Moralphilosophie
surtout par ses opinions beaucoup plus radicales.
La nuance, si l'on veut nous permettre cette expression, la nuance du positivisme n'est pas la même chez Comte, chez Mill et chez Diihring ; et <;ette différence s'explique par la différence même du milieu religieux, national et social dans lequel ils ont vécu et agi. Comte est originaire du midi de la France et ses théories se ressentent de l'atmosphère catholique qu'il a respirée, tandis que St. Mill et Dûhring, enfants des froides contrées du nord, ont subi l'influence du milieu individualiste et radical d'un protestantisme sans foi et sans consolation.
Autre trait à remarquer : Dûhring avait une prédilection pour l'économie nationale, dédaignée par Aug. Comte comme ne pouvant être traitée d'une manière scientifique,
Dûhring, suivant encore ici les traces du fondateur du positivisme, ne veut pas seulement que sa « philosophie de la réalité » (AVirklichkeitsphilosophie) soit la « Schématique des concepts •et des choses » (Begriffs-und Weltschematik); il veut encore et surtout qu'elle « représente une tendance à une humanité plus noble » *, qu'elle soit « un moyen d'arriver à une organisation strictement scientifique de la vie » ^.
1 . « Vertretung einer auf die edleré, Menschlichkeit gerichteten Gesinnung. » — Diihring, Cursus der Philosophie als wissenschaftUche Wellanschauung und Lebensgestaltung (1875), 4, suiv. 485, 546.
2. « Mittel zu einer streng wissenschaftlichen Lebens- ■gestaltung »; Ihid., 12, 327..
137. — Biographie. * — Dûhring, quelanature de son esprit et ses premières études poussaient vers les matliématiques, suivit d'abord la carrière du droit. Une maladie d'yeux, qui finit par amener la cécité complète, le contraignit de chercher une autre profession. Entré, en 1863, à l'Université de Berlin en qualité de « Privatdocent)),il déploya aussitôt, dans des conférences publiques et dans ses écrits, la plus grande activité à propager ses théories. Par l'étrangeté et par l'extrême radicalisme de ses idées politiques et religieuses, par la raideur et la décision avec lesquelles il cherchait à les faire prévaloir, il ne pouvait manquer de provoquer des conflits. Le résultat fut ce qu'il avait été autrefois pour Aug. Comte: non seulement Dûhring n'obtint pas la chaire de professeur qu'il espérait, mais encore il fut définitivement exclu de l'Université. Le professeur Helmholtz joua dans ses affaires le rôle joué par Arago dans celles d'Aug. Comte; et les écrits deDlihring comme ceux du positiviste français trahissent à chaque instant la haine de « la caste des professeurs officiels » (Professorenzunft).
Quoique vaincu en apparence par ses adversaires, Dûhring n'en a pas moins exercé une grande influence sur la philosophie et sur la science : G. von Gizycki, professeur à l'Université de Berlin, ne craint pas de l'appeler « le plus grand philosophe des temps actuels et l'un des
1. Ces détails biographiques sont empruntés au livre intitulé : Dûhrings Sache, Leben und Feinde, 1882.
Ee Positivisme. — 24.
plus grands de tous les temps"»*. L'œuvre à laquelle il doit principalement son autorité en philosophie est sa DiaJactique naturelle {N atiïrliche Dialehtik, 18G5). Il a résumé complètement ses théories surtout dans son Coings dephilosoiihie {Cursus der Philosoi^hie als wissenschaftUche Weltanschauung und Lebensgestaltung , 1873). C'est à ce dernier ouvrage que nous nous attacherons dans l'exposition de sa doctrine.
438. — Rapports de Duhring avec Kant et Aug. Comte. — Dûhring reproche à la philosophie de Kant de ressembler à un système qui a deux centres de gravité et, par conséquent, de se contredire 2. Kant, dit-il, n'a été qu'un professeur dans les trois quarts de son œuvre; seul, le quatrième quart (c'est-à-dire la critique) s'élève au-dessus du niveau professoral, et encore fautil le passer soigneusement au crible ^. Duhring ne veut pas se joindre à Kant pour « battre en grange la paille des catégories » ^ et « philosopher du fond d'une cage » ; il veut rendre à la raison humaine tous ses droits sur le monde extérieur ^.
Quant à Aug. Comte, il lui reproche de n'avoir