‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 102 sur 320 · LIVRE II. - CHAPITRE H · texte numérisé non relu

LIVRE II. - CHAPITRE H

mission de la pensée humaine. Toutes les fois qu une vérité a été exprimée par des mots et communiquée d'une intelligence à une autre, Fabstraction est intervenue.

A ce premier caractère d'universalité s'en joint un second, la spontanéité. Il ne dépend pas de l'homme de ne pas exprimer sa pensée par des mots; il peut ne pas prononcer les mots extérieurement, mais il ne peut pas ne pas penser sous forme de paroles.

Aussi, abstraire est une nécessité naturelle quand nous nous trouvons en présence d'un objet concret. Dès que la notion d'un tel objet entre dans notre intelligence, elle se divise naturellement en plusieurs idées qui se séparent l'une de l'autre. Sans doute, la faculté d'abstraire est, comme toutes celles qui composent la nature humaine, progressive. L'éducation et l'exercice nous habituent à discerner certaines variétés do points do vue qui échappent au premier regard de notre intelligence ; nous cherchons et nous trouvons le sens de certains mots qui nous sont enseignés par les hommes au milieu desquels nous vivons.

Mais il n'en reste pas moins vrai que l'abstraction, nécessaire pour le langage et pour la transmission de la pensée, est l'œuvre de la nature de notre inteUigence et non du choix de notre volonté. Les enfants, dès qu'ils commencent à parler, commencent à abstraire, et les mots dont ils se servent d'abord désignent déjà des notions générales.

Par ce caractère, l'abstraction se distingue des autres analyses dont nous avons parlé plus haut. Ces analyses, en effet, sont libres et volontaires. Je ne décompose un agrégat en ses parties, ou un composé chimique en ses composants, que quand cela me plaît. C'est également à mon gré et selon mon caprice que j'arrête ma pensée sur telle ou telle portion locale de l'univers, ou sur tel ou tel moment de l'histoire.

Mais, en présence d'un objet concret, il m'est impossible de ne pas concevoir plusieurs qualités. Dès que je fais usage de ma raison, dès que je me demande ce qu'est l'objet, en quoi il consiste, dès que je veux rendre ma notion claire, je suis obligé de séparer ses qualités par abstraction. Il dépend de moi dans une certaine mesure de ne pas penser à un objet réel ; il ne dépend pas de moi, dès que je pense à cet objet, de ne pas le décomposer

en qualités et phénomènes, de ne pas laisser ma pensée prendre sa forme naturelle, la forme abstraite et générale.

A ce second caractère s'enjoint un troiçième. L'abstraction est immédiate.

Potur que l'abstraction puisse se faire, il faut évidemment une notion concrète, la notion d'un objet réel, notion qui, dès qu'elle est nette et déterminée, désigne une substance.

Mais aussitôt que cette notion est entrée dans l'intelligence, l'abstraction commence à opérer.

Ce qui le prouve, c'est que, dès que nous avons acquis une notion, nous pouvons l'exprimer par des paroles. Or, exprimer une notion par des paroles, c'est la mettre sous forme abstraite.

Je regarde et je touche une orange. J'en prends connaissance. Au travers de signés sensibles, la notion d*un corps sphérique, solide, médiocrement résistant, se forme dans mon esprit.

Si je veux communiquera une autre personne cette notion, je puis employer deux moyens. Je puis simplement lui montrer l'orange, c'est-à-dire Tinviter à la regarder ou à la toucher, l'inviter à percevoir ce que j'ai perçu.

Mais je puis aussi, immédiatement et aussitôt que j'ai perçu cette orange, en donner une description au moins sommaire. Or, cette description consistera à énumérer diverses propriétés, diverses qualités de l'orange, c'est-à-dire à lui attribuer diverses notions abstraites. L'abstraction a donc dû précéder la description; or, la description peut suivre immédiatement la connaissance acquise par les sens ; donc l'abstraction elle-même est immédiate.

Intimement unie au langage, d'un emploi universel, spontanée, immédiate, telle est la faculté d'abstraction.

Nous pouvons maintenant comprendre son rôle dans la formation de la connaissance humaine, et expliquer plus clairement le malentendu qui fait méconnaître par les philosophes ce qui est

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