LIVRE IT. - CHAPITRE n
évident aux yeux du bon sens, à saYoir : la perception directe des substances.
La nature même de l'abstraction, qui est une analyse et une décomposition, suppose qu'il existe une connaissance antérieure à elle, une matière sur laquelle elle opère.
Cette matière, c'est la connaissance primitive et concrète des substances, résultat immédiat de l'expérience.
Mais l'esprit humain ayant une tendance invincible à abstraire, étant poussé par sa nature à opérer spontanément l'abstraction, cette première connaissance est immédiatement décomposée et résolue en notions abstraites.
Cette opération se fait dans l'intervalle très étroit qui sépare la perception du langage, la connaissance saisie par l'intelligence de cette même connaissance traduite par des signes verbaux. Quand l'homme exprime à ses semblables ce qu'il sent, ce qu'il voit ou ce qu'il touche, il ne peut le faire que sous forme abstraite, et l'abstraction a déjà opéré. A plus forte raison quand la pensée humaine entre dans les cadres de la grammaire, l'abstraction s'est déjà accomplie.
On comprend dès lors qu'un observateur superficiel, ne considérant les notions de l'esprit humain que lorsqu'elles sont déjà traduites en signes abstraits, puisse oublier leur origine, et considérer les qualités et les phénomènes comme les premiers objets de l'expérience, et les substances comme des constructions ultérieures, réelles ou hypothétiques.
Mais le bon sens, c'est-à-dire la raison humaine saisissant les faits dans leur nature concrète sans les analyser en détail, proteste contre cette explication. Le bon sens affirme sans hésitation que nous connaissons les personnes et les choses, que le concret précède l'abstrait, que l'abstrait a été tiré du concret. Jamais on ne fera croire au bon sens qu'il a formé l'idée du moi avec des sensations, ni que les corps sont des composés de formes abstraites et de mouvements idéaux.
Nous ne voulons du reste d'autre preuve de ce témoignage inconscient que celui que nous trouvons dans le langage d'un de nos adversaires. Voici comment M. Taine s'exprime au sujet de la formation de la notion de substance.
« Les qualités sont des parties, des points de vue^ des éléu ments, bref, des extraits de la substance; la substance est « Tensemble, le tout indivisible; en un mot, la donnée concrète « et complexe d'où sont extraites les qualités. L'objet, avant (( analyse et division , c'est la substance ; le même objet analysé « et divisé, ce sont les qualités. » [Philosophie française ^ p. 106).
n dit , plus loin :
« La substance est, non la collection, car ce mot semble « indiquer un tout fabriqué de parties primitivement séparées, « mais Tensemble primitif; et les qualités ne sont que des parties « de cet ensemble ultérieurement séparées. »
Sauf le terme impropre de parties, le langage de M. Taine, dans ce passage, est exact; il n'a pas saisi dans toute sa rigueur la distinction entre l'analyse par abstraction et les autres espèces d'analyse; mais il dit très clairement que la substance est connue avant les qualités ; que l'unité , le tout indivisible , est antérieur dans notre pensée à sa division ^
Il y a donc deux connaissances distinctes de la réalité.
La première est la connaissance concrète, la connaissance antérieure au langage , celle qui sort directement du contact de l'objet connu.
Cette connaissance consiste, comme nous l'avons vu, dans la notion unique et indivisible du moi sentant et voulant^ du corps étendu , solide et résistant. Son objet est réel , particulier, individuel, distinct de tout autre objet.
La seconde connaissance, la connaissance parlée, est Tœuvre propre de la faculté d'abstraction. Elle est le résultat de la décomposition de la première. Elle a pour objet direct les qualités, les propriétés , les phénomènes détachés de leur substance. Cet objet, la notion abstraite, est, par sa nature même général.
« Il est vrai qu un peu plus loin, la pensée de M. Taine devient bien moins claire et qu'il traduit le mot de substance par donnée plus complexe, ce qui semble indiquer qu'elle est une collection de parties. Nous ne pouvons oublier non plus que M. Taine a dit ailleui-s qu'il croit à des mouvements et non à des corps, à des pensées et non à des esprits. Cela veut dire que, selon lui, les notions de corps et d'esprit seraient des constructions logiques , illusoires , fabriquées avec les mouvements et les pensées. La pensée de l'auteur ne paraît donc pas bien arrêtée sur ce point, mais son témoignage involontaire n'en a que plus de valeur.