, dans la trame solide des tissus, n'est point un fait, d'après Longet, universellement démontré) (2).
La définition de Cuvier, de de Blainville faisant de la vie organique le produit d'un double mouvement de composition et de décomposition^ est exacte en majeure partie du moins pour Cuvier^ mais elle manque à une des conditions essentielle», à toute bonne définition, savoir de comprendre tout le défini. Passons donc à autre chose, commç dit Hegel, c'est-à-dire à la téléologie. a Hegel remarque avec raison que le phénomène chimique, tel qu'il se présente chez Tètre vivant, c'est-à-dire, continuellement renouvelé et rallumé^ est dominé^ par un principe d'unité que rien ne révèle dans le monde inorganique, par le but. Avant Hegel, Kant avait très bien vu que l'idée d'organisation et de vie renferme celle de finalité. Il définit Têtre vivant : celui dont les parties sont réciproquement fins et moyens. Il définit l'organe : une partie qui existe par et pour les autres, par et pour le tout. En un mol, un être vivant est un système de fins et de moyens réciproques, un système téléologique )) (3).
(1) Cité par Pillon, Crit. philos., 1878, I, p. 57.
(2) Traité de physiologie, I, p. 1067.
(3) Cité par Pitloii, ibid., p. 59.
L'être vivant, compris comme un système de fins et de moyens réciproques, ne me paraît que relativement exact. Ce qui manque à l'expression qu'on en donne est précisément ce caractère évolutif sans lequel on n'a qu'une idée forcément incomplète de tout ce qui a organisation et vie. Qui ditévolution, dit succession et celle-ci consiste à un haut degré dans les transformations ou phases diverses que la série des âges entraîne aprèsqIIc. Telle me paraît êlre la meilleure caractéristique de la vie.
Je rappellerai ici que Comte a distingué complètement la physique de la chimie, et celle ci de la biologie trouvant à chacune de ces sciences un câi'actère spécial. N'y aurait-il pas par hasard une Contradiction éclatante de sa part à considérer la vie comme le résultat d'une combinaison chiniique' in nisu successivement répétée ? N'y a-t-il point aussi quelque chose d'illogiqge chez l'homme qui se prétendait l'inventeur de la doctrine de l'évolution, à n'en souffler mot lorsqu'elle trouve, cortime dans le cas présent, une application non seulement naturelle mais nécessaire ? Sans elle en effet toute définition, de la vie demeure incomplète.
M. Pillon fait appel 5 M. Claude Bernard pour résoudre la question.
a Le physiologiste et le médecin ne doivent jamai» oublier que l'être vivant forme une individualité. Le physicien et le chimiste étudient les corps et les phénomènes isolément pour eux-
mêmes, sans être obligés de les rappor|;er néces*" sairement à l'ensemble de la nature. Mais Iç phy* siologiste se trouvant placé en dehors de l'organisme animal, dont il voit Fensemble, doit tenjr compte de l'harmonie de cet ensemble, en même temps qu'il cherche à pénélrer dans son intérieur, pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties.
» La vie a son essence primitive dans la force de développement organique, force qui constituait la nature médicatrice d*Hippocrate et Tarchceus faber de van Helmont.
D S'il fallait définir la vie d'un seul mot qui, en exprimant bien ma pensée, mit en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais : la vie, c'est la créa* tion. En effet, l'organisme créé est une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés physico- chimiques de ses éléments constituants. Ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature des propriétés physico-chimiques de ses éléments constituants. Ce. qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres, et d'après une itiée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie.
» Quand un poulet se développe dans un œuf,
ce irest point la formation du corps animal/en tant que groupement des éléments chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce gi'oupemeiit ne se fait que pur suite des lois qui régissent les propriétés physico-chimiques de la matière; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est Tidée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développé et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, Tètre vivant reste sous Tinfluence de celte même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve Tèlre, en reconstituant les parties vivantes désorganisées pqr l'exercice ou détruites par les accidents et Ie3 maladies (1).
» L'œuf est sans contredit l'élément le plus merveilleux de tous, car nous le voyons reproduire un organisme entier. L'œuf est un devenir, or, comment concevoir qu'une matière ait pour propriété de renfermer des propriétés et des jeux de mécanisme qui n'existent point encore? Les phénomènes de cet ordre me semblent bien de nature à démontrer que la matière n'engendre point les phénomènes qu'elle manifeste. Elle n'est que le substratum et ne fait absolument que don-
(1) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 151,
ner aux phénomènes leurs conditions de manifestation.
» Quand on considère révolution complète d*un être vivant, on voit clairement que son organisation est la conséquencç d'une loi organogénique qui préexiste d'après une idée préconçue. Mais cette puissance organisatrice n'existe pas seulement au début de la vie dans l'œuf, l'embryon on le fœtus; elle poursuit son œuvre chez l'adulte en présidant aux manifestations des phénomènes vitaux. Car c'est elle qui entretient par la nutrition et renouvelle d'une manière incessante les propriétés des éléments actifs et passifs de la matière vivante. L'organisation n'est donc rien autre chose que cette puissance génératrice continuée et s'afFaiblissant de plus en plus » (1).
Impossible de trouver dans cette longue citation d'un physiologiste de génie aucune trace d'une influence exercée sur lui par le positivisme. Claude Bernard admet une finalité organique et préétablie, tandis que A. Comte remplace toutes les finalités quelconques par le principe absolu, sans restriction aucune, des conditions d'existence. Cl. Bernard déclare que la vie a son essence primitive dans la force de développement organique; or, cette force ou cette cause pour Comte, n'étant pas un objet d'observation, est une con-
- (l) Cl. Bernard, Rapport sur les progrès de la physiologie gênérale^ p 109 et suiv.
ception métaphysique et doit être rejetée par cela même. Cl. Bernard définit ainsi la vie : la vie, c'est la création dont Tœuvre est soumise à une idée directrice. Comte ne voit dans la vie, comme son ami de Blainville,que le résultat d'une combi* naison chimique in nisu, successivement répétée. Il a oublié de dire ici à la chimie, comme il Ta fait ailleurs, qu'elle avait une limite qu'il lui était interdit de franchir. Cette limite, c'est l'état de vie proprement dit.
On a pu remarquer que CL Bernard, lui, fait usage de l'idée d'évolution dans sa conception de la vie. Elle n'est pas seulement créatrice mais elle évolue sous un mode déterminé. On pourrait peutêtre en donner la définition suivante : La vie est une création qui évolue, par le fait d'une idée directrice, ayant les âges pour formule. L'essentiel est, à mon avis, le rapprochement des deux termes : création et évolution sous forme d'âges (1).
Si A. Comte a repensé, refondu la biologie, il ne me parait point l'avoir suffisamment régénérée, quand on s'en tient à la doctrine du Cours, Mais celui-ci n'exprime qu'un côté de la physionomie des choses. Après lui vient la Politique dan^
(1) Daii8 uo Essai de philosophie médicale ^uhWé en 1862, j'ai donné In faculté d'avoir des âges comme caractéristique des êtres vivants. Aurai-je par hasard emprunté cette caractéristique à quelqu'un ? A près d'uu demi-siècle de distance ma mémoire est en défaut.
laquelle M. Lévy Bruhl ne voit qu'un développement naturel de ce cours.
Comte n'avait donc poiat régénéré la biologie dans sa première manière, mais, pour peu qu'on y apporte de bonne volonté, on doit reconnaître que, dans la politique, survient une transformation aussi originale qu'on puisse la désirer. Ici nous sommes en présence d'idéçs absolument neuves en physiologie. L'homme et la femme ont reçu de la nature un instinct sexuel et des organes appropriés; cela n'est pas douteux, seulement cela ne prouve absolument rien, puisque les œuvres de la nature sont très inférieures à celles que Thomme produit ou pourrait produire. Celui-ci n'a qu'à se soustraire à l'influence d'un instinct grossier et néfaste, puis comme il faut néanmoins que l'espèce se perpétue, la femme se chargera du reste, c'est-à-dire de tout. Comment pourrait-elle s'y prendre à elle toute seule ? Telle est la pensée sceptique qui vient à l'esprit de quiconque est l'esclave de la théologie ou de la métaphysique (cas particulier de la théologie), La femme est plus ingénieuse que rhomme, répondra le positivisme. Elle saura, au moyen d'excitations spéciales (1) dont elle fera la découverte, produire le germe indispensable pour devenir une vierge mère; et cette vierge mère sera le vrai symbole du positivisme. En tant que sorti du moule du catholicisme qu'il a la prétention de remplacer, Comte veut faire une place au culte d'une yiçrgç mèi;e dçins sa doctrine, d'une
part» et, d'autre part, n'ayant pu posséder Clotilde et s'étant condamné, depuis lors, à une rigoureuse abstinence sexuelle, il fallait que tout le genre masculin à l'avenir imitât son exemple. N'était-il pas le souverain pontife, le grand prêtre de rhumanité et que pouvait-il y avoir de mieux à faire, pour tout homme, si ce n'est de se conformer à ses propres faits et gestes. Au surplus a Tinstinct sexuel ne concourt que d'une manière accèssoire et même équivoque à la propagation de l'espèce. L'éducation positive fera partout sentir les vices d'un tel inslinct, et suscitera l'espoir continu de la désuétude; et l'ensemble du régime final doit naturellement instituer, à son égard, un traitement révulsif plus efficace que les austérités catholiques... Les affections sympathiques concourront toujours à flétrir et à réprimer le plus perturbateur des penchants égoïstes (1)... On conçoit que chez la plus noble espèce le liquide fécondant cesse d'être inilispensable à l'évolution du germe qui pourrait procéder artificiellement de plusieurs autres sources (2). Par les progrès de la civilisation participation de la femme à la reproduction humaine augmentée et à la limite émanera uniquement d'elle » (3).
L'œuvre de la régénération est maintenant
(1) Politique positive , IV, p. 286,
(2) Ibid., p. 276.
(3) Ibid. y p. 277. Ce n'est pas une simple hypothèse, comme on Tu dit. Nous sommes ici en présence d'une véritabJe doctrine.
àcçompHe. Il y a du nouveau en biologie malgré toute opinion contraire. Une œuvre capitale est remplacée par une autre, mais cette autre est toujours et plus que jamais de l'amour. L'homme adore la femme, le type exceHent de Thumanité et il ne fléchira plus le genou que devant elle. La femme aime l'homme qu'elle a délivré d'uirpciichant funeste. Ils ne font plus qu'un cœui* et qu'une âme, mais rien de plus pour leur commune félicité.
Le général commandant TEcole polytechnique, en 1848, dit, à propos d*une étrangeté de Comte, que le répétiteur d'analyse avait un fort coup de marteau. Qu'aurait-il dit d'une physiologie aussi perfectionnée ?
Comle est revenu ultérieurement sur la question de la physiologie cérébrale et de ses localisations anatomiques. Il s'est placé alors essentiellement à un point de vue subjectif a yor/or/, et tel n'a pas été celui de Gall qui a cherché à vérifier par l'expérience les localisations cérébrales, telles qu'il les comprenait.
Comte subordonne l'anatomie à la physiologie et fait procéder la détermination des organes cérébraux de l'étude des fonctions mentales et morales (1). Celles-ci, groupées sous trois chefs, sont au nombre de dix-huit, dont dix appartiennent au cœur, cinq à Tesprit et trois au caractère. Quant
(1) Politique positive, I, p. 671.
à là partie du cerveau qui leur correspond, on doit assigner sa principale masse, surtout postérieure^ au sentiment, son extrémité antérieure à l'intelii* gence et sa partie moyenne à Tactivité (1).
Comle a donné de cet ensemble un tableau complet et que je me dispense de citer. Le pauvre M. de Blignières... qui depuis.,., mais alors... s'écrie avec l'élan d'un véritable enthousiasme : a Voilà donc achevée maintenant la décomposition de l'âme. Tel est le dernier mot, le dernier résultat de la science (?) moderne » (2).
Du maître, j'ai passé à Télève; je repasse maintenant de l'élève au maître.
« Le vrai principe logique de cette construction consiste pour moi dans son institution subjective. J'y subordonne systématiquement Tanatomie à la biologie en concevant toujours la détermination des organes cérébraux comme le complément et même le résultat de l'étude positive des fonctions mentales et morales » (3).
A cette assertion étrange, Littré s'est chargé de répondre : a On ne peut rayer plus nettement d'un trait de plume la philosophie positive dans sa partie biologique. Des fonctions mentales ou autres qu'on détermine subjectivement et qu'on admet sans vérifier, anatomiquement si elles sont réelles!
(2) Exposition de la philosophie et de la religion positives. p. 481.
(3) Politique positive, 1, p. 671,. . .
C'est aller à rencontre du principe le plus certain et le plus élevé de la biologie, à savoir qu'une fonction n'est connue que quand on a saisi le rap-! port qu'elle a avec l'organe » (1). Oui, sans doute, mais Comte a repensé et refondu la biologie comme les autres sciences.
Il y a plus Comte a fait du mécanicisme sans le savoir. A l'exemple de Gall^ il rattache les faits intellectuels et moraux aux mouvements du cerveau, faisant ainsi rentrer la pensée distinguée de la motricité par Descartes, l'un de ses prétendus prédécesseurs, précisément dans celle-ci. Alors^ dans Tunivers entier, il n'y a plus que des mouve-. ments sous des modes divers, et To;) comprend qu'un partisan de cette unité fondamentale fût tenté de rattacher tous les phénomènes moteurs de la nature à une seule et unique loi, par exemple l'attraction universelle, ainsi que Saint-Simon en a donné Texeniple. Alors, on n'a plus seulement; Tunité systématique, fait subjectif dont Comte se contentait, on. possède Tunité scientifique ellemême qu'il n'admettait absolument pas. Or, vers le milieu du dernier siècle, comme je l'ai déjà dit, nous avons vu se reproduire une véritable renaissance du cartésianisme ayant d'ailleurs dépassé la limite que le grand Descartes avait donnée à la matière. En effet, non seulement on a soumis, celle-ci. sous sa double forme organique et inorga-
(I) Auguste Comte et la philosophie positive» p. 547,
nîqiie à unejoi unique : celle de la traiisformatioa des forces, mais on a prétendu y soumettre également les facultés intellectuelles et morales. Alors. L'éiiergie dominerait tout et comprendrait tout.. ;
La spontanéité vitale exprime une source parliculière d'activité propre aux êtres vivants, exclusivement. La spontanéité propre à l'esprit, admise aussi par Comte, est une expression qui ne saurait s'appliquer à des mouvements de la nature extérieure transmis au cerveau, et y prenant une forme nouvelle, tout comme la chaleur produit un mouvement de masse tel qu'un effet mécanique, et que celui-ci en retour est susceptible de produire des mouvements moléculaires, tels que la chaleur et la lumière.
• Dans de pareilles conditions, le langage de Comte implique, et telle n'était point sa pensée, la nature mécanique des faits intellectuels et moraux. Il aurait dû voir dans ce fait l'application de l'invasion du supérieur par l'inférieur, c'est-à-dire de ce qu'il appelle le matérialisme.
«L'unité fondamentale de l'organisme animal est le résultat d'une exacte harmonie entre les fonctions principales » (1).
' La ra,ison d'être de cette harmonie et de cette Unité fondamentale serait-elle l'effet d'un processus aveugle, comme qui dirait du hasard ou au contraire d'une opération intellectuelle? Comte n'y
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(1) Cours, III, p. 488.
voit point l'œuvre du hasard mais celle deé conditions d'exercice. En effet, sr elles n'étaient point ce qu'elles sont il n'y aurait ni unité, ni harmonie. Et voilà pourquoi votre fille est muette I II est un fait d'éxjiérience universelle (que Comte ignorait sans doute puisqu'il donne une explication qui n'en est pas une), c'est que la raison d'être d'une harmonie, constituant ici une unité fondamentale, est toujours une œuvre d'intelligence. En dehors de èellé-ci il n'y a point d'harmonie possible. C'est ce quVn autre sociologite, et un grand sociologue, qui avait nom Montesquieu, comprenait à merveille. Pour lui, tout produit à caractère intelligent, implique une cause intelligente. Dans l'espèce pour Comte il en était tout autrement, parce que son systèmç s'y prêtait point.
Il y a également une autre considération à faire valoir, quand on pose la question de Tunité dans l'organisme animal. Est-ce Tharmonie qui produit Tunité ou l'unité qui produit l'harmonie?
. Nous savons, de TaveM de Comte lui-même, quç les êti'es vivants sont doués d'une véritable spontanéité*. Or celle-ci est beaucoup plus intelligible avec l'unité de cause directrice et créatrice, admise par CI. Bernard, quen la faisant dépendre de tout un ensemble de conditions convergentes aboutissant, on ae sait pourquoi, à une harmonie fonctionnelle qui' serait là raison d'être de la spontanéité. Une cause unique est beaucoup plus aisée à admettre que des causes multiples pour se rendre
compte de la convergence des fonctions. En d'autres termes, ce qui fait Tliarmonie c'est Tunité et ce n'est point l'harmonie qui fait Tunité. Celleci dépend de Tidée directrice.
Les corps vivants sont doués d'une véritable spontanéité. L'influence des milieux inertes (1) sur les corps organisés a été exagérée. Il y a une véri* table spontanéité vitale et également une spontanéité de nos dispositions mentales suivant l'adage d'Aristote complété par Leibniz : n Nihil est in intellectu quod non prias juerit in sensu ^ nisi intellectus ipse. Le monde fournissant la matière de nos conceptions, Thomme en détermine la forme. Abîme infranchissable entre le monde vivant et la matière inerte. C'est une grave aberration physiologique que d'envisager la vie comme universellement répandue dans la nature. L'organisme a une impulsion propre et indestructible. L'irritabilité, la sensibilité, p>ropriétés vitales élémentaires, sont inexplicables par les phénomènes propres à la matière inorganique. La transmission mécanique des impressions produites sur les extrémités nerveuses ne rend nullement raison de l'acte de la perception.
L'alinéa précédent, qui s'inspire directement
de la pensée de Comte, est acceptable dans son
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(1) Toule malière étafnt active, d'après Comte, il est permis de se demander ce que peuvent être ces milieux inertes qui ne sauraient être que solides, liquides ou gazeux. Et l'étlier ? métaphysique pure.
ensemble, mais qui se serait attendu à. le voir admettre la modification apportée par LeiJ>niz à Tadage d'Aristote? De plus, Comte n'héàite pas à reconnaître que le monde fournissant la matière de nos conceptions, c'est Tintelligence de Thomme qui en détermine la forme. Et cependant il n'a pas encore fait intervenir la subjectivité qui ne deviendra indispensable qu'en sociologie.. 11 y a, chez nous, à la fois une véritable spontanéité vitale et également une spontanéité de nos dispositions, mentales. L'organisme a une impulsion propre et indestructible.
Comte, parlant de spontanéité vitale propre à l'organisme et d'une autre spontanéité propre à Tesprit, distingue deux modes d'activité qui en font un vitaliste, tout d'abord et, de plus, un partisan de l'existence de l'âme (on dirait le double dynamisme de Lordat). D'autre part, l'élève de Saint-Simon, en admettant une spontanéité vilale et l'activité de la matière sous des formes diverses, se met une fois de plus en contradiction flagrante avec lui-même, car, à son dire, nous ne connaissons que les phénomènes et leurs rapports, ce qui fait de la spontanéité organique et de l'activité de la matière inorganique des conceptions purement métaphysiques, car ce ne sont pas des phénomènes ni des lois om rapports des choses. Or, d'après lui, en dehors des phénomènes et de leurs rapports, nous ne savons absolument rien.
DupuY 7
Pèsëons dé l'état nbi*mah à l'état pathologique. - à D'aprèâ Broussai^, l'état pathologique ne diffère' [Jôirit radidalemeut de, l'état physiologique, à regard -duquel il ne saurait Constituer, sôus un aspect quelconque, qu'un simple prolongement plus ou moins étendu des limiter de variation soif supérieures, soit inférieures, propres à chaque phénomène de l'organisme normal, sans jamais produire dé phénomènes vraiment nouveaux qui n'âUraient point, à un certain degré, leurs analo-* gués purement physiologiques » (1). a Broussais* établit que les phénomènes de la maladie coïncident essentiellement ^vec ceux de la sçinté, dont ils ne diffèrent jamais que par l'intensité. Ce lumineux principe est devenu la base de la pathologie.» J'ai dû en attribuer la découverte à Broussais parce qu'il ressort de l'ensemble de ses travaux, quoique j'en ai seul construit la formule générale et dil'^cté» (2). '
N'y auràit-il pas par hasard des maladies où il lie se présenterait ni excitation, ni dépressioh à caractère prédominant? Cela suffirait pour amoindrir la valeur d'une définition incpmplète, puisqu'elle ne comprend pas tout le défini. D'autre part les phénomènes morbides doivent se produire nécessairement par une perturbation des fonctions vitales, mais le mal en lui-même est dû le plus
(1) Cours, III, p. 232.
(2) Système de politique positive, lairod, fondamentale, I, p. 651.
couvent à unie condition étrangère à rorganism(e,e^ cçst la cause morbide qui provoque directement l'altération du type physiologique. Or est-il per-^ mis de dire que les phénomènes morbides ne sq distinguent du^ type normal que par de la vitalité ep plus ou de la vitalité en moins, et qu'en cela^ eit toute la dififérence ?
11 y a là, comme conception, une innovatiotx non justifiée. Mais Comte a eu d'autres grandes idées en médecine et, si on s'en rapportait à Ui'v^ cic^tte science eût été vraiment régénérée. Dansiine lettre au docteur AudifFrent, Tun de ses disciples, il s'exprime ainsi que suit : -
« Le principe que j'ai posé permet de concevoir leur classement rationnel (des maladies) d'après) lour source essentielle, puisque toutes résident dans le cerveau. Car cette classification doit dès lors résulter du tableau cérébral...
' » On est conduit d'abord à distinguer les maladies en égoïstes et en altruistes, comme les moteurs effectifs, quoique les unes et les autres puis^ sent avoir lieu par excès ou par défaut; le premier cas appartient surtout aux premières, le second aux secondes. Un insuffisant essor de l'altruisme constitue la source secrète d'une foule de pertur'bations radicalement inconnues. Telles sont sur- ^tit les épidémies qui succèdent aux eommotions pplitiques, commç les aff'ections cholériques survenu C-S dans c e si.ècle, après Ja. secousse antibourbonienne de 1830, la crise républicaine de 1848,
et finalement la crise dictatoriale de 1851. La source nécessairement cérébrale de toute grave maladie devient spécialement irrécusable envers ces v&stes perturbations que Tempirisme matérialiste proclame inintelligibles » . {Notice sur Vœilvre et sur la vie d'Auguste Comte, par le docteur Robinet. Pièces justificatives^ p. 536). Il n'y a qu'une chose de vraie dans cette pathogénie : les conditions morales déprimantes prédisposent aux épidémies, mais ne les produisent point.
M. le D" Charles Pellarin^ à qui j'emprunte ce passage (1), fait remarquer que cette mirifique doctrine médicale appartient à la dernière partie de la vie de Comte (celle où sa propre régénération était complète), et il ajoute que a les manifestations de cette nature ont dû quelquefois péniblement rappeler, à plusieurs adeptes, Tapologué du Fou qui vend la sagesse ».
Comte n'a été pour rien dans l'état de la science en général, tel qu'il existait avantsa mort. Cauchy, Arago, Cournot, ne lui ont rien emprunté. Il en est de même pour Dumas, Liebîg, Gerhard, Laurent, Cl. Bernard. Influence nulle sur les grands médecins de l'époque, tels que Trousseau, Gendrin, Rostan, Andral, Chomel. Je signalerai aussi Dupuytren, Velpeau, Nélaton, Malgaigne, c'est-àdire les chirurgiens dont le bourreau devait prendre la succession. Puis arrivent Berthelot et son école
(1) Ouvrage cité.
en chimie, la question de la transformation des forces. Et simultanément Pasteur, le grand Pasteur, dont les travaux ont si profondément modifié la médecine, et qui, grâce à Taction prépondérante et de si belle allure de M. Charles Bouchard (1) et de son école, ont vraiment, dans une très large mesure, transformé l'art de guérir au point de vue de Tétiologie, de l'hygiène et de la thérapeutique.
Au sortir de Torganicisme, la médecine devint physiologique, avec Cl. Bernard, qui ne s'est point rattaché d'ailleurs à la doctrine de Broussais acceptée pleinement par Comte.
L'éminent professeur du Collège de France considérait « la maladie comme une perversion des actes physiologiques. Il étudiait le mécanisme de la maladie et non sa cause, le mode de production et l'interprétation physiologique des phénomènes. Enfin, avec Pasteur, la médecine a pris, dans une très large mesure, le caractère étiologique; elle cherche les causes morbides dont l'anatomie pathologique et le microscope étudient Faction et précisent les lésions. L'anatomie pathologique s'oriente dans le sens étiologique, et son |)rincipal objectif est de saisir les rapports intimes des lésions avec la cause productrice. La bactériologie a éplairé Tétiologie des maladies infectieuses, en a expliqué le mécanisme, elle a montré, comme le dit M. le
(I) Voir les Microbes pathogènes de M. Boucbard, 1892,
(irofesseur Roger, que Tinfectioa se résout en intoxication, idée fécomle qui devait conduire à la i'echérche des antitoxines et aboutir à la découverte de la sérothérapie. Néanmoins, comme le dît aussi M. Ch. Bouchard, il y a encore une médecine, c*est-à-dire non seulement une part à faire à Fôrganisme vivant, à son action curative déjà admise par Hippocrate, à ses modes dé défense, et, de plus, la mise en œuvre d*urte orientation nouvelle en pathogénie et thérapeutique (1).
Q"^"^ ^^^ '^ P^***^ ^lu positivisme d'Auguste Comte dans ce mouvement considérable qui a imprimé à la médecine un caractère scientifique incontestable? Non seulement cette part est absolument nulle,, mais il a toujours condamné, en toutes choses, la recherche des causes et les tentatives d'explication.
Or nous eu sommes arrivés, à un degré éminent, à là médecine étiologique, et nous en serions loin éi, en nous conformant à la doctrine de Comte, nous ne cherchions dans la nature que les phénomènes et leurs rapports, c'est-à-dire leurs lois. Pareille règle n'est qu'un point de départ pour les sciences d'observation pure, et Comte l'a donnée èotïime le tout de la science. S'il avait eu la moindre influence sur le développement de la pensée
(1) La majeure grande partie de ce paragraphe est empruntée à l'ouvrage de M. le \)^ Boiuet : Les doctrines médicales et leur évolution, p. 9 et 10.
scientinque^ le progrès réalisé n'aurait pu se pror duire. Que dirai-je, au surplus, de cet enfautillag<ç de la classification des maladies en égoïstes et altruistes, nialadies qui résident toutes dans ; le cerveau?. Que penser des dix-huit f^culté^s céré; braies, a priori v)uvemeût subjectif?
Est-ce la méthode d'observation, est-ce le rap^ port des phénomènes qui, ont guidé Tesprit dij grand Maître danç de telles aberrations? Il n'^ s'est pas même aperçu qu'il se contredisait,; de l# manière la plus flagrante, en donnant d^s cau^e^ morales égoïstes à des épidémies telles que le eholéra. Le choix est-il assez heureux? ,
Et c'est ainsi que Comte a repensé la médecinCi ce qui veut dire a refondu la médecine! PareiJ succès ne donnerait-il pas lieu de penser que sa refonte des sciences naturelles, des mathémati-? ques, de la sociologie, de la morale et de la relir gion s'annonce sous un bien fâcheux aspect ?
Lorsque Comte en fut arrivé aux tomes III e.t JV du Cours, il s'aperçut qu'un abîme sépare U vie et la pensée du monde inorganique. Il continu^ à nier comme illusoire et absurde Tobservation intérieure, tout en rattachant la psychologie à la biologie. Mais, en tant qu'individuelle, elle ne compte point et il ny a de vraiment réelle que la psychologie collective. Le voilà en flagrant délit de subjectivité, de cette subjectivité contre laquelle il avait déclaré une guerre implacable pour réaliser une sociologie ou physique sociale (ce. mot
est expiessif) basée sur les sciences positives antérieures dans l'ordre hiérarchique* En effet» la subjectivité métaphysique ou théologique ayant toujours échoué pour coiistituer la science sociale» Saint-Simon et Comte, à son exemple, voulurent changer de principe et de méthode pour arriver au but qu'ils se proposaient, savoir l'organisation de cette science. « Mon but principal est de conduire la philosophie naturelle à devenir enfin morale €t politique, pour servir de base intellec* tuelle à la réorganisation sociale » (1).
On voit d'ailleurs, d'après les considérations qui précèdent, que cette subjectivité n'est plus relative à l'individu, mais bien à la collectivité, à l'humanité en général, ou aux collectivités multiples qui |a constituent. Mais, fait essentiel. Comte a compris que la science de l'homme doit avoir un caractère humain. Aussi, à partir du moment solennel où la question fut comprise à ce point de vue, toutes les sciences convergent vers la Sociologie et celle-ci réagit sur elles, en se les appropriant. C'est le point de départ inverse à celui qu'on a donné à l'origine comme raison d'être du positivisme. Viendra plus tard l'heure où Comte» régénéré par Clotilde, remplace la physique sociale par la religion positive. Alors chacune des sciences inférieures de la hiérarchie, sans excepter
(1) Cours, V, p. 335, Le Cosmos devenu la source de la morale et de la politique !
les mathématiques, prend un caractère religieuic, les lois qui leur sont propres constituent le dogmatique de la foi nouvelle, qui est une effusion sans mesure d'amour dans le monde que nous habitons, effusion qui se propage à l'espace qui nous entoure, ainsi qu'au soleil qui nous éclaire. Cet amour ou foi nouvelle, dont tout notre milieu s'imprègne, procède de l'entité humanité qui doit être le premier objet de notre adoration.
La Science a donc été le moyen employé par Comte pour arriver au but qu'il se proposait, savoir la création d'une sociologie. Mais ce n'a été qu'un moyen d'une valeur provisoire, essentiellement provisoire, puisque comme la théologie, comme la métaphysique, elle doit être éliminée plus tard parla religion universelle.
Ainsi non seulement Comte qui, à l'exemple de Saint-Simon, veut fonder la sociologie sur l'élude préalable des sciences d'observation, exclusivement, ne Ta point fait, mais il leur a donné pour base fondamentale les mathématiques, lesquelles, bien que science exacte, ne sont point basées sur l'observation, mais procèdent tout entières de notre esprit, d'après M. Poincaré. De telle sorte qu'il y a ici une contradiction nouvelle. J'ai insisté sur la première qui surgit dans la pensée de Comte lorsqu'il veut passer de la Chimie à la Biologie (qui comprend pour lui la Psychologie). On le voit délibérément, et contraint par l'évidence, changer son fusil d'épaule, comme on dit vulgai-
rement. La première contradiction est peut-^êtrê plus forte encore, car il donne pour base à l^étud^ des sciences naturelles ou positives une science éminemmentpsychologiq'ue. Orque voulait-il ?quel but poursuivait-il si ce n^est de donner à la sociologie une base objective, au lieu de la ^subjectivité qui, jusqu*alôrs, y régnait sans partage. Or la base qu'il a donnée est éminemnaent subjective car luimême a confondu la mathématique et la logique» Or celle-ci est-elle, oui ou non, un ensemble de règles propres à Tesprit humain ? Si celui-ci est devenu objectif où sera la subjectivité ?
Comte n'avait point une éducation philosophique suffisante pour se reconnaître dans une étude critique approfondie de l'esprit humain. En fait sant de la géométrie une science naturelle il a commis une erreur grossière dont il nes'est jamais aperçu. Plus tard, arrivé à la psychologie collective il finit par comprendre que la sociologie étant une institution humaine, qu'il appelle subjective, il faut non seulement faire régir la sociologie par Tesprit humain, mais encore il accorde que le$ sciences objectives doivent être jugées par ce même esprit, c'est ce qu'il appelle la réaction de la sociologie sur les sciences positives. '
Partant d'un point de départ erroné, il arrive^ dans le cours de son œuvre, à changer radicale-"ment de méthode. N'a^t-il pas fait ainsi une sorte de réfutation par l'absurde de ce point de départ?
Cela étant, le Maître et. le disciple sont partis
d'un principe faux, savoir éclairer et expliquer le dedans par le dehors. Mais il y a, relativement à Comte, à insister sur la question de méthodes. ;