‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 114 sur 320 · LIVRE II. — CHAPITRE IV. ÎOt · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE IV. ÎOt

combattre à leur naissance, de circonscrire très nettement le terrain du débat entre ceux qui admettent l'existence des substances et ceux qui la contestent.

Il est facile en effet de reconnaître deux causes d'erreur qiîi obscurcissent Tévidence de la perception directe des substances.

L'une générale, mais qui s'applique plus spécialement et plus aisément à la perception interne, consiste dans la confusion très facile qui peut se faire entre l'abstrait et le concret, entre la donnée première de l'expérience et cette même donnée modifiée par l'abstraction ; entre la connaissance antérieure au langage et la connaissance parlée.

La seconde, particulière à la perception externe, consiste à négliger la perception nette et déterminée des corps réels pour s'arrêter, soit sur les perceptions vagues des sons et des couleurs, soit sur les signes sensibles au travers desquels nous percevons les corps. C'est substituer à la perception de la réalité celle des apparences; c'est substituer aux corps solides des images.

Ainsi d'une part, on substitue à la réalité concrète l'abstraction, c'est-à-dire la notion idéale de cette réalité transformée par la pensée ; d'autre part, on lui substitue l'apparence, c'est-à-dire le signe derrière lequel elle est cachée.

Examinons séparément ces deux causes d'erreur.

Nous avons montré que la substance se manifeste à l'origine même de la perception expérimentale, que le premier regard de l'observation tombe sur elle.

Mais nous avons constaté en même temps, que cette première donnée est immédiatement décomposée par l'abstraction en qualités et en phénomènes, et que c'est sous cette forme idéalement multiple qu'elle se traduit dans le langage.

Enfin nous avons observé que lorsque la notion résultant de l'observation a pris la forme nécessaire pour être fixée dans la mémoire, ou transmise par l'observateur à d'autres hommes, elle est déjà transformée en jugement, c'est-à-dire en une réunion de l'abstrait au concret.

Or, il est facile de comprendre que rabstraction se mêlant si tut et si rapidement à la notion concrète, cette notion elle-même,

f«2 LE POSrmiSME ET LA SOEXCE EXPÉRDfENTALE.

notion que la parole n'exprime pas, s*efface devant la notion plus claire qui se peint tout entière dans le langage. Le prédicat abstrait clairement intelligible efface le sujet concret dont la notion, bien qu'antérieurement acquise, est plus obscure.

Ce qui aggrave la confusion, c'est que par l'effet de la tendance naturelle de l'intelligence à simplifier et à généraliser, le sujet lui-même est bientôt envahi par l'abstraction. A la notion de l'objet individuel se substitue la notion du genre ou de l'espèce. A l'expérience particulière se substitue une loi générale.

De plus l'intelligence, appliquant aux notions abstraites le même procédé discursif qui lui a servi à analyser la première donnée de l'expérience, procède à l'égard de ces notions par analyse et synthèse et exprime sa synthèse par la même forme du jugement. Elle crée ainsi des sujets abstraits qui jouent dans les propositions ultérieures le même rôle que les subs> tances véritables dans les jugements primitifs.

Ainsi tout, dans les procédés de l'esprit humain, tend à faire oublier la première perception dans laquelle la substance s'est manifestée. L'abstraction intimement unie avec la parole pénètre partout^ et couvre de ses signes tout le tableau de la pensée, cachant ainsi la réalité concrète et substantielle.

Nous avons dit que cette confusion est plus facile quand il s'agit de la perception interne, de l'acte de conscience; la raison en est simple. Les observations internes présentent des difficultés particulières. Elles ne peuvent se faire que par une réflexion, un retour sur soi-même, qui est contraire à l'attitude naturelle de notre esprit qui se porte de lui-même vers le dehors.

Les phénomènes internes n'ont pas la fixité des phénomènes que les sens peuvent apercevoir.

Il faut les saisir au passage et les fixer dans la mémoire pour les conserver.

L'observation directe de ce qui se passe en nous présentant ces difficultés, et exigeant une attention souvent pénible, on comprend que les hommes soient tentés de substituer pour ce qui regarde cette connaissance interne, à leur propre et personnelle observation, les observations d'autrui, les descriptions déjà faites de ce qui se passe à l'ititérieur de l'âme humaine. On

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