CHAPITRE PREMIER
DE LA NÉCESSITÉ d'UNE MÉTHODE NOUVELLE
Il suffit de considérer Fétat actuel des opinions philosophiques qui se partagent les esprits en France pour être convaincu qu'il est impossible de sortir du fourré inextricable des idées et des définitions contradictoires sans employer une méthode différente de celles qui sont suivies depuis un certain temps dans notre pays.
Quand on parcourt Thistoire de Thumanité, on reconnaît qu^à chaque époque et dans chaque pays il y a toujours eu un certain fonds de principes communs et reconnus, sur lesquels les divers systèmes s'appuyaient pour établir, par des raisonnements justes ou faux, leurs doctrines divergentes.
Ces principes admis de part et d'autre servaient de majeures dans les argumentations ; ils étaient acceptés sans discussion, et c'était seulement sur leurs conséquences que portait la controverse.
Il n'en est pas de même aujourd'hui. Ce sont les premiers principes qui sont contestés, les notions tout à fait primitives et élémentaires qui sont mises en question.
Quoi de plus évident que le fait de notre propre existence ? Saint Augustin en appelait à ce fait comme au fondement de
toute certitude. Descartes, en creusant le sol philosophique, s*est arrêté sur cette pierre angulaire, qui lui a semblé capable de porter Tédifice entier de la science. Or, de nos jours, M. Taine a fait un gros livre dont le but principal est de prouver que le moi humain est une illusion métaphysique, en d'autres termes, que nous nous faisons illusion lorsque nous croyons exister.
Quoi de plus certain, pourvu qu'on s'abandonne à l'instinct naturel, que l'existence des corps visibles et tangibles ? Ne semble-t-il pas que cette certitude est le type de toutes les autres, et, par ces expressions de notre langue, évidence, vérité palpable, n'assimilons-nous pas à ce que nous voyons ou touchons, tout ce qui nous paraît le plus incontestable.
Or, si nous écoutons M. Stuart Mill, les corps. n'existent pas, nos sensations seules existent ; les corps ne sont que des possibilités permanentes de sensations. A entendre toute une école nombreuse de philosophes modernes, l'étendue elle-même serait une illusion et une apparence, et nous ne serions pas certains que rien de ce que nous voyons, ou de ce que nous touchons, fût conforme au témoignage de nos sens.
Quoi de plus évident que le principe de causaUté, que cette idée qu'il faut pour produire un effet une puissance proportionnée à cet effet, que le plus ne saurait sortir du moins ? Or, ne voyons-nous pas de nos jours enseigner sous le nom de système de l'évolution, de Dieu progressif tendant vers un idéal, une opinion diamétralement contraire à ce premier principe ?
Est-il rien de plus absurde, selon nos notions vulgaires, que d^attribuer à une idée abstraite, à une formule, à un ensemble de mots, une puissance active, une causalité efficiente réelle ? Or, Hegel fait sortir le monde de l'idée du devenir, et M. Taine donne pour principe des choses un axiome étemel et une formule retentissante.
L'idée de connaissance n'impUque-t-elle pas un objet connu et un sujet connaissant ? La connaissance n'cst-elle pas un rapport entre une notion et un objet, rapport de conformité quand la connaissance est vraie, de discordance quand il y a erreur? Or, M. Yacherot enseigne, selon la philosophie de Kant, que l'idéal et le réel, l'objectif et le subjectif se confondent.