‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 11 sur 320 · LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE PREMIER

Quelle notion est plus fortement ancrée dans Tesprit humain que celle qu'un phénomène sans substance est une absurdité ? M. Taine nous apprend qu!il croit à des mouvements qui ne sont pas les mouvements d'un corps, à des pensées qui ne sont pas les pensées d'un esprit.

Est-il une idée plus primitive et plus indestructible que celle du caractère absolu de la vérité ? Le vrai et le faux s'excluent. Ce qui est vrai ne saurait être faux, ce qui est faux ne saurait être vrai. Or, le fondateur du positivisme pose comme principe que tout est relatif, qu'il y a une vérité pour chaque temps et pour chaque lieu, et qu'un absolu quelconque est une chimère.

Enfin la clef de voûte de toute science n'est-elle pas le principe de contradiction ? Le même fie saurait être autre en même temps et sous le même rapport. Quel est cependant l'enseignement formel, catégorique, systématique de la philosophie de Hegel ? C'est l'identité du différent, c'est-à-dire la négation absolue du principe de contradiction.

On le voit donc, rien n'est incontesté de nos jours ; il n'est aucun principe ni aucun fait qui n'ait ses contradicteurs attitrés, nombreux, faisant école, et prétendant à être entendus au même titre que les autres philosophes. Les vérités morales n'échappent pas à cette ruine. Eant avait reconstruit l'univers, détruit par sa logique, sur l'unique fondement du principe d'obligation gravé dans la conscience. Quelle est la partie de cette théorie qui n'ait subi les attaques des divers systèmes ? Le libre arbitre est supprimé par le déterminisme ; la récompense et la peine, le Dieu rémunérateur et vengeur ne sont plus, en dehors des religions positives, admis que parla minorité des philosophes. La formule choquante « le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol » a été, à ce qu'il parait, plus ou moins désavouée ou expliquée par son auteur ; mais combien n'y a-t-il pas de matérialistes qui l'admettraient sans vergogne ?

Ainsi, le corps et l'âme, les faits et les principes sont également niés. Les seuls objets qui subsistent à peu près incontestés sont, d'une part, les sensations, et d'autre part, l'ordre général et abstrait des lois de la nature ; mais, comme il nous sera facile de le reconnaître plus tard, ces objets ne se suffisent pas à eux-

mêmes, ne tiennent pas pour ainsi dire sur leurs pieds, et Tesprit humain est forcé par sa nature même à leur chercher un support et un appui. (Voyez plus loin, II* partie, livre ii, chap. 9.)

De plus, comme nous l'avons remarqué dans notre introduction, non seulement les systèmes se contredisent entre eux, mais chacun d'eux modifie et transforme à son image les différents termes de la langue métaphysique. Les mots de cause, de substance, de moi, de corps, de vérité même, sont pris suivant le système qui prévaut, dans des acceptions toutes difiTérentes Tune de l'autre.

Donc aucun principe commun, et, ce qui est pire, aucun mot dont le sens soit fixe et admis de tout le monde, tel est le milieu disparate et incohérent dans lequel vivent les intelligences et se meuvent les systèmes philosophiques.

Dans une telle situation, le philosophe n'a que deux partis à prendre. Il peut parler pour une école ou parler pour le public. S'il parle pour une école, il peut choisir ses termes, exposer ses principes et construire son système à son gré. Mais il faut bien remarquer que par là même il choisit son public. Il peut encourager, fortifier ceux qui partagent ses opinions ; il ne fera aucun mal à ses adversaires ; il ne les réfutera même pas. Parallèlement à ce qu'il enseignera, mais dans un autre plan, les adversaires, définissant autrement les termes et posant d'autres principes, construiront un système contraire au sien : il n'y aura entre eux aucun juge compétent, il n'existera aucun principe qui permette de prononcer entre les deux doctrines. Sans doute, nous ne pouvons blâmer cette méthode, qui consiste à affirmer hardiment ses propres opinions, à opposer aux thèses des adversaires ses propres thèses ; quand, par ce moyen, on ne parviendrait qu'à empêcher certaines doctrines de se déclarer souveraines et maitresses du terrain philosophique et scientifique, ce serait déjà un résultat très utile et très important.

Cependant, il importe de ne pas se faire illusion sur la portée d'une telle manière de combattre des doctrines adverses. On peut, par des affirmations contraires, plausibles et logiques, les empêcher de triompher, mais on ne les détruit pas ; on peut amener les esprits à l'incertitude et au doute, mais on ne peut leur ins-

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