‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 115 sur 320 · LIVRE II. — CHAPITRE IV. JOS · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE IV. JOS

conçoit que, lors même qu'ils s'observent eux-mêmes, ils se hâtent de fixer par des paroles les phénomènes qu'ils aperçoivent de peur de les laisser échapper.

On conçoit encore qu'ils se plaisent à chercher la pensée humaine dans les signes qui la représentent, que l'analyse du langage soitpréférée, parce qu'elle est plus aisée, à l'analyse profonde de la pensée.

C'est donc sous la forme parlée beaucoup plus que sous la forme primitivement fihnûe que les phénomènes intérieurs sont étudiés par les philosophes. Or, comme nous l'avons vu, le langage est toujours accompagné d'abstraction, la connaissance parlée est toujours séparée de sa source primitive.

Ainsi la première cause d'erreur est la confusion de l'abstrait avec le concret, qui conduit à substituer à la donnée primitive, le moi sentant, la donnée abstraite, la sensation du moi, et par conséquent à rejeter la substance au second plan, pour ne s'arrêter que sur ^e phénomène.

La seconde cause d'erreur que nous avons signalée, et qui ne regarde que la perception extérieure, consiste dans la substitution de Tapparence physique à la réalité.

Pour comprendre l'origine de cette erreur, nous commencerons par observer que le r6le de nos différents sens n'est pas le même.

Laissant de c6té l'odorat et le goût, dont les perceptions ne révèlent que des qualités toutes spéciales et accidentelles des corps, et nous bornant aux trois sens les plus élevés, les plus intellectuels, nous pouvons distinguer leurs fonctions, comme il suit.

L'ouïe est un sens avertisseur. Elle ne nous montre p^s la réalité, elle nous avertit seulement de l'existence d'un phénomène, elle nous invite à chercher la cause du son que nous entendons.

La vue est un sens divinatoire. Elle nous présente l'apparence de l'objet, son contour, sa forme extérieure; mais elle ne nous indique pas clairement sa distance, sa grandeur, sa forme à trois dimensions. Elle n'atteint l'objet que de loin. Elle nous invite à touehdr l'objet, comme l'ôtilë nous invitait à le regarder.

Lé toucher est lé sehs vérificateur; ë'e^t le sens dé la réalité,

c'est celui qui, nous mettant dans un rapport intime avec la réalité matérielle, nous manifeste son existence d'une manière certaine.

Or, c'est par le tact, ou par la vue quand elle a été vérifiée par le tact, que nous entrons en rapport direct avec la substance matérielle.

Par Touïe et la vue isolées, privées des renseignements qui proviennent du tact, nous ne percevons qu'une apparence sonore ou colorée qui n'est point une substance par elle-même. Souvent même, dans le cas de la vue, l'image est absolument séparée de Tobjet, elle est absolument vide en elle-même et illusoire, bien qu'elle soit très nettement apparente ; c'est ce qui arrive lorsqu'un homme se regarde dans un miroir.

On comprend donc que si l'on fait pour un moment abstraction du tact, on puisse croire que l'objet unique de la perception extérieure, c'est l'image ou l'apparence.

Comme d'ailleurs la perception même du tact se fait au travers de certaines sensations, on peut considérer ces sensations comme d'autres images plus obscures que les précédentes, et dire que la perception n'atteint pas directement les corps, qu'elle n'atteint que des images et des sensations subjectives. C'est encore rejeter la substance matérielle au second plan. C'est admettre qu'elle est entièrement voilée par les apparences, comme précédemment nous l'avions laissée disparaître sous le voile des abstractions et de leurs signes verbaux.

Ces deux illusions sont, comme on le voit, toutes deux très naturelles. Il est naturel de glisser, sous l'influence du langage de Tabstrait, dans le concret. H est naturel, dans l'analyse de la perception, de s'arrêter au signe, surtout quand il est très apparent, sans pousser jusqu'à la chose signifiée.

Cela est naturel, mais cela est inexact. Quand l'observation interne est bien faite, le moi apparaît dans son éclat, brillant comme le soleil sur le monde de la conscience ; les sensations rentrent dans leur sujet, et les nuages de l'abstraction se dissipent.

Quand nous portons nos regards et nos mains sur un objet accessible, le corps se manifeste avec évidence : notre raison tra-

Page 1