‹ Le Positivisme depuis Comte jusqu'à nos joursChapitre 37 sur 342 · IJ. L'esprit moderne · texte numérisé non relu

IJ. L'esprit moderne

Cet esprit existait déjà avant l'apparition du positivisme ; mais il n'avait pas, comme aujourd'hui, pénétré les masses. Il a, avec le positivisme, des rapports si étroits qu'on peut lui appliquer la description qu'Aug. Comte fait de « l'état positif » de l'évolution humaine. Notre siècle est le siècle des sciences naturelles, de la technique, de l'industrie et du commerce. Son trait caractéristique est une estime exclusive pour tout ce qui est du domaine sensible et pour l'empirisme ; c'est, par contre, une indifférence égale pour tout ce qui appartient à un ordre plus élevé. Du Bois-Reymoncî — un agnostique — en fait l'aveu. « L'étude exclusive des sciences naturelles resserre pour ainsi dire le champ visuel de l'intelligence ». Il se plaint de l'envahissement des idées grossièrement réalistes, qu'il appelle « américanisme », de « l'aplatissement » de la jeunesse*. Ce plat réalisme, cet empirisme, ont pour effet

1. Voir Reden von Du Bois-Eeymond, Erste Folge (1886), pp. 279 et suiv.

de former des esprits superficiels, sans profondeur ni sérieux, amis des nouveautés, versatiles, enclins à la vanité et à la suffisance, sans aucune indépendance. De là ce phénomène étrange : on daigne à peine s'occuper des problèmes les plus importants — l'origine et la fin de l'homme — tandis qu'on accorde une extrême importance aux moindres détails des sciences naturelles ou de la philologie ; — sans réfléchir, on rejette la foi chrétienne, consacrée par l'antiquité, confirmée par le témoignage des siècles et par les gloires de son histoire, tandis qu'on s'empresse d'accueillir servilement les insanités de la science à la mode et de s'y attacher avec la « foi du charbonnier ». Plus les prédicateurs de ces insanités ont de confiance en eux-mêmes, plus ils sont habiles à manier la phrase, plus aussi leur succès est certain auprès d'un public superficiel et frivole, qui veut paraître savant et éclairé, sans être ni l'un ni l'autre.

Que cet esprit moderne ait essentiellement contribué au succès du positivisme, Littré luimême le dit assez clairement quand il écrit : «L'œuvre de M. Comte est... tout autre chose qu'une école ; elle est mêlée aux plus graves intérêts de ce temps. M. Comte l'a senti et ses disciples le sentent après lui. Déjà l'élaboration positive a étendu son influence bien au delà de notre cercle, encore si restreint. Mille lambeaux en flottent dans l'air ; on se les approprie sans en connaître toujours l'origine. Ils sont devenus un bien commun de la pensée publique dans ce

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qu'elle a de plus avancé et de plus élevé ; et cela non seulement en France, mais aussi dans la plupart des pays qui sont à la ti^te de la civilisation»'. « Si j'ose me servir de ce terme d'embryologie, le plasma où l'esprit positif naquit existait plein de vie et de fécondité... La désuétude qui spontanément et par le progrès de toutes choses saisit peu à peu les notions théologiques et métaphysiques, est l'auxiliaire efficace de cet esprit... Le pas est franchi qui sépare une doctrine naissante du degré où, solidement assise, elle a gagné assez d'esprit pour ne rien craindre du va-et-vient des opinions humaines... La philosophie positive a pénétré dans tous les pays où la science positive est florissante et se tient au niveau » ^.

Sous plus d'un rapport, du moins, l'esprit moderne, que nous venons de décrire, trouve un auxiliaire dans le caractère national des Français. Ce n'est donc point par un simple hasard que, de même que la grande révolution déiste du xvm' siècle, quoiqu'elle ait eu ses origines en Angleterre, a triomphé surtout en France pour se répandre ensuite dans tous les pays civilisés et y exercer une influence aussi durable que décisive, ainsi la révolution positiviste du xix'' siècle est partie de la France pour conquérir le monde

1. Circulaire de Littré, pour ouvrir une souscription en faveur de Madame Comte après la mort du philosophe. Voir Revue philosophique et religieuse, l*"" décembre 1857 ; Robinet, Notice... p. ;)o3.

2. Philosophie positive, xviii, 109 et suiv. ; Principes ide philosophie positive, p. 73.

entier. Aug. Comte n'avait point tout à fait tort lorsqu'il désignait Paris comme la métropole nouvelle du monde (moderne). De fait, Paris est devenu la métropole des lumières modernes. L'Allemagne peut se vanter d'être la patrie des penseurs ; l'Angleterre peut revendiquer Thonneur d'avoir trouvé les idées qui ont inspiré toute la philosophie moderne et de les avoir exprimées avec le sans façon propre à la nation anglaise; — c'est en recevant l'empreinte du caractère français que ces idées ont passé dans la conscience du monde civilisé; c'est par la France qu'elles ont conquis et pénétré la vie des peuples.

Que Littré — un simple dilettante en philosophie — ait pris le pas sur Auguste Comte, il y a de ce fait une raison profonde : ce ne sont pas les représentants les plus sérieux et les plus savants de la philosophie du xviii" siècle qui ont cueilli les palmes ; c'est Voltaire, un bel esprit, mais un esprit superficiel.

(2). La personnalité de Littré

Il est certain, aussi, que la personnalité même de Littré ne contribua pas peu au succès du positivisme. Il faut avouer qu'il possédait de nombreuses vertus naturelles, et qu'il avait, à un degré extraordinaire, d'excellentes qualités.

22. — Son assiduité au travail; sa simplicité sans prétention. — L'application et l'assiduité de ce savant étaient vraiment étonnantes. Pour composer son Dictionnaire de la langue françaiscy il travaillait régulièrement toute la nuit jusqu'à

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trois heures du matin. Plus d'une fois il lui arriva d'éteindre la lampe qui Téclairait, et de poursuivre encore, aux rayons du soleil levant, un labeur acharné. A huit heures, après un court repos, il reprenait la plume et ne la quittait plus jusqu'au soir: il n'interrompait son travail que pour prendre une simple réfection*.

Il était, en outre, absolument sans prétention pour lui-même, et plein de bienveillance pour les autres. Malgré les immenses exigences nécessitées par ses travaux, il était, en ce qui le concernait personnellement, d'une extrême simplicité. Son appartement était fort modeste, sa table frugale. Dans son activité d'écrivain, les préoccupations scientifiques l'emportaient tellement sur tout le reste, qu'il en oubliait presque jusqu'à Texcès le côté matériel de la vie. Ce manque de prétention se révèle par l'aimable franchise avec laquelle il confesse ses faiblesses et ses erreurs, dans ses derniers écrits et, surtout, dans ses additions à la seconde édition de son livre : Conser cation, Révolution, Positivisme.

Littré était bon, non seulement pour les siens qu'il aimait tendrement, mais pour les étrangers. Durant ses vacances à la campagne, il prenait un plaisir particulier à secourir les pauvres par ses aumônes et en donnant des consultations aux malades. Il recueillait des offrandes afin de pouvoir rendre sa charité plus efficace^. Il se mon-

1. Comment f ai fait mon Dictionnaire de la tangue française.

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