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LIVRE II. - CHAPITRE U. ISl

Pierre, ce n'est en réalité que son unique nature, et il est impossible de séparer en lui réellement ^humanité et la petréité pour employer le langage barbare que les scolastiques ont inventé pour essayer de mouler dans les paroles toutes les subtilités de la pensée humaine.

La classification nous ramène donc à l'abstraction.

Nous retrouvons cette même division idéale de la réalité physiquement indivisible.

Telle est donc l'analyse par abstraction. Elle pénètre jusqu'au cœur même de la réalité. Elle divise ce qui est réellement indivisible.

Ses résultats, privés de réalité et de vie, sont des notions générales^ propres à renfermer la réalité dans des cadres idéaux, à la répartir et à la distribuer dans des genres et des espèces.

N'est-il pas évident que cette analyse est une opération sui generisy tout à fait différente des autres analyses que nous avons étudiées ? différente par l'objet qui est la substance, l'être concret, tandis que les autres analyses avaient pour objet les êtres complexes et les grandeurs continues ; différente par le procédé qui est absolument immatériel et qui ne correspond à aucune division physique concevable ; différente par le résultat qui consiste, non en fragments particuliers de la réalité concrète, mais en notions générales, en fragments idéaux de la notion concrète, en cadres intellectuels qui peuvent servir à constituer les genres et les espèces.

* On distingue deux sortes de notions générales ; celles qui désignent des qualités et celles qui désignent des genres ou des espèces. Les premières , résultat direct de Tabstraction sont générales » en ce sens qu^elies peuvent être attribuées à plusieurs êtres distincts ; telle est la notion de rondeur, de blancheur. Les secondes, résultat de Tabstraction aussi , mais avec un retour de Tesprit sur le groupe des individus semblables , désignent précisément ces groupes indéfinis, ces classes d'objets qui ont un caractère commun; telles sont les notions désignées par ces mots : le chien, Fanimal.

Les premières notions désignent ce par quoi plusieurs individus peuvent être semblables ; les secondes désignent le groupe d'individus semblables par un caractère commun.— Les premières sont grammaticalement désignées par l'adjectif attribut ou par le substantif abstrait, blanc, blancheur; les secondes par le nom commun concret, chien, homme, sphère. En terme scolastique les premières notions, résultat immédiat de l'abstraction, s'appelaient universaax directs, les secondes, résultat postérieur à la constatation de la similitude, se nommaient universaux réflexes.

182 LE POSITTVISlfE ET LA SCIENCE EXPÉRIBŒNTALE.

L'abstraction étant bien définie, il nous reste à étudier son rôle dans la connaissance de la réalité.

Ce qui montre que l'abstraction est une faculté essentielle et de premier ordre, dont l'exercice est universel et continuel, c'est le rapport évident qui existe entre la pensée abstraite et le langage.

Tous les mots de la langue, sauf les noms propres, les pronoms et certains adjectifs déterminatifs, représentent des notions abstraites. La désignation habituelle des objets réels se fait au moyen d'un nom qui indique un genre ou une espèce, et d'un signe restrictif qui sert à indiquer les individus. Toute affirmation s'énonce sous la forme d'un jugement, dans lequel l'attribut est, sauf des cas très rares, une qualité ou un phénomène, c'est-à-dire une notion abstraite et générale ^

Or, de ce fait notoire résultent plusieurs conséquences importantes relativement à Tabstraction.

En premier lieu, l'abstraction est aussi universelle que le langage lui-même.

11 est impossible de parler sans abstraire, ou sans avoir précédemment abstrait.

Or, le langage est évidemment l'expression habituelle de la pensée humaine. Ce n'est que par exception que l'homme pense sans que sa pensée soit exprimée par un signe verbal. L'abstraction est donc la condition ordinaire de la pensée.

En tout cas, le langage est la condition nécessaire de la transmission de la pensée. Dès lors, l'abstraction, nécessairement engagée dans le langage, est elle-même la condition de toute trans-

« Le seul oas où Tattribut soit concret est celui où le but de rafQrmation est de désigner un individu déterminé, par exemple quand nous disons : Cet homme, e'ttt mon firère Paul. Celui qui passe est le roi... Mais comme il est facile de Tobserver, ces jugements sont rares et exceptionnels.

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